Le discours de toutes les attentes

La lecture du discours du Trône, qui se veut un exercice très couru sur la colline Parlementaire, sera plus modeste cette année, pandémie oblige. D’ordinaire, le Sénat est bondé pour l’occasion, mais pas de cela cette fois, afin de respecter les règles de distanciation.
Sean Kilpatrick La Presse canadienne La lecture du discours du Trône, qui se veut un exercice très couru sur la colline Parlementaire, sera plus modeste cette année, pandémie oblige. D’ordinaire, le Sénat est bondé pour l’occasion, mais pas de cela cette fois, afin de respecter les règles de distanciation.

C’est mercredi que le gouvernement de Justin Trudeau livrera — dans un Sénat exceptionnellement clairsemé — son très attendu discours du Trône censé montrer à quoi ressemblera le Canada après la pandémie. Mais cet énoncé d’intentions sera-t-il ambitieux, comme les premières rumeurs estivales l’avaient laissé entendre, ou prudent, comme la recrudescence du nombre de cas de COVID-19 semble le commander ?

Quand Justin Trudeau a prorogé le Parlement le 18 août dernier et annoncé la lecture d’un discours du Trône, la pandémie semblait peu à peu s’estomper. Le nombre moyen de cas recensés quotidiennement au Canada demeurait sous la barre des 400. Le gouvernement avait beau jeu de se projeter dans l’avenir de l’après-COVID. Mais depuis, ce nombre a doublé et les provinces songent à fermer de nouveau des secteurs de leur économie, avec à la clé un éventuel énième prolongement des programmes fédéraux d’aide et un accaparement conséquent des ressources financières qu’on espérait consacrer à autre chose.

En coulisses, on soutient que la remontée des cas de COVID ne prend pas le gouvernement au dépourvu. C’est précisément en prévision d’un tel scénario qu’Ottawa a versé aux provinces 19 milliards de dollars pour la « relance sécuritaire » et 2 milliards de plus pour la rentrée scolaire. Le discours du Trône ne s’en trouvera donc pas affecté.

Une autre source avance que l’apparent recalibrage (détecté dans les récents propos de M. Trudeau, revenu à ses lignes sur l’importance de protéger la santé des Canadiens) s’expliquerait surtout par un désir de dégonfler un peu les attentes. On s’inquiète que certains se soient pris à imaginer un Éden post-pandémie.

D’ailleurs, lors de leur réunion du cabinet cette semaine, plusieurs ministres ont laissé entendre que l’ambition, en particulier en environnement, demeurerait au rendez-vous. « Il faut s’occuper de la crise de la COVID-19, c’est une priorité, c’est très immédiat, mais il y a aussi la crise climatique et cette crise climatique ne va pas s’enaller. On doit s’occuper de ça également. Ce n’est pas l’un au détriment de l’autre », a affirmé le ministre du Patrimoine canadien et ancien ténor environnementaliste, Steven Guilbeault. Des propos qui ont trouvé un écho auprès de sa collègue aux Infrastructures, Catherine McKenna : « Car quand la pandémie sera terminée, nous aurons encore une autre crise. Elle s’appelle changements climatiques. »

Une des idées souvent entendues est effectivement qu’Ottawa devrait profiter de l’occasion offerte par la pandémie — et par les bas taux d’intérêt — pour investir massivement dans la transition écologique. Les idées à cet égard ne manquent pas. Le Groupe de travail pour une reprise économique résiliente — dont fait partie l’ami et ex-proche conseiller de M. Trudeau Gerald Butts, parti dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin — a proposé mercredi un bouquet de propositions totalisant 55,4 milliards de dollars sur cinq ans, axé surtout sur la rénovation écoénergétique des bâtiments et l’électrification des transports.

Les autres rumeurs font état d’une refonte du programme d’assurance-emploi (dont le faible taux de couverture a été mis en lumière par la pandémie), d’une bonification des services de garde (pour stimuler l’économie en permettant à plus de femmes de rejoindre le marché du travail), de la création d’un régime d’assurance médicaments, d’un accroissement de l’aide aux personnes âgées et — le Saint Graal entre tous — de l’instauration d’une forme de revenu minimum garanti.

Au moins deux sources ont confirmé au Devoir cette semaine que le discours du Trône n’était pas encore rédigé. Une version à peu près définitive devrait être prête en fin de semaine. Les fuites des derniers jours témoignent donc non pas tant de ce que contiendra le discours du Trône que de ce que différents apparatchiks aimeraient qu’il contienne.

En coulisses, on affirme que, contrairement à ce qu’un média a rapporté, il n’est absolument pas question d’instaurer une allocation canadienne pour les aînés, calquée sur celle destinée aux parents d’enfants mineurs. On fait valoir qu’il existe déjà un Supplément du revenu garanti pour les aînés les plus pauvres et qu’il n’est pas nécessaire de le dédoubler.

Pas question non plus de lancer une forme de revenu minimum garanti (RMG). « Ça coûte trop cher », dit-on. Les députés libéraux d’arrière-ban seront déçus : ils ont récemment fait du RMG l’objet de leur principale recommandation à être débattue en novembre lors du congrès d’orientation de leur parti…

Le président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, s’est beaucoup intéressé au revenu minimum garanti lorsqu’il était encore professeur d’université. Dans une entrevue accordée au Devoir en avril, il avait expliqué qu’un programme mur à mur ne serait pas à préconiser puisqu’une forme de RMG existe déjà au Canada pour les parents d’enfants mineurs et les aînés. L’Allocation canadienne pour enfant (qui peut atteindre 6765 $ par année par enfant) diminue à mesure que le niveau de revenu des parents augmente. Le Supplément de revenu garanti fait de même. Ce sont les Canadiens de moins de 65 ans sans enfant mineur qui sont laissés pour compte, avait résumé M. Duclos. Si le gouvernement voulait y remédier, il faudrait tailler sur mesure un programme pour eux.

Et les finances publiques ?

De leur côté, les économistes attendent avec impatience d’entendre ce que dira — ou pas — le gouvernement sur les finances publiques. Ils sont de plus en plus nombreux à réclamer d’Ottawa qu’il se dote d’une cible budgétaire qui fixerait un plafond aux déficits et/ou aux frais de la dette. Avant que la pandémie ne frappe, la dette du Canada d’environ 686 milliards représentait 31 % du PIB. Avec le déficit anticipé cette année d’au moins 343 milliards, elle atteindra 49 %.

À la fin d’août, deux anciens hauts fonctionnaires au ministère des Finances ont publiquement exhorté la ministre Chrystia Freeland à se fixer des cibles. Selon Bloomberg, les dirigeants des plus grandes banques du pays ont fait de même au cours d’une conférence téléphonique avec elle la semaine dernière. Cette semaine, un groupe d’experts présidé par l’ancien ministre libéral des Finances John Manley a demandé l’instauration d’« une discipline sur les décisions budgétaires ». Sans quoi les taux d’intérêt pourraient recommencer à augmenter.

Car il est là, le risque. Les Canadiens en sont venus à tenir pour acquis les taux d’intérêt au plancher, note en entrevue Don Drummond, professeur à l’Université Queen’s et ancien haut fonctionnaire aux Finances à Ottawa. Mais ils ne le resteront pas, assure-t-il. L’an dernier, le Canada a consacré environ 7 % de son budget annuel, ou 26 milliards, au paiement des intérêts sur la dette. Mais avant que Jean Chrétien et Paul Martin ne sabrent les finances en 1995, c’était 35 % ! « Trudeau lance les dés ! La crise des finances de 1995 a été la fin d’une ère entamée par Pierre Trudeau, dit M. Drummond. C’est lui qui a commencé l’erreur que les autres leaders ont répétée pendant 20 ans de constamment surestimer la croissance économique. »

L’ancien directeur de la Banque du Canada, David Dodge, qui a servi sous le duo Chrétien-Martin, voit le même problème à l’horizon. « À moyen et à long terme, les problèmes associés à un niveau élevé de dette sont susceptibles d’émerger à nouveau comme dans les années 1990 », a-t-il écrit lundi.  

Un discours avec une fanfare moins grosse

La lecture du discours du Trône, qui se veut habituellement un exercice très couru sur la colline Parlementaire, sera plus modeste cette année, pandémie oblige. D’ordinaire, le Sénat est bondé pour l’occasion : non seulement les sénateurs prennent-ils tous leur place pour écouter la gouverneure générale lire le texte sous le regard du premier ministre, mais les députés s’agglutinent à l’entrée de la Chambre rouge pour en faire autant. Les neuf juges de la Cour suprême trônent au milieu de la pièce tandis que les gradins grouillent de curieux et d’invités d’honneur. Pas de cela cette fois. Un porte-parole du Sénat indique qu’un nombre restreint de sénateurs seront présents, au minimum 15 pour respecter le quorum. Les députés sont fortement invités à écouter la retransmission de l’événement. Seul le juge en chef de la Cour suprême sera présent. Il n’y aura pas d’invités, puisque la colline Parlementaire est désormais fermée au public, et moitié moins de journalistes seront présents. Les 21 coups de canon seront quand même tirés, mais la fanfare sera réduite du tiers et Julie Payette inspectera la garde, qui sera espacée sur deux rangs et masquée.

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