La GRC doit partir pour qu’il y ait une rencontre, dit un chef héréditaire

Le premier ministre n’a pas annoncé de mesures concrètes pour sortir de cette crise.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre n’a pas annoncé de mesures concrètes pour sortir de cette crise.

Au 13e jour de barricades sur des voies ferrées, mardi, Ottawa a servi de scène pour des discours et des querelles politiques, mais on n’a pas vu de plan précis pour mettre fin aux interruptions de service ferroviaire. Et en Colombie-Britannique, un chef héréditaire a affirmé qu’il n’y aurait pas de rencontre en personne avec le gouvernement fédéral tant que la GRC demeurera dans le secteur clé de l’opposition des Wet’suwet’en au projet de gazoduc.

À 11 h, le premier ministre était à la Chambre des communes pour répéter qu’il travaille à ce dossier — « Nous devons trouver une solution […] rapidement » — et pour mettre en garde contre une possible escalade.

« Dans le passé, nous avons vu à quel point ces situations peuvent changer rapidement. Je sais qu’on veut tous trouver une solution. Mais en même temps, il faut absolument éviter que les choses s’aggravent », a plaidé M. Trudeau dans un discours.

« Arrête de sermonner. Fais quelque chose ! », lui a-t-on crié depuis les banquettes conservatrices.

Lorsque le chef par intérim des conservateurs s’est levé pour répondre au premier ministre, il a manifesté la même impatience que ses troupes.

« La déclaration du premier ministre est un rejet total de sa responsabilité et un échec sur le plan du leadership », a lancé Andrew Scheer, qualifiant de « salade » le discours du premier ministre.

Le chef du Bloc québécois a aussi étalé sa déception.

« Tu ne convoques pas le Parlement pour faire une adresse ministérielle si tu n’as rien à dire », a protesté Yves-François Blanchet. « On a fait des énoncés de valeurs, de principes et de vertu, tous plus louables les uns que les autres, mais qui ne venaient avec rien d’autre », s’est-il désolé.

Dans ce discours, M. Trudeau a offert une fois de plus à la communauté Wet’suwet’en de rencontrer sa ministre des Relations Couronne-Autochtones, Carolyn Bennett. « J’espère que l’offre sera acceptée », a-t-il dit.

En après-midi, à la période des questions, il insistait sur l’importance de cette offre.

« On est prêt à rencontrer en tout temps les Wet’suwet’en pour discuter d’un processus qui va résoudre ces défis. C’est ça qui sera la clé pour débloquer les manifestations à travers le pays », a-t-il répondu à une question de M. Blanchet. 

Pas de rencontre si la GRC reste dans le secteur

Néanmoins, un chef héréditaire a affirmé mardi après-midi qu’il n’y aurait pas de rencontre tant que la GRC demeurera présente dans le secteur où 28 personnes ont été arrêtées ce mois-ci en vertu d’une récente injonction.

Le chef Woos, qui représente l’une des 13 « maisons » des Wet’suwet’en, a soutenu que tous les chefs héréditaires étaient de cet avis et accusaient les policiers de la GRC d’être des «intimidateurs».

La GRC opère une unité mobile le long d’un chemin forestier près de Houston, en Colombie-Britannique, depuis janvier 2019, à la suite de la mise en vigueur d’une semblable injonction dans le secteur.

Tandis que la GRC a indiqué avoir mis fin à ses principales opérations dans la région ce mois-ci, le corps policier a aussi affirmé que l’unité mobile resterait en place et que les policiers poursuivraient leur patrouille « du corridor pour assurer la sécurité de tous ».

La ministre Bennett a eu quelques contacts avec les chefs héréditaires de la communauté Wet’suwet’en, mais elle attend toujours une réunion en personne.

« Ils ont proposé une rencontre […] à la fin du mois. Nous disons maintenant que nous aimerions une rencontre aussi tôt que possible et nous attendons leur invitation pour tenir cette réunion », a confié Carolyn Bennett à son arrivée aux Communes mardi après-midi.

Si le premier ministre reconnaît que la patience de plusieurs est à bout et que les manifestations nuisent à l’économie du pays, cela ne suffit pas à son adversaire conservateur.

« C’était la réponse la plus faible jamais entendue face à une crise nationale, dans l’histoire du Canada », a dénoncé M. Scheer.

Entre les discours du matin et la période des questions de l’après-midi, Justin Trudeau a pris le temps de rencontrer les leaders du Nouveau Parti démocratique, du Bloc québécois et du Parti vert, mais pas le conservateur Andrew Scheer.

« M. Scheer s’est disqualifié de toute conversation constructive sur comment on va pouvoir résoudre de façon paisible cette situation », a offert, comme seule justification, M. Trudeau.

Les chefs bloquiste et néo-démocrate ont donné raison au premier ministre.

« J’ai entendu moi-même, dans le discours de M. Scheer, des choses qui pourraient évoquer facilement la notion de discrimination », a dit M. Blanchet.

Le chef néo-démocrate, lui, est allé plus loin. « C’était un discours qui était, en fait, raciste », a déclaré Jagmeet Singh.

« Tu sais que tu gagnes le débat contre un néo-démocrate quand il te lance ce mot », a réagi M. Scheer qui voit dans la tenue de cette réunion de chefs sans lui une simple « diversion » de la part du gouvernement libéral qui cherche à échapper aux critiques après 13 jours de barricades.

Le premier ministre de la Saskatchewan, Scott Moe, a écrit sur Twitter qu’il avait convoqué une conférence téléphonique des premiers ministres, mercredi, à titre de président du Conseil de la fédération, en raison d’un « manque de leadership fédéral pour répondre à cette activité illégale qui se poursuit ». On ignore quels premiers ministres comptent y prendre part.

Insatisfaction à Québec

Le premier ministre François Legault juge insuffisantes les déclarations de mardi matin de M. Trudeau.

« Il faut vraiment qu’il y ait une action dans les prochaines heures, les prochains jours », a réclamé M. Legault.

L’action devra-t-elle être musclée et policière ?

« Je suis assez vieux pour avoir vécu Oka, effectivement. On ne veut pas que ça se reproduise. Mais en même temps, on ne peut pas prendre en otage l’économie du Québec, de l’Ontario », a répondu le premier ministre Legault.

« On est en train de perdre le contrôle. Je ne veux pas retomber dans la crise du propane avec les agriculteurs, je ne veux pas me retrouver qu’on ne soit pas capables de faire décoller des avions parce qu’on n’a plus de carburant », a-t-il déclaré à Québec.

Les voix des leaders autochtones

À Ottawa, mardi matin, cinq chefs autochtones ont rencontré la presse pour faire le point.

Le grand chef de l’Assemblée des Premières Nations, Perry Bellegarde, a, tout comme M. Trudeau, mis en garde contre une possible escalade de la situation.

À ses côtés, le grand chef du conseil de Kanesatake, qui a déjà suggéré de démanteler les barricades pour permettre des négociations, appelait aussi au calme.

« On ne peut pas perdre la bonne foi qu’on a bâtie depuis les 10 dernières années avec la population canadienne », a dit Serge Simon.

Le chef Simon a toutefois rapporté que sa suggestion de lever les barricades a été mal reçue chez lui. Des manifestants ont cadenassé les portes de son conseil de bande.

Des chefs héréditaires de la Première Nation Wet’suwet’en, dans le nord-ouest de la Colombie-Britannique, s’opposent au passage d’un gazoduc.

Depuis que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a fait exécuter une première injonction contre les opposants du gazoduc Coastal GasLink, des manifestants, solidaires, ont perturbé le réseau ferroviaire dans l’est du Canada.