Dans les coulisses de la crise ferroviaire

Justin Trudeau était en Afrique au début de la crise, menant campagne pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Son absence a nourri la perception que le gouvernement fédéral n’était pas au fait de la situation.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Justin Trudeau était en Afrique au début de la crise, menant campagne pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Son absence a nourri la perception que le gouvernement fédéral n’était pas au fait de la situation.

Le premier ministre Justin Trudeau n’est pas intervenu sur un coup de tête lorsqu’il a réclamé, le 21 février, le démantèlement des barricades sur les voies ferroviaires canadiennes.

La décision avait été prise deux jours auparavant.

M. Trudeau voulait envoyer un signal aux corps policiers du pays pour leur indiquer que les négociations visant à mettre un terme à la crise nationale ne progressaient pas et que la situation était désormais entre leurs mains, selon deux sources bien au fait des événements.

Le premier ministre s’était montré patient dans l’espoir de voir la crise se résoudre de façon pacifique, mais le temps était compté. Une fenêtre de 36 heures venait de se fermer.

La Presse canadienne s’est entretenue avec trois représentants des gouvernements, notamment des gens du cabinet de M. Trudeau et de celui du premier ministre de la Colombie-Britannique John Horgan, afin de savoir ce qui s’est déroulé dans les coulisses pendant que l’attention du pays était tournée vers ces voies ferroviaires bloquées.

Ces fonctionnaires ont tous parlé sous le couvert de l’anonymat puisqu’ils n’étaient pas autorités à discuter de questions sensibles en public.

Les différentes barricades ont été érigées après que la GRC eut commencé à exécuter une ordonnance de la Cour suprême de la Colombie-Britannique contre des manifestants de Wet’suwet’en et leurs partisans qui tenaient de bloquer la construction du gazoduc de Coastal Gas Link dans le nord de la province. Certains chefs héréditaires de la nation s’opposent au projet et tentent de l’arrêter depuis près d’une décennie.

Après la décision du tribunal, le chef Na’Moks avait demandé par lettre une rencontre avec les premiers ministres Trudeau et Horgan ainsi que certains de leurs ministres.

Les parties n’ont pu alors s’entendre sur le déroulement des négociations, notamment sur le lieu et les participants. L’ancien député fédéral néo-démocrate Nathan Cullen, recruté par le gouvernement de la Colombie-Britannique comme agent de liaison entre les chefs héréditaires et la province, est parvenu à négocier une « table wiggus », un terme wet’suwet’en signifiant « respect ». La délégation de la Colombie-Britannique était dirigée par le ministre des Relations autochtones, Scott Fraser.

Cette rencontre devait durer sept jours. Elle a pris fin après seulement deux heures, le 4 février.

« Les pourparlers entre la province et les Wet’suwet’en sont rompus, a écrit le chef héréditaire Smogelgem. Les efforts pour désamorcer la situation sur les territoires ont été interrompus lorsque la province a refusé de retirer les permis délivrés à CGL (Coastal GasLink). CGL a estimé que de nouvelles discussions avec la province n’étaient pas suffisantes. »

La GRC a alors commencé à arrêter les gens le long de la route d’accès menant au chantier. Des vidéos et des photographies montrant des autochtones menottés, d’autres ont commencé à ériger des barricades le long de routes et de voies ferrées à plusieurs endroits du pays.

M. Trudeau était en Afrique au début de la crise, menant campagne pour obtenir un siège au Conseil de sécurité de l’ONU. Son absence a nourri la perception que le gouvernement fédéral n’était pas au fait de la situation, même si la vice-première ministre Chrystia Freeland a présidé une réunion du Groupe d’intervention en cas d’incident. M. Trudeau a joint la rencontre par téléphone, selon deux sources fédérales.

Au retour du premier ministre, tôt le 15 février, il était clair pour le cabinet que la participation de M. Trudeau à un sommet dans les Caraïbes devait être annulée, a ajouté la source du cabinet.

Ce jour-là, le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller, qui a appris la langue mohawk, a été envoyé sur le territoire de Tyendinaga, en Ontario, pour tenter de convaincre les manifestants à lever la barricade bloquant une importante voie ferroviaire reliant Toronto à Montréal.

De son côté, la ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett, s’est rendue en Colombie-Britannique dans l’espoir de parler aux chefs héréditaires wet’suwet’en, mais en vain.

La crise d’Ipperwash

Tout au long de l’évolution des événements, de nombreuses personnes avaient en tête Ipperwash et les conclusions de l’enquête portant sur cette crise, a dit une des sources fédérales.

En 1995, des membres de la Première Nation de Stony Point avaient occupé le parc provincial Ipperwash en raison de terres expropriées pendant la Deuxième Guerre mondiale et qui n’ont jamais été redonnées aux Autochtones. La Police provinciale de l’Ontario est intervenue. Au cours de son intervention, un Autochtone, Dudley George, a été tué, abattu par un policier.

L’enquête subséquente a critiqué la police et le gouvernement ontarien pour ne pas avoir tenté de négocier ou même de communiquer avec les manifestants.

Certains des proches collaborateurs de M. Trudeau faisaient partie du gouvernement ontarien au moment de la publication du rapport d’enquête sur Ipperwash. Ils ont voulu faire preuve de prudence.

Le ministre de la Sécurité publique Bill Blair, un ancien chef de la police de Toronto, a donné des conseils sur la façon de prévenir l’escalade des tensions, a indiqué la source gouvernementale.

Le mouvement de protestation a pris de l’ampleur. À un moment donné, il y avait près d’une cinquantaine de blocus du trafic ferroviaire et routier à travers le pays. Des travailleurs ont été licenciés et des convois ont été arrêtés pendant deux semaines. Les compagnies ferroviaires ont obtenu des injonctions sans que la police tente de les exécuter.

La pression monte

M. Trudeau a fait l’objet de maintes critiques.

Le 18 février, le chef conservateur Andrew Scheer lui a reproché d’avoir donné « la réponse la plus faible à une crise nationale de l’histoire du Canada ».

Une semaine auparavant, le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, a dénoncé ces blocages, les liant à une forme « d’écocolonialisme » contraire aux intérêts des peuples autochtones. Il a exhorté les corps policiers à intervenir. Le 19 février, il a réitéré ses propos.

M. Trudeau n’a pas répondu à M. Kenney. En revanche, son cabinet a maintenu un contact presque constant avec celui de John Horgan, selon la source provinciale. Le premier ministre a bel et bien exclu M. Scheer d’une rencontre entre lui et les autres chefs fédéraux, affirmant que le discours répressif du conservateur l’avait disqualifié.

Craignant les effets des pénuries, M. Trudeau a exhorté ses fonctionnaires à trouver un moyen d’acheminer des produits essentiels comme le chlore, le propane, vers le Québec et les Maritimes, a relaté la source du cabinet du premier ministre.

Le ministre des Transports Marc Garneau a négocié une entente en vertu de laquelle les marchandises normalement transportées par le CN seront prises en charge par son concurrent, le Canadien Pacifique. Selon les deux sources fédérales, les compagnies ferroviaires ont craint que des manifestants mettent en place de nouvelles barricades sur les nouveaux itinéraires.

Il est devenu de plus en plus évident que les négociations ne mettraient pas fin rapidement aux blocus. Il n’y en avait tout simplement pas.

La GRC a laissé entendre qu’elle ne garderait qu’un avant-poste sur la route d’accès au chantier du gazoduc. Les chefs héréditaires ont répliqué en formulant deux conditions préalables à toute rencontre : la police devra quitter entièrement le territoire ancestral et Coastal GasLink devra cesser ses travaux.

Le 20 février, le chef héréditaire Smogelgem a affirmé que la promesse de fermer l’avant-poste était dénuée de sens.

« Le harcèlement 1 / 8de la GRC3 / 8 contre notre peuple et nos partisans continue, a-t-il écrit sur Twitter. Maintenant, elle va simplement placer ses agents à l’extérieur de la ville de Houston. Elle essaie de nous demander de continuer à laisser Coastal GasLink faire ses travaux travail et à ignorer l’avis d’expulsion que nous lui avons servie. »

Le gouvernement fédéral avait déjà conclu que le dialogue était dans une impasse, mais il a décidé d’attendre 36 heures pour voir si les choses allaient changer. Ce ne fut pas le cas.

Le ton monte

Le vendredi 21 février, M. Trudeau, vête d’un costume bleu marine, se tient devant un pupitre à l’Amphithéâtre national de la presse. Son visage est figé, le ton sévère.

« La situation actuelle est inacceptable et intenable, lance-t-il. Toutes les personnes concernées sont inquiètes. Les Canadiens ont été patients, notre gouvernement a été patient. Mais cela fait deux semaines et les barricades doivent être démantelées maintenant. »

Trudeau et ses ministres avaient insisté sur le fait qu’ils ne pouvaient pas ordonner à la GRC ou à d’autres policiers de faire quoi que ce soit. Leur envoyer un signal n’est pas la même chose que de leur donner un ordre, a fait valoir une des sources fédérales. Cette déclaration publique du premier ministre indiquait aux forces de l’ordre que le travail en coulisse ne menait nulle part.

Au Québec, la police de Longueuil est intervenue pour mettre un terme à l’occupation d’une voie utilisée par le service de train de banlieue. Les manifestants ont décidé de démanteler leurs barricades à cet endroit au cours de la soirée. Trois jours plus tard, ce fut au tour de la Police provinciale de l’Ontario de lever le blocus à Tyendinaga, arrêtant plusieurs manifestants tout en faisant l’emploi d’un minimum de force.

La situation s’est plus ou moins calmée. Des Mohawks ont réagi en renforçant un blocus ferroviaire à Kagnawake, mais les chefs héréditaires wet’suwet’en ont commencé à discuter avec les ministres Bennett et Fraser.

Certains chefs héréditaires ont demandé que M. Trudeau participe lui-même aux négociations en cours. Le premier ministre a déclaré à la Chambre des communes qu’en acceptant, il favoriserait de manière inappropriée un groupe au détriment des autres membres de la communauté. C’est à l’ensemble de la nation wet’suwet’en de déterminer qui parlera pour elle.

Mais il pourrait les rencontrer si les pourparlers progressaient suffisamment, selon l’une des sources fédérales.

M. Trudeau s’impliquera personnellement que si des progrès significatifs sont réalisés en vue d’une résolution de la crise, a ajouté cette source. Le premier ministre est le négociateur de dernier recours et ne doit s’engager que s’il existe une bonne chance de succès.