Sur la route québécoise d’Erin O’Toole

La campagne d’Erin O’Toole, qui l’a campé comme un «vrai bleu» par opposition au centriste Peter MacKay, l’a-t-elle déjà condamné à défendre le credo allianciste et à se couper, du coup, de tout l’est du pays?
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne La campagne d’Erin O’Toole, qui l’a campé comme un «vrai bleu» par opposition au centriste Peter MacKay, l’a-t-elle déjà condamné à défendre le credo allianciste et à se couper, du coup, de tout l’est du pays?

En remportant la chefferie du Parti conservateur cette semaine, Erin O’Toole a tendu la main aux « nationalistes québécois » en leur disant qu’ils avaient « leur place » dans sa formation politique. Il poursuivait ainsi le flirt entamé pendant la course qui a contribué à sa victoire. Mais Erin O’Toole pourra-t-il réussir là où ses deux prédécesseurs ont échoué, c’est-à-dire remporter plus qu’une dizaine de sièges en territoire québécois lors d’une élection générale ? Ou sa campagne le campant comme un « vrai bleu », par opposition au centriste Peter MacKay, l’a-t-elle déjà condamné à défendre le credo allianciste et à se couper, du coup, de l’est du pays ?

Le député ontarien a été élu chef au petit matin lundi, remportant au troisième et dernier tour de ce scrutin préférentiel 59 % des voix — et 57 % des points disponibles — contre son rival encore en lice, Peter MacKay. M. O’Toole a la particularité d’être arrivé premier au Québec dès le premier tour (avec 45 % des points contre 34 % pour M. MacKay, 10 % pour Derek Sloan et 9,9 % pour Leslyn Lewis) et de l’être resté aux tours subséquents (48 %, puis 61 %). En Alberta, la seule autre province où il avait pris les devants, Erin O’Toole avait été déclassé au second tour : la disqualification de M. Sloan et la redistribution subséquentes de ses voix avaient permis à Mme Lewis de le devancer.

Erin O’Toole a été le seul candidat de la course à présenter un plan pour le Québec. Il a promis d’accroître ses pouvoirs en matière d’immigration, de rester ouvert à la conclusion d’éventuelles nouvelles ententes administratives « afin de promouvoir un fédéralisme décentralisateur », de limiter le pouvoir fédéral de dépenser et de protéger le poids du Québec à la Chambre des communes. Ce dernier engagement, a-t-il toutefois reconnu cette semaine, ne signifie pas qu’un pourcentage de sièges sera garanti au Québec indépendamment de son poids démographique au sein du Canada. Il s’agira plutôt de garantir un seuil « raisonnable » de représentation, à l’image de ce qu’avait fait Stephen Harper en 2011, a-t-il dit. Le nombre de sièges québécois avait augmenté, mais pas autant que le total, faisant chuter son poids relatif de 24,4 % à 23 %…

Erin O’Toole s’engage aussi à ne pas contester la loi 21 sur la laïcité devant les tribunaux. Et bien qu’il ne se soit pas engagé à instaurer une déclaration de revenus unique comme l’avait fait son prédécesseur, Andrew Scheer, son entourage indique qu’il est ouvert à en discuter avec François Legault. Seule différence entre les deux hommes : M. O’Toole entend abolir l’aide aux médias — très appréciée au Québec — de 595 millions de dollars.

Alupa Clarke, ex-député et aujourd’hui conseiller principal de M. O’Toole, indique que son chef rencontrera M. Legault au cours de la semaine. C’est une façon pour lui de démontrer « de manière tangible et concrète » que son rapprochement avec le Québec « n’était pas juste une rhétorique de campagne ».

« Je ne dis pas que ce n’était pas vrai avec M. Scheer, mais il manquait un peu de cœur, de rigueur et de conviction, dit M. Clarke. Et quand il manque un peu de cœur et de conviction, ça n’en prend pas beaucoup pour que les gens ne croient pas ou n’écoutent pas, surtout quand un enjeu social comme l’avortement prend le dessus. »

M. Clarke rappelle que M. O’Toole a souvent fait référence au « deal » des deux peuples fondateurs : on s’unit pour être plus prospères, mais en revanche, « ne viens pas m’écœurer chez nous ». Selon lui, le fait que M. O’Toole ait d’emblée mis les enjeux sociaux derrière lui en affirmant sans ambages être un candidat pro-choix, pro-mariage gai et pro-LGBTQ abolit une entrave qui avait fait mal à Andrew Scheer.

L’ancien chef de cabinet de M. Scheer, Marc-André Leclerc, salue l’élection de M. O’Toole. Mais il invite les troupes à avoir des attentes québécoises « réalistes ». « Les conservateurs ont 10 sièges. Si, à la prochaine élection, ils en ont entre 15 et 20, ce serait déjà bon. Le mouvement des sièges me semble plutôt limité à première vue. » Il reconnaît que le nouveau chef n’est pas connu et encore moins au Québec. « Mais ça a des avantages : on ne peut pas haïr quelqu’un qu’on ne connaît pas. »

Selon M. Leclerc, l’autre élément jouant en faveur de M. O’Toole, c’est que les attentes envers lui seront plus basses qu’elles ne l’avaient été en 2019 envers M. Scheer, quand certains analystes lui prédisaient une victoire aussi facile que de compter dans un filet désert. Cette fois, malgré la récente controverse concernant UNIS, les libéraux de Justin Trudeau jouissent d’un gros capital de sympathie pour leur gestion de la pandémie. « Les attentes envers M. O’Toole sont un peu plus basses. Ça va peut-être l’aider à surprendre. »

Un « vrai bleu »… allianciste ?

Le Parti conservateur, né en 2003 de la fusion de l’Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur, ne s’était donné que des chefs provenant de la filiale allianciste — M. Harper et M. Scheer. L’année 2020 devait être l’occasion de prouver que les racines progressistes-conservatrices du parti sont encore vivantes. Peter MacKay a joué cette carte, forçant Erin O’Toole, pourtant ontarien et lui aussi plutôt centriste, à faire campagne comme un « vrai bleu » et à accuser son principal rival d’être un « libéral édulcoré ».

Mais dès son élection, Erin O’Toole a tendu la main aux gens indépendamment de leurs origines ethniques, de leurs croyances, de leur orientation sexuelle ou de leur allégeance politique passée, donnant à penser qu’il amorçait déjà son recentrage. C’est la lecture que fait Frédéric Boily, professeur de sciences politiques à l’Université de l’Alberta.

« Il est en train de faire ce recentrage, mais ça pourrait lui nuire. Il faut voir à quel point il peut proposer un discours qui demeure à droite, et qui est donc en mesure de satisfaire la base de droite, mais qui en même temps propose à sa façon un retour de l’État, une place pour l’État plus grande que dans le discours conservateur habituel. »

Selon Marc-André Leclerc, M. O’Toole sera plus à même d’effectuer ce recentrage. « Il est comme une caution morale. Erin O’Toole peut prendre cette confiance et la transformer positivement. Jean Charest n’a pas sauté dans la course, mais il y avait des gens qui en auraient eu peur, se disant qu’il allait dénaturer leur parti. Et certains ont eu la même crainte envers MacKay. O’Toole, c’est un bon bleu, un bon conservateur, et maintenant les militants vont être prêts à faire des concessions pour gagner. »

La question de l’urne est déjà connue. Ce sera: qui voulez-vous avoir pour gérer l’après-pandémie?

 

Comment s’explique-t-il cette animosité envers Peter MacKay, cet ancien ministre qui a occupé d’importants portefeuilles (Défense, Affaires étrangères, Justice) et fidèle député de 1997 à 2015 ? C’est parce qu’il a dit que les positions sociales d’Andrew Scheer ont été un « boulet malodorant » (« a stinking albatross »). « Beaucoup ont été très affectés par ça, blessés, choqués, relate M. Leclerc. “Fais pas ça. Tu es un ancien ministre, un ancien collègue, ne va pas à Washington pour aller planter le chef actuel.” Et ça, ça venait même de gens qui voulaient que M. Scheer s’en aille. »

M. MacKay est arrivé troisième en Alberta et quatrième en Saskatchewan au premier tour. Au second, il a été relégué à la dernière place dans ces deux provinces ainsi qu’en Colombie-Britannique.

Couper pendant la pandémie ?

Erin O’Toole a laissé entendre que défaire le gouvernement dès cet automne ne sera pas sa priorité. Son conseiller, Alupa Clarke, admet que « ce serait un défi » d’aller en campagne électorale si tôt avec un chef encore peu connu. Marc-André Leclerc souligne qu’il y a au moins une chose qui sera plus facile qu’en 2019 : « La question de l’urne est déjà connue. Ce sera : qui voulez-vous avoir pour gérer l’après-pandémie ? » Il est donc possible de s’y préparer dès maintenant.

Le contexte actuel, propice aux dépenses pharaoniques, ne sera-t-il pas hostile à la rhétorique conservatrice ? Au contraire, pense M. Leclerc. « Il commence à émerger l’idée que M. Trudeau fait des dépenses dont on se demande si elles sont nécessaires. Oui, aider, mais jusqu’à quel point ? Les conservateurs peuvent proposer d’aider, mais raisonnablement. » Alupa Clarke est du même avis : il y aura « de l’appétit » pour un parti qui propose « une fin, un retour à la normale » sur un horizon déterminé. Frédéric Boily pense aussi que c’est un chemin possible vers la victoire. « Mais c’est une ligne de crête, ce n’est pas un boulevard. »

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