L’Ouest canadien se rebelle

Si le Parti conservateur a obtenu plus de voix exprimées que le Parti libéral (34,4 % contre 33,1 % ), c’est qu’il a fait le plein en Alberta et en Saskatchewan.
Photo: Geoff Robins Agence France-Presse Si le Parti conservateur a obtenu plus de voix exprimées que le Parti libéral (34,4 % contre 33,1 % ), c’est qu’il a fait le plein en Alberta et en Saskatchewan.

L’élection fédérale de lundi aura laissé le Canada profondément divisé et ravivé le sentiment d’aliénation des provinces de l’Ouest qui avait été à l’origine de la création du Parti réformiste au début des années 1990. L’Alberta et la Saskatchewan ne digèrent par la réélection des libéraux de Justin Trudeau et demandent d’Ottawa un changement de cap majeur. Le chef conservateur, Andrew Scheer, lui-même saskatchewanais, s’engage à se faire le porteur de leur frustration.

« Les résultats [électoraux] sont un résultat direct du fait que Justin Trudeau a passé 40 jours à attaquer les premiers ministres des provinces qui ne sont pas d’accord avec lui», a déploré Andrew Scheer mardi midi.

«Et maintenant, on a un mouvement souverainiste au Québec [qui a repris du galon] et deux provinces qui ont entièrement rejeté les politiques de Justin Trudeau », a-t-il ajouté en référence à l’absence complète d’élus libéraux dans ces deux provinces.

Le chef conservateur fédéral dit avoir sommé M. Trudeau, lorsqu’il s’est entretenu avec lui lundi soir, de « prendre acte des résultats troublants ».

« Justin Trudeau doit maintenant prendre une décision, à savoir s’il va changer de cap et avoir une approche plus coopérative avec les provinces ou s’il va continuer de suivre la même voie. »

La frustration dans l’Ouest est palpable, d’abord sur les réseaux sociaux, où le mot « Wexit » (un calque de Brexit désignant le mouvement séparatiste des Prairies) a enregistré des pointes mardi matin. Sur la page Facebook VoteWexit.com, par exemple, des membres ont suggéré d’interdire les travailleurs de l’Est sur les chantiers de l’Ouest. Sur Twitter, des usagers ont accusé le Québec d’être responsable de la réélection de Justin Trudeau.

Demandes des provinces

Mais cette frustration a surtout été exprimée par les premiers ministres provinciaux eux-mêmes. En Saskatchewan, Scott Moe a publié une lettre ouverte demandant une « nouvelle entente » (« a new deal ») avec le Canada.

« Nous avons maintenant un gouvernement libéral minoritaire qui n’a pas gagné le vote populaire, qui n’a pas de mandat clair, qui sera appuyé soit par un parti arrivé en quatrième place [le NPD], soit par un parti qui ne veut pas faire partie de cette nation [le Bloc québécois] et qui n’a aucun représentant de la Saskatchewan ou de l’Alberta. »

M. Moe demande que la taxe sur le carbone soit abolie, que la formule de péréquation soit modifiée et qu’Ottawa s’engage à construire des pipelines.

En Alberta, Jason Kenney a promis de mettre sur pied un groupe d’experts ayant le mandat de proposer des façons de réformer la fédération afin que les Albertains « obtiennent leur juste part ». Il s’en est pris lui aussi à la péréquation et a réclamé que l’agrandissement du pipeline Trans Mountain aille de l’avant.

« Si la frustration et l’aliénation en Alberta continuent d’augmenter, cela menacera très sérieusement l’unité nationale », a dit M. Kenney en point de presse. Selon lui, les Albertains ont dit par leur vote lundi soir « qu’ils ne se sentent pas chez eux dans leur propre pays. C’est tragique » !

En revanche, dans l’est du pays, le premier ministre conservateur du Nouveau-Brunswick a pris acte de la victoire libérale dans sa province (6 sièges sur 10). Blaine Higgs a indiqué mardi que non seulement il cessera sa contestation judiciaire de la taxe sur le carbone — ce qu’il avait déjà dit cet été —, mais qu’il concoctera son propre système de tarification pour se conformer aux exigences fédérales.

« Les gens ont voté pour, donc nous devons trouver une façon pour que cela fonctionne au Nouveau-Brunswick. »

Le premier ministre libéral, Justin Trudeau, n’a pas répondu mardi aux attaques du chef conservateur et des premiers ministres de l’Ouest, n’ayant pas pris publiquement la parole. Il le fera mercredi après-midi.

Des résultats divisés

La répartition des sièges au terme de l’élection de lundi reflète de profondes divergences entre les régions du pays.

Les libéraux ont complètement été balayés de l’Alberta et de la Saskatchewan. Les conservateurs ont confirmé leur confinement dans l’Ouest en ne réussissant pas de percées significatives en Ontario (gain net de trois sièges, en incluant Parry Sound-Muskoka, où ils n’ont que récupéré ce qu’ils avaient volontairement perdu en expulsant Tony Clement), au Québec (perte nette d’un siège) et dans les provinces atlantiques (gain de quatre sièges). Et le Bloc québécois a rebondi au Québec avec 32 sièges.

Si le Parti conservateur peut se vanter d’avoir obtenu plus de voix exprimées que le Parti libéral — 34,4 % contre 33,1 % —, c’est d’abord et avant tout parce qu’il a fait le plein en Alberta et en Saskatchewan.

Les conservateurs sont allés chercher dans ces deux provinces 362 000 votes de plus qu’en 2015, soit les deux tiers du demi-million de voix de plus qu’ils ont obtenues à l’échelle nationale cette fois-ci par rapport à la précédente élection. Les conservateurs ont récolté plus de voix en Alberta (1 413 360) que dans les cinq provinces à l’est de l’Ontario réunies (1 046 760).

Des chefs qui restent

M. Scheer a assuré qu’il restait à la tête du Parti conservateur malgré des résultats qu’il a lui-même qualifiés de « décevants ». Car il s’est targué d’avoir « fait des gains partout au pays » et d’avoir réussi à contraindre Justin Trudeau à ne remporter qu’une minorité pour son second mandat. Ses militants auront toutefois leur mot à dire en avril, puisque la constitution du parti oblige le chef à se soumettre à un vote de confiance après une défaite électorale. D’ici là, le chef n’a pas voulu préciser s’il serait prêt à appuyer certaines mesures des libéraux ou s’il les rejetterait toutes systématiquement.

Le chef du NPD, Jagmeet Singh, qui détient avec ses 24 députés la balance du pouvoir, a pour sa part refusé de dire ce qu’il réclamerait de M. Trudeau en échange de son éventuel appui. « Je ne négocierai pas ces choses aujourd’hui et je ne les négocierai certainement pas par médias interposés. »

Lundi soir, M. Singh avait rappelé son engagement ferme envers la réconciliation autochtone, le logement abordable et l’assurance médicaments pour tous.

M. Singh entend lui aussi demeurer chef, même s’il a perdu plus du tiers de sa députation et que ses appuis nationaux sont passés de 19 % en 2015 à 16 % en 2019. « On est revenus de loin », a-t-il dit.

Rappelons que son prédécesseur, Thomas Mulcair, s’était fait montrer la porte par les militants en 2016 après avoir récolté 44 sièges. Mais il semble que les attentes aient été si basses envers M. Singh que le fait qu’il les ait dépassées est considéré comme une victoire.

Le chef a promis qu’il ne fera pas une croix sur le Québec, où il n’a conservé qu’un seul élu. « Jack Layton a démarré ce rêve et ce rêve est encore bien vivant. »

À ce sujet, le conservateur Andrew Scheer s’est lui aussi avoué déçu de sa performance au Québec : il a récupéré la Beauce, mais perdu deux sièges à Beauport aux mains du Bloc québécois.

« Je crois que les Québécois savent maintenant que le Bloc québécois va se concentrer sur un autre référendum. Donc on va avoir de meilleurs résultats lors de la prochaine élection. »