Erin O’Toole devient le nouveau chef du Parti conservateur

Après des heures d’attente, Erin O’Toole, deuxième dans les sondages, a finalement créé la surprise en remportant la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada dans la nuit de dimanche à lundi. Il aura fallu trois tours pour que le candidat décroche une majorité des votes des militants, soit 19 271 points (57 %).

Grand favori depuis le début de la course, Peter MacKay est arrivé en deuxième place, avec 14 528 points (43 %).

Leslyn Lewis et Derek Sloan, deux avocats peu connus des militants et du grand public, ont été éliminés au deuxième et au premier tour, respectivement.

Prenant la parole après sa victoire, M. O'Toole a d'ailleurs tenu à se présenter. « Aux millions de Canadiens qui sont encore debout et que je rencontre pour la première fois : Bonjour ! Je m'appelle Erin O'Toole. Vous allez me voir et m'entendre souvent dans les prochaines semaines et prochains mois », a-t-il lancé.

M. O'Toole a tenu à tendre la main à ses adversaires, mais aussi à tous les Canadiens.

« Aujourd'hui, vous me donnez une mission claire: unir notre parti, me tenir debout pour nos valeurs et démontrer encore une fois que Justin Trudeau affaibilit le Canada », a-t-il dit.

« Mais je ne vais pas juste critiquer les libéraux. Nous allons proposer une vision d'un Canada plus fort, plus uni et plus prospère. Une vision positive conservatrice », a poursuivi M. O'Toole.

Les résultats sont tombés après plusieurs heures de retard, en raison de problèmes techniques. Des milliers de bulletins de vote ont été malencontreusement déchirés par les machines qui ouvrent les enveloppes contenant les bulletins, selon des responsables du parti. Le personnel a dû réécrire à la main les choix inscrits sur les bulletins endommagés.

Les résultats du scrutin devaient initialement être dévoilés à l’occasion d’un événement à la fois physique et virtuel, au centre-ville d’Ottawa, vers 18 h, dimanche. La soirée n’a finalement commencé que vers 20 h 30 avec un hommage et une prise de parole du chef conservateur sortant, Andrew Scheer, avant d’être interrompue pendant plusieurs heures.

Un candidat avait besoin de 16 901 points pour sortir vainqueur du scrutin, un score déterminé par le pourcentage du vote reçu dans chacune des 338 circonscriptions fédérales, qui se voyaient toutes attribuer 100 points.

Un « vrai bleu »

En succédant à Andrew Scheer, Erin O’Toole, 47 ans, devient le troisième chef du Parti conservateur du Canada (PCC) issu de la fusion entre le Parti progressiste-conservateur et l’Alliance canadienne. Le PCC détient présentement 121 sièges à la Chambre des communes.

Depuis le début de la course, le député de Durham, en Ontario — et ex-ministre des Anciens combattants — Erin O’Toole se positionnait en deuxième place, juste derrière Peter MacKay. Comme en 2017, le système de vote du PCC a cependant fait mentir les sondages et créé la surprise dans les rangs de la formation.

C’est en se présentant comme un « vrai bleu », c’est-à-dire un conservateur qui ne souhaite pas renier les valeurs fondamentales du parti, qu’Erin O’Toole a su convaincre les membres de la formation. Déjà candidat à la chefferie à deux reprises dans le passé, il a su tirer profit de ces expériences pour gagner en popularité au sein du parti. « Il a clairement affiché sa volonté d’être plus proche de l’héritage de Stephen Harper tout en ajoutant un peu de nouveau quand même pour élargir l’électorat conservateur. Son but n’est pas de réformer le parti en profondeur », souligne Daniel Béland, directeur de l’Institut d’études canadiennes de l’Université McGill.

L’appui de Jason Kenney, premier ministre de l’Alberta et « un des ministres les plus influents sous Harper », explique également une partie de la victoire de M. O’Toole, selon le politologue. « Il s’est ainsi attiré le vote de beaucoup de partisans de l’Ouest canadien qui soutiennent Jason Kenney. »

Contrairement à Peter MacKay, qui a adopté un discours plus généraliste, Erin O’Toole a plutôt misé sur un discours régionaliste, qui semble avoir bien fonctionné, note de son côté Frédéric Boily, professeur de science politique spécialisé dans le mouvement conservateur à l’Université de l’Alberta. « Il parlait davantage directement aux régions, une partie de son programme concerne le Québec, par exemple. »

Erin O’Toole est d’ailleurs le candidat qui a récolté le plus de points au premier tour au Québec.

Participation record

Le vote mené par voie postale a pris fin vendredi soir et le dépouillement a commencé dimanche matin. Près de 175 000 membres de la formation ont décidé de se prononcer, soit un taux de participation de 65 %. Un chiffre record pour une course à la chefferie passée quasi sous silence en raison de la pandémie de COVID-19.

Sur les blocs de départ, fin février, neuf candidats aspiraient au titre de chef de l’opposition à Ottawa. Six mois plus tard, ils n’étaient plus que quatre dans la course. « On s’est retrouvé avec des candidats qui n’ont pas soulevé un très grand enthousiasme auprès des militants. Aucun candidat de l’Ouest ni du Québec. C’était une course pas si intéressante en soi. C’est étonnant de voir que le parti à tout de même réussi à mobiliser sa base électorale », note Daniel Béland. En début de course, les militants s’attendaient plutôt à voir des personnalités comme Rona Ambrose, Jean Charest, Pierre Poilievre ou encore Jason Kenney briguer la chefferie, mais aucun d’entre eux n’a finalement sauté dans l’arène.

Dans cette course sans grand débat d’idées, les quatre candidats se sont surtout différenciés par la place qu’ils occupent sur l’échelle du conservatisme canadien. Autrement, tous ont promis d’abroger la taxe sur les émissions de carbone et deux lois fédérales sur les ressources naturelles : l’une sur les examens environnementaux et l’autre interdisant la circulation des pétroliers le long de la côte nord de la Colombie-Britannique. Ils promettent aussi de lever les restrictions sur les armes à feu imposées par le gouvernement libéral et de limiter les investissements chinois au pays.

D’après M. Béland, la récente baisse de popularité des libéraux plongés dans le scandale UNIS (WE Charity en anglais) a probablement motivé les militants conservateurs à se prononcer. « Ils ne choisissaient pas juste le chef de leur parti, mais peut-être le prochain premier ministre du Canada en vue d’une éventuelle élection cet automne ou au printemps. »

Vers des élections ?

Le premier ministre Justin Trudeau a demandé la prorogation du Parlement la semaine dernière. Une nouvelle session législative commencera par un discours du Trône le 23 septembre prochain et, par conséquent, la tenue d’un vote de confiance qui pourrait mener à une élection générale.

Pour les experts consultés par Le Devoir, le nouveau chef du PCC devra trouver un équilibre entre unifier les troupes et se préparer rapidement à tomber en campagne électorale.

« La question de l’unité reste centrale et déterminante pour l’issue d’une élection générale, mais il ne pourra pas trop s’y attarder, car il devra justement s’y préparer », souligne Frédéric Boily. Il rappelle que la course à la chefferie à inévitablement causé des blessures qui ont divisé le parti. En juin, Erin O’Toole a déposé une plainte auprès des autorités policières pour un vol de données présumé qu’aurait perpétré le clan de Peter MacKay.

Pour Daniel Béland, la réunification du parti ne devrait pas être si difficile. Motivés par la perspective de revenir au pouvoir, les conservateurs devraient rapidement se rallier derrière M. O’Toole dans l’unique but de battre les libéraux. « L’avantage de M. O’Toole, c’est qu’il est déjà élu député aux Communes. Il va devoir quand même vite penser à une stratégie électorale pour aller chercher plus de sièges. […] Le défi sera de courtiser les caquistes qui ont donné leur vote au Bloc Québécois en 2019. Un gros défi quand on voit la faible maîtrise de la langue française du nouveau chef. Il a du pain sur la planche. »

Avec La Presse canadienne

À voir en vidéo