Un racisme à la GRC caché dans la rareté de statistiques

Un rapport concernant les plaintes portées contre des agents de la GRC traîne depuis trois ans et demi sur le bureau de la cheffe de la police fédérale, Brenda Lucki, déplore la Commission civile d’examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC.
Photo: Chris Wattie La Presse canadienne Un rapport concernant les plaintes portées contre des agents de la GRC traîne depuis trois ans et demi sur le bureau de la cheffe de la police fédérale, Brenda Lucki, déplore la Commission civile d’examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC.

La commission responsable de recueillir les plaintes contre la Gendarmerie royale du Canada reconnaît qu’elle a du mal à jauger l’ampleur du racisme et de la discrimination lors des interventions de la police fédérale. C’est que l’institution indépendante ne les catalogue pas, a reconnu sa présidente.

La présidente de la Commission civile d’examen et de traitement des plaintes relatives à la GRC (CCETP) témoignait à son tour vendredi devant le comité parlementaire qui se penche sur le racisme systémique au sein des forces policières.

Michelaine Lahaie a rapporté que la CCETP reçoit en moyenne de 3000 à 3500 plaintes par année. Mais depuis cinq ans, seulement 76 plaintes liées au racisme, à la discrimination ou aux préjugés raciaux lui ont été présentées.

Pourtant, le racisme systémique au sein des institutions policières et de la GRC ne fait pas de doute, a-t-elle indiqué.

Un examen de la CCETP sur la réponse policière aux cas de femmes intoxiquées en public, mené dans le nord de la Colombie-Britannique, a révélé que 73 % des femmes autochtones ainsi interceptées ont été mises derrière les barreaux jusqu’à ce qu’elles dégrisent, tandis que 54 % des femmes blanches ont subi le même sort. Les femmes autochtones avaient aussi quatre fois moins de chances que leurs consœurs blanches d’être raccompagnées chez elles plutôt que d’être mises en détention.

Mais la Commission peine à récolter ce genre de données, à moins de mener une étude systémique elle-même, car le formulaire de plaintes contre la GRC n’offre pas de catégorie permettant de dénoncer une intervention policière raciste ou discriminatoire.

« Nous repérons ce genre de plaintes parce que les individus nous indiquent d’eux-mêmes qu’ils estiment qu’ils ont été victimes de discrimination en raison de leur race ou de leur religion. Souvent, ce sont des plaintes liées au comportement policier, peut-être à une attitude négative », a expliqué Mme Lahaie au comité.

Le processus de plaintes de la Commission est en outre très impopulaire auprès des personnes autochtones. Plusieurs ignorent carrément que le processus existe, tandis que d’autres n’y font tout simplement pas confiance.

Mme Lahaie a cependant aussi réclamé plus de ressources pour permettre à son équipe de mener justement des examens systémiques. « En ce moment, ces études sont menées lorsque nous avons suffisamment de ressources disponibles. Mais je dois constamment choisir entre répondre aux plaintes du public et mener des examens systémiques. »

La présidente a également sommé les députés fédéraux d’amender la loi gouvernant la GRC afin de forcer sa commissaire, Brenda Lucki, à répondre plus rapidement aux rapports de la commission qui étudie les plaintes portées contre ses agents.

La CCETP et la GRC ont adopté un protocole d’entente, en décembre, invitant la commissaire Lucki à répondre aux rapports dans un délai de six mois. Mais cet échéancier n’est pas contraignant. Et la Commission attend en moyenne 17 mois avant de recevoir une réponse à ses rapports, voire trois ans et demi dans le cas d’un rapport qui traîne encore sur le bureau de la commissaire Lucki, a déploré Mme Lahaie.

La police se défend

L’Association canadienne des policiers (qui représente plus de 55 000 agents au pays), la Fédération de la police nationale (qui rassemble les 20 000 agents de la GRC) et les chefs de police d’Ottawa et d’Edmonton ont tour à tour reconnu, eux aussi, que le racisme systémique existe dans leur milieu. Ils ont promis d’en faire encore plus pour corriger le tir.

Ils ont en outre à leur tour réclamé que les gouvernements financent davantage les services sociaux qui pourraient les épauler lorsqu’ils répondent à des gens aux prises avec des problèmes de santé mentale ou d’itinérance. Car leurs agents sont débordés et ne sont pas suffisamment outillés pour gérer ces cas délicats, qui correspondent à la majorité des appels qu’ils reçoivent (de 80 % à 90 % à Edmonton, par exemple).

Le président de la Fédération de la police nationale, Brian Sauvé, s’est désolé, quant à lui, que de plus en plus de policiers se fassent crier par la tête, cracher dessus ou agresser. « C’est inacceptable. Aucun Canadien ne devrait être la cible de harcèlement ou d’agressions, y compris ceux qui travaillent en première ligne. »

Le président de l’Association canadienne des policiers, Tom Stamatakis, a de son côté lancé la charge contre les partisans du mouvement « Defund the Police ». Les définitions varient, certains réclamant l’abolition de la police, d’autres une réduction de leurs budgets ou que l’argent soit redistribué à des intervenants sociaux qui épauleraient la police sur le terrain.

Bien qu’il soit d’accord avec un meilleur financement des services sociaux, M. Stamatakis a argué qu’il faudrait s’assurer que ces services aient la capacité de prendre le relais et que la police ne se retrouve pas incapable de remplir son mandat avec moins d’argent. « L’Association veut faire partie de la solution pour répondre au racisme systémique dans notre milieu. Mais nous estimons que ces solutions doivent être basées sur la preuve et étayées par des recherches rigoureuses. Pas le résultat de manchettes trompeuses ou d’une rhétorique populiste », a-t-il lancé.

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1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 25 juillet 2020 08 h 04

    Exemple

    Il y a l'exemple de Kitty Nowdluk-Reynolds dont le rapport remonte à 1995 et se trouve en ligne. Cette Inuite a été victime d'une agression sexuelle grave à Iqaluit (maintenant capitale du Nunavut) et a décidé de quitter la communauté pour aller vivre avec son époux en Colombie-Britannique, en banlieue de Vancouver. Elle ne s'est pas présentée à l'enquête préliminaire de l'accusé Shoo et la juge a émis un mandat d'amener le témoin.

    La GRC responsable de l'exécution du mandat l'a arrêté et menottée à sa résidence puis l'a transférée dans une prison locale. La saga a duré une semaine pour la transférer de Vancouver à Iqaluit, avec des escales dans des prisons à Vancouver, Yellowknife, Ottawa puis finalement à Iqaluit où le lendemain de son arrivée on l'a amenée devant le tribunal dans un véhicule qui transportait aussi son agresseur.

    Donc, une victime de crime inuite a passé une semaine en prison et a voyagé menottes aux poignets... La Commission a sévèrement blâmé la GRC et le commissaire de l'époque s'est excusé auprès d'elle mais c'est un exemple de la manière dont le racisme systémique joue dans la police fédérale. En temps normal, avec une victime «blanche» ils auraient fort probablement averti la victime qu'elle serait arrêtée si elle ne se présentait pas au tribunal et lui auraient donné une deuxième chance.

    Dans ce cas, l'accusé a plaidé coupable quand son avocat a constaté que la victime était présente devant le tribunal (menottée) car il était fréquent que les victimes inuites refusent de témoigner contre leurs agresseurs et les avocats voulaient voir si elles étaient prêtes à le faire avant de conseiller à leurs clients de plaider coupable. La victime dans ce cas avait été fortement secouée par le viol et la GRC et le système judiciaire en ont remis en la traitant comme une criminelle.