Une première femme tient les cordons de la bourse fédérale

Justin Trudeau et Chrystia Freeland ont redit cette semaine qu’ils entendaient déployer un plan pour une «relance verte», «forte» et «équitable».
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Justin Trudeau et Chrystia Freeland ont redit cette semaine qu’ils entendaient déployer un plan pour une «relance verte», «forte» et «équitable».

Elle a réussi à tenir la barre lors des périlleuses négociations du nouvel ALENA avec le gouvernement Trump et à nouer une improbable amitié avec le premier ministre ontarien, Doug Ford, qui s’était fait l’ennemi du gouvernement Trudeau. Chrystia Freeland est maintenant aux commandes du ministère des Finances à Ottawa en pleine crise de la COVID-19. Une première dans l’histoire du pays puisque aucune femme n’avait jamais occupé ce poste prestigieux auparavant.

« Elle est bien préparée à ça », affirme l’ex-ministre des Finances du Québec, Raymond Bachand, qui a côtoyé Mme Freeland comme négociateur en chef pour le Québec lors des pourparlers de l’ALENA en 2017 et 2018. « C’était une crise permanente avec Trump. Toutes les deux semaines, il déstabilisait ses propres équipes sur ces négociations avec le Canada. Alors, oui, on est en temps de crise, mais je pense qu’elle est très, très bien préparée à ça. »

« C’est une femme qui connecte et, de ce que j’ai vu, c’est une femme qui ne part pas d’une solution pour trouver un problème », a remarqué la présidente-directrice générale d’Hydro-Québec, Sophie Brochu. Elle est très pragmatique. » La gestionnaire québécoise a fait partie du comité consultatif mis sur pied par Mme Freeland durant les négociations de l’ALENA. Le président de l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA), Marcel Groleau, en faisait également partie. Tout comme Mme Brochu, il a senti que la ministre tenait réellement compte des commentaires des membres du comité et a noté qu’elle prenait soin de les tenir régulièrement informés. « C’est une personne qui est très respectueuse de l’autre, a-t-il constaté. Elle ne démontre pas d’antipathie envers qui que ce soit, donc ça permet d’établir une relation plus conviviale, plus chaleureuse. »

Depuis le premier mandat du gouvernement Trudeau en 2015, Chrystia Freeland, a enchaîné les postes importants : ministre du Commerce international, ministre des Affaires étrangères, ministre des Affaires intergouvernementales et vice-première ministre. Selon Raymond Bachand, son expérience à la fois sur la scène internationale et avec les provinces la servira bien aux Finances. Le fait qu’elle occupait déjà la fonction de vice-première ministre devrait aussi jouer en sa faveur, de l’avis de l’ex-ministre fédéral des Finances, John Manley, qui avait lui aussi cumulé ces deux fonctions dans le gouvernement de Jean Chrétien. « Le vice-premier ministre fait partie du Conseil privé, le ministère du premier ministre », a-t-il expliqué. Mme Freeland sera donc constamment au parfum de ce qui se trame. « Même le degré normal de tension entre le bureau du premier ministre, le Conseil privé et les Finances sera réduit parce qu’elle occupe ce double rôle », a-t-il affirmé.

C’est une femme qui connecte et, de ce que j’ai vu, c’est une femme qui ne part pas d’une solution pour trouver un problème

 

Le Globe and Mail rapportait jeudi l’existence de désaccords entre le premier ministre Justin Trudeau et le prédécesseur de Mme Freeland aux Finances, Bill Morneau, qui auraient contribué à sa démission précipitée. Ils ne s’entendaient pas, selon le quotidien, sur l’aide financière à donner aux Canadiens durant la pandémie. Le scandale déclenché par l’octroi d’un contrat à l’organisme de charité UNIS (WE Charity en anglais) aurait jeté de l’huile sur le feu. Or, il est impératif qu’un premier ministre et son ministre des Finances soient au diapason sur le cadre budgétaire du gouvernement. « Jean Chrétien et Paul Martin avaient un désaccord fondamental sur qui devait être le premier ministre, mais ils n’avaient pas de mésentente sur le cadre fiscal », a cité en exemple M. Manley.

343 milliards dans le rouge

Reste que Chrystia Freeland prend la tête du ministère des Finances à un moment inédit et délicat alors que la pandémie du nouveau coronavirus et les mesures de confinement des gouvernements ont fait plonger les recettes et exploser les dépenses d’Ottawa. Au dernier décompte, on prévoyait un déficit de 343 milliards cette année équivalent à 16 % du produit intérieur brut. Et cela, c’est avant le plan de relance économique que le gouvernement fédéral entend annoncer les prochaines semaines.

Justin Trudeau et Chrystia Freeland ont redit cette semaine qu’ils entendaient déployer un plan pour une « relance verte », « forte » et « équitable ». Outre les habituelles dépenses en infrastructures, ils évoquent aussi la possibilité d’en profiter pour améliorer le filet social canadien du côté notamment de l’assurance-emploi et des services de garde.

En dépit des déficits records, le gouvernement fédéral dispose encore d’une certaine marge de manœuvre financière pour se doter d’un plan de relance conséquent, estime Pier-André Bouchard St-Amant. « Je ne pense pas que ce soit problématique que le gouvernement maintienne un niveau de dépenses substantiel pendant encore un ou deux trimestres », dit le professeur de finances publiques à l’École nationale d’administration publique, compte tenu de l’excellente appréciation que lui gardent les grandes agences de notation et du niveau extraordinairement bas des taux d’intérêt. « Mais il est certain qu’il faut se montrer très prudent lorsqu’il est question de mettre en place de nouveaux programmes dont les coûts seraient récurrents. »

Mais l’efficacité et la viabilité financière à long terme de ses futures politiques économiques ne seront pas le seul souci de Chrystia Freeland, souligne l’expert. Elle voudra que ces politiques s’attirent le plus large appui possible au sein de l’opinion publique afin de forcer leur adoption en dépit d’une opposition majoritaire au Parlement, ou de servir de plateforme électorale en cas de défaite et de tenue d’élections.

C’est ce même « appui populaire », cette « crédibilité », qui permet parfois à un ministre des Finances de tenir tête au premier ministre, note le professeur. « Mme Freeland a ça pour elle, mais c’est un jeu dangereux qui requiert de bons talents d’équilibriste. » Sauf qu’elle est en meilleure posture que Bill Morneau, selon John Manley, « parce que Justin Trudeau ne peut pas se permettre de perdre un autre ministre des Finances ». « Lorsqu’elle lui dira non, il ne pourra pas trop la pousser. » Et avec sa nomination historique vient aussi la question de l’héritage qu’elle léguera. « Vous ne voulez pas être la première femme à occuper le poste des ministres des Finances et laisser le pays avec une dette et un déficit insurmontables », a avancé l’ex-ministre libéral.

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