L’allocation de 2000$ est-elle dissuasive?

Les entreprises productrices de plantes ornementales et de plants de légumes embauchent au début du printemps des travailleurs temporaires, souvent payés à un salaire à peine plus élevé que le salaire minimum.
Peter Dejong Associated Press Les entreprises productrices de plantes ornementales et de plants de légumes embauchent au début du printemps des travailleurs temporaires, souvent payés à un salaire à peine plus élevé que le salaire minimum.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on. Et il semblerait que l’intention d’Ottawa de verser 2000 $ par mois aux travailleurs affectés par la pandémie crée un casse-tête d’enfer pour certaines industries qui peinent désormais à embaucher des travailleurs non spécialisés. Le gouvernement fédéral reconnaît à son tour le problème d’iniquité et cherche une solution.

La Prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois imposable, qui doit commencer à être versée début avril, équivaut à une rémunération de 40 heures par semaine au salaire minimum québécois de 12,50 $ l’heure. Vendredi, le premier ministre québécois François Legault a reconnu que cela « peut paraître ne pas être juste » pour les commis d’épicerie ou encore les préposés aux bénéficiaires qui gagnent le même montant alors qu’ils doivent, eux, se rendre au travail chaque matin. M. Legault a demandé à son ministre des Finances de concocter une compensation.

Mardi, la vice-première ministre fédérale, Chrystia Freeland, a à son tour reconnu le problème. « Le [gouvernement] fédéral est d’accord avec le premier ministre Legault qu’on doit penser à ces conséquences et on doit trouver une façon équitable pour tous les travailleurs du Canada, y compris ces gens qui font du travail essentiel, comme c’est le cas dans les épiceries. »

En coulisse à Ottawa, on fait valoir qu’il ne serait pas avantageux pour un travailleur de quitter son emploi dans l’espoir de toucher la PCU.

D’abord parce que la loi stipule qu’on ne s’y qualifie pas si on quitte volontairement son emploi. (Seule exception : si on quitte un emploi parce que l’employeur ne respecte pas les consignes de santé publique quant à son droit de poursuivre ou non ses opérations.) Ensuite, parce que la PCU ne sera versée que pendant 16 semaines tout au plus.

Les gens qui faisaient 20, 25 ou 30 heures, à 15 $ l’heure, feraient [au maximum] 450 $. Le gouvernement fédéral t’en promet 500 $. Alors tu restes chez vous.

 

Une PCU dissuasive ?

Le problème se pose toutefois pour les entreprises qui embauchent ces jours-ci des travailleurs temporaires et offrent un salaire à peine plus élevé que le salaire minimum.

C’est le cas des serres produisant des plantes ornementales et des plants de légumes. Comme la majeure partie de leurs ventes s’effectuent en mai, ils démarrent leurs pousses en février et c’est maintenant que leurs besoins de main-d’œuvre se font le plus sentir.

« La plus grande difficulté qui m’est actuellement rapportée, c’est qu’il y a des gens qui refusent ou qui ne viennent pas travailler parce qu’ils préfèrent la compensation du gouvernement fédéral », relate au Devoir Claude Laniel, le directeur général du regroupement Les Producteurs en serre du Québec.

« La saison où on a le plus d’employés dans les serres ornementales, c’est en avril. Ça commence en mars et ça augmente graduellement », continue-t-il. C’est un travail intrinsèquement saisonnier, explique M. Laniel. « Les gens qui faisaient 20, 25 ou 30 heures, à 15 $ l’heure, feraient [au maximum] 450 $. Le gouvernement fédéral t’en promet 500 $. Alors tu restes chez vous. On l’entend beaucoup [de nos membres]. »

André Mousseau, propriétaire des serres Le Cactus fleuri, admet que la PCU « cause des inquiétudes ». « En sachant qu’il y a 500 $, c’est sûr que c’est une contrainte. »

Des fleurs jugées essentielles

Chez Québec vert (la fédération qui regroupe non seulement les producteurs en serre, mais aussi les producteurs de sapins de Noël et de gazon, les pépinières et les paysagistes), on abonde dans le même sens.

« Certaines entreprises ont soulevé ce point-là », admet la directrice générale adjointe, Nathalie Deschênes. Et encore. La situation pourrait se préciser au cours des prochains jours, car ce n’est que depuis lundi que Québec considère l’agriculture ornementale comme un service essentiel. Auparavant, ce secteur devait fonctionner au ralenti.

« C’est difficile pour nous de dire s’il manque des travailleurs actuellement dans des serres, continueMme Deschênes. Il faut que les gens rappellent leur monde et recommencent à fonctionner parce qu’ils étaient au strict minimum. » Elle dit que jusqu’à présent, elle a davantage entendu cette critique provenant du secteur agricole, surtout dans un contexte où la venue de travailleurs temporaires étrangers est rendue plus compliquée, notamment à cause de la quarantaine obligatoire de 14 jours.

La production de plantes ornementales représente une industrie de 329 millions de dollars au Québec, indique Mme Deschênes. Elle se réjouit qu’elle ait été qualifiée d’essentielle.

« Après l’hiver, quand il fait gris, on est tannés de la neige, les gens ont tellement hâte de se mettre au jardinage. On pense que ce sera plus flagrant encore parce qu’on en a besoin pour se remonter le moral. En plus, l’insécurité alimentaire chez certains va les pousser à faire du jardinage de légumes cette année. »

L’industrie n’a toutefois pas encore obtenu l’assurance de Québec qu’elle obtiendra aussi le droit d’ouvrir les commerces (en particulier les jardineries) qui écoulent ces plantes. Beaucoup de petits producteurs ne sont pas équipés pour approvisionner les grandes surfaces comme les épiceries et les quincailleries demeurées ouvertes.

Mme Deschênes explique que c’est un problème, car les jeunes pousses démarrées en serre dans de petits contenants ne peuvent pas survivre bien longtemps si elles ne sont pas transplantées.