Face à des Mohawks déterminés, Trudeau cultive sa patience

À Tyendinaga, en Ontario, les Mohawks interdisent aux journalistes de s’approcher de la barricade.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Tyendinaga, en Ontario, les Mohawks interdisent aux journalistes de s’approcher de la barricade.

Peut-être est-il possible de dénouer la paralysie ferroviaire qui touche le Canada « de façon paisible, mais rapide », comme l’a affirmé lundi le premier ministre Justin Trudeau après une réunion organisée dans l’urgence avec une partie de ses ministres. Toutefois, au barrage érigé par des Mohawks près de Belleville, en Ontario, une certaine tension laissait croire que la partie n’était pas gagnée.

Depuis l’autre côté des cinq cônes où les activistes demandant dorénavant aux journalistes de demeurer — à environ une centaine de mètres des rails —, on voit quelques caravanes, des véhicules et une grande pile de bûches. S’avançant de la barricade, Le Devoir est abordé par un homme cagoulé et vêtu d’habits militaires.

« On ne laisse pas les journalistes s’approcher. Pour l’instant, les choses sont assez tendues. Pas tendues, mais bon… », dit celui qui se présente comme un sergent, mais qui refuse de répéter son nom pour le calepin de notes. Sur ses épaules sont épinglés un écusson mohawk et le drapeau iroquois.

Pour une douzième journée de suite, des militants autochtones bloquent ce segment de chemin de fer crucial pour le transport de passagers et de marchandises dans l’est du pays. Ils manifestent ainsi leur solidarité avec les chefs héréditaires de la nation wet’suwet’en, en Colombie-Britannique, opposés au passage du gazoduc de Coastal GasLink sur leur territoire. Les conseils de bande de cette même nation soutiennent quant à eux le projet.

Aux abords du lac Ontario, les hommes et femmes tenant le barrage s’en remettent d’ailleurs aux Wet’suwet’en pour trouver une issue à l’impasse, explique le « sergent » mohawk d’une voix cordiale, mais ferme. Derrière lui, des drapeaux rouges flottent. Sur des panneaux de bois, on a écrit à la peinture en aérosol « Stop Colonization » et « RCMP Get Off ».

Derrière les journalistes, des agents de la Police provinciale de l’Ontario (PPO) patientent dans leur véhicule. La situation est « stable » et « le dialogue est ouvert », indique en entrevue téléphonique la sergente Cynthia Savard, une porte-parole de la PPO. « Les points en suspens ne sont pas des choses que la PPO peut régler, dit-elle, mais dépendent plutôt des décideurs politiques et des gouvernements. Notre but, c’est seulement d’assurer la sécurité et de préserver la paix. »

Je crois que ces gens représentent notre seul espoir pour défendre la Terre

Selon la sergente Savard, le blocage relève de la responsabilité de la PPO, car il est légèrement en dehors du territoire Tyendinaga — la terre de 7400 hectares en bordure du lac Ontario qu’habitent les Mohawks de la baie de Quinte. Un second barrage, un peu plus à l’est, se trouve lui sur le territoire mohawk, et donc sous la responsabilité du corps de police de la réserve.

Au fil de l’après-midi, plusieurs sympathisants pénètrent sur le site afin de déposer des cadeaux en soutien aux activistes. À un moment, une dame aux cheveux argentés s’avance vers le barrage avec un grand contenant de café Tim Hortons à la main. « Je crois que ces gens représentent notre seul espoir pour défendre la Terre », explique Mary Hart, une résidente du comté de Prince Edward.

Ailleurs au pays, d’autres perturbations ont aussi eu lieu, lundi. Des militants ont notamment bloqué le pont des Mille-Îles reliant l’Ontario à l’État de New York pendant environ trois heures, avant de quitter les lieux de leur propre chef. À Montréal, une centaine de manifestants ont formé une chaîne humaine au coin de la rue Sherbrooke Ouest et de l’avenue McGill College afin de « reprendre l’espace » et de manifester leur soutien aux chefs héréditaires wet’suwet’en. Le service de train de banlieue sur la ligne Candiac était toujours interrompu.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir À Montréal, des sympathisants de la nation wet’suwet’en ont manifesté lundi à l’intersection de la rue Sherbrooke Ouest et de l’avenue McGill College.

Rencontre d’urgence

À Ottawa, le premier ministre Justin Trudeau a tenu une rencontre d’une heure et demie avec sa vice-première ministre, Chrystia Freeland, et huit de ses ministres afin de discuter d’une sortie de crise. Mais à l’issue de cette réunion, aucun de ceux-ci n’avait grand détail à offrir sur la suite des choses.

Tour à tour, les ministres se sont contentés de parler d’une « réunion productive » à leur sortie du bureau du premier ministre. « Je n’ai rien à ajouter pour l’instant. Mais sachez que j’ai espoir », a brièvement commenté le ministre des Services aux Autochtones, Marc Miller. « Évidemment, on est très conscients de l’impact économique à travers le Canada. Et on va travailler pour résoudre la situation aussitôt que possible », a assuré le ministre de la Justice, David Lametti, sans préciser lui non plus les solutions envisagées par Ottawa.

Ni le premier ministre ni ses ministres n’ont tenu de conférence de presse pour faire le point sur la crise qui paralyse le réseau ferroviaire du pays depuis des jours.

« J’ai fait des appels avec des premiers ministres. J’ai fait des appels avec des leaders autochtones. On va continuer de travailler pour résoudre cette situation de façon paisible, mais aussi de façon rapide », s’est pour sa part contenté d’affirmer brièvement M. Trudeau en quittant son bureau lundi.

Le bureau du premier ministre a fait valoir, par voie de communiqué en fin de journée, que M. Trudeau avait réitéré lors de la rencontre « l’importance de la liberté d’expression en tant que droit démocratique » et « insisté sur l’importance de résoudre la situation de manière pacifique et de poursuivre un dialogue sur les enjeux sous-jacents, dans un esprit de réconciliation ».

C’est inacceptable qu’on ne puisse pas donner de services aux usagers du train. […] Des compagnies souffrent actuellement au Québec.

La commissaire de la Gendarmerie royale du Canada, Brenda Lucki, était également de la rencontre, mais n’a pas dit un mot à sa sortie.

De passage à Montréal, le premier ministre québécois, François Legault, s’est montré moins patient que ses collègues fédéraux. « Il faut se donner des limites », a-t-il dit lundi matin, avant de s’entretenir au téléphone avec M. Trudeau plus tard dans la journée. « Actuellement, il commence à y avoir des pénuries dans plusieurs secteurs, [ce] qui a un impact très important sur notre économie », a déploré M. Legault. « C’est inacceptable qu’on ne puisse pas donner de services aux usagers du train. […] Des compagnies souffrent actuellement au Québec. »

Alors que le ministre Miller rencontrait des représentants de la communauté mohawk de Tyendinaga samedi, la ministre des Relations Couronne-Autochtones n’avait toujours pas rencontré lundi les chefs héréditaires de wet’suwet’en qui s’opposent au projet Coastal GasLink, au coeur du conflit. Elle s’est entretenue au téléphone avec eux et attend leur invitation à discuter.

Avec Marco Bélair-Cirino et Leïla Jolin-Dahel