De guerres culturelles lasses

Illustration: Sébastien Thibault Au bout du compte, les choix s’orienteront vraisemblablement vers les «moins pires» options plutôt que vers une vision rassembleuse.

La Cour suprême du Canada a déclaré inconstitutionnelle en 1988 la loi qui criminalisait l’avortement. Depuis plus de trente ans, l’interruption volontaire d’une grossesse est légale à tous ses stades de développement et financée par l’État en tant que procédure médicale. Alors, qui aurait pu franchement penser que ce droit fondamental des femmes de disposer de leur corps comme bon leur semble se retrouverait au centre de la campagne électorale fédérale plus de trente ans plus tard ?

Le conservateur Andrew Scheer a été talonné sur la question de fond, particulièrement dans les débats des chefs en français. Ses adversaires l’ont pilonné sur ses positions personnelles au Face-à-face de TVA le 2 octobre. Ils en ont remis quelques couches au débat organisé par le consortium médiatique quelques jours plus tard. Finalement, le leader de la droite a expliqué en conférence de presse qu’il était personnellement contre l’avortement, mais qu’il ne rouvrirait jamais le débat au Parlement s’il formait le prochain gouvernement.

Ce n’est pas la seule question éthico-politique de fond à avoir été abordée pendant cette campagne. Les débats ont aussi donné lieu à des échanges sur le droit de mourir dans la dignité (M. Trudeau a annoncé en primeur pendant un débat qu’il ne porterait pas en appel une récente décision de la Cour supérieure du Québec), sur l’appropriation culturelle (le blackface), sur la séparation des pouvoirs et l’éthique politique (l’affaire SNC-Lavalin), et bien sûr sur la liberté religieuse et la laïcité (la loi 21). Cette question a même fini ici par porter ombrage à tous les autres ancrages politiques fondamentaux, de l’environnement aux relations internationales.

La campagne fédérale de 2019 semble donc contredire l’observation de l’ex-première ministre Kim Cambpell (en 1993) selon laquelle une « élection n’est pas le moment de discuter des enjeux importants ». Et comme plusieurs de ces enjeux importants portent maintenant sur des questions éthico-morales et de valeur, avec une surcharge émotive, il faut bien poser cette autre question non moins fondamentale : vient-on de vivre une nouvelle version des « guerres culturelles » (culture wars) à la canadienne opposant les traditionalistes aux progressistes ?

Des divisions identitaires

« On voit monter dans plusieurs pays cette polarisation idéologique, cette division des guerres culturelles », répond Jean-François Gaudreault-Desbiens, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Montréal. « Il y a eu, il y a quelques jours, une grande manifestation à Paris contre l’adoption d’enfants par des femmes seules, non mariées. Il y a aussi eu là de fortes résistances au mariage pour tous. D’une certaine façon, le Canada semble vouloir ressembler de plus en plus aux États-Unis, avec des dynamiques équivalentes, quoique se posant avec moins d’acuité. »

Le professeur lie en partie cette tendance à la remontée en force des questions identitaires, et plus précisément à ce que le savant appelle « le phénomène de l’identisation du politique ». Il s’agit d’un processus dynamique de construction, de développement et de différenciation des différentes identités personnelles, religieuses, de genre, nationales, collectives ou autres.

« On le voit de manière de plus en plus éclatante en politique canadienne et québécoise, dit M. Gaudreault-Desbiens. Il y a un fractionnement très accentué du peuple autour d’enjeux moins convergents et fédérateurs que jadis. Le rapport au compromis a beaucoup changé. »

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a résumé à sa façon cette perspective en lançant au chef du Bloc, Yves-François Blanchet : « Vous essayez toujours de créer des chicanes ! » Sans nier l’importance de la séparation gauche-droite, ou traditionalistes et progressistes, François Rocher, professeur de sciences politiques à l’Université d’Ottawa, souligne que les différents enjeux débattus pendant ces dernières semaines ont en effet réactivé la vieille ligne de fracture politique qu’on croyait en régression au pays.

« On pensait que la question nationale avait disparu, résume-t-il. On voit bien, avec l’élection de la CAQ et les positions prises par le Bloc québécois, que ce n’est pas le cas. Ça demeure une ligne de démarcation importante qui fait en sorte que le Québec ne se comporte pas comme les autres provinces et qu’une partie de l’électorat canadien n’est pas sensible aux mêmes enjeux. »

Faiblesse et médiocrité

À un moment du débat diffusé par Radio-Canada, la cheffe écologiste Elizabeth May, exaspérée d’entendre parler de laïcité, a demandé que ses adversaires s’intéressent à la crise climatique. Les sujets abordés ont leur importance. La manière d’en débattre aussi. La guerre, même culturelle, est un art, et il faut bien considérer la manière de la mener.

« Personne ne remet en question le principe de la séparation de l’Église et de l’État au Canada comme au Québec », fait remarquer le professeur François Rocher en reprenant l’exemple de la laïcité. « Ce qui pose problème, c’est l’article 6 de la loi 21 qui porte sur les signes religieux portés ou non par certains employés de l’État. Au bout du compte, le débat de fond n’a pas eu lieu et on est resté à des échanges superficiels. On n’a pas réfléchi à l’équilibre entre les droits individuels et collectifs. On ne s’est pas demandé s’il est légitime pour une communauté politique minoritaire d’avoir un régime juridique un peu différent. »

De même, sur l’avortement, « on a assisté à un non-débat », résume le professeur Rocher. « On a voulu embarrasser Andrew Scheer et le mettre en contradiction avec lui-même. […] Il n’y a pas juste le droit acquis, il y a la réalisation du droit. Le fait qu’il n’y a pas d’accès à l’avortement au Nouveau-Brunswick comme à l’Île-du-Prince-Édouard n’a été un peu souligné que par les libéraux, et on est passé à autre chose. »

L’ère de l’indignation

Le professeur Gendreault-Desbiens développe des idées plus ou moins semblables sur la faiblesse, voire la médiocrité, de certains arguments pour finalement proposer une autre observation globale sur notre époque du scandale généralisé.

« Nous sommes entrés dans l’ère du discours constant de l’indignation, dit-il. Ça fait partie des guerres culturelles de plus en plus relayées dans les médias sociaux et les médias traditionnels. L’opinion, le coupde gueule, souvent assez peu étoffé sur des faits, devient monnaie courante. On n’a qu’à lire Le Journal de Montréal pour s’en convaincre. On se polarise et on s’indigne, ce qui change le rapport à l’adversaire politique. On parle de plus en plus en termes de bien ou de mal. C’est extrêmement troublant. »

Il évoque le juriste allemand (et nazi) Carl Schmidt qui faisait de la division ami-ennemi la dichotomie fondatrice du politique. Partant de là, il repose le problème de la crise climatique, admise par la grande majorité. « Les positions que je qualifierais de pragmatiques, comme celles de Trudeau, demandant des compromis, notamment pour l’Alberta, sont condamnées d’emblée, dit-il. Dominic Champagne ou Greta Thunberg versent dans le discours de l’indignation. C’est un bon ressort qui a beaucoup servi. Mais, sans nuance, on crie au loup pour tout et n’importe quoi. C’est toxique et délétère. »

Ces jeux sont presque faits. Les commentateurs, professeurs, experts, journalistes et chroniqueurs, comme tout un chacun, comme les unes et les autres, tracent des bilans assez désolants de la campagne qui s’achève. Au bout du compte, les choix s’orienteront vraisemblablement vers les « moins pires » options plutôt que vers une vision rassembleuse. Même le premier ministre Trudeau répète ad nauseam qu’il faut d’abord et avant tout lui accorder un nouveau mandat « progressiste » pour faire barrage au retour possible des conservateurs aux commandes.

François Rocher ne nie pas ce triste constat tout en revalorisant l’importance de l’exercice démocratique. « Les gens prennent des décisions sur de grands principes, des idées générales, des enjeux importants, dit-il. Ils se demandent qui va offrir de meilleurs services publics. Je continue à penser que les gens prêtent peu attention aux détails. »

L’électorat est aussi de plus en plus volatil. Dans ce contexte, le professeur de l’École d’études politiques juge que les campagnes électorales jouent d’ailleurs un rôle de plus en plus important dans la sélection élective des représentants.

« On ne peut même pas faire de pronostic sur l’issue du vote lundi, conclut-il. Beaucoup d’électeurs sont désenchantés par rapport à la surutilisation des sondages. Ils demeurent discrets et les grandes surprises sont toujours possibles. »

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