Trans Mountain gêne les libéraux

«Beaucoup de gens qui avaient fait confiance aux libéraux nous appuient maintenant. Parce que, sur l’oléoduc, les libéraux ont trahi leur parole», dénonce Svend Robinson, l’ancien député local du NPD.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne «Beaucoup de gens qui avaient fait confiance aux libéraux nous appuient maintenant. Parce que, sur l’oléoduc, les libéraux ont trahi leur parole», dénonce Svend Robinson, l’ancien député local du NPD.

C’est à Vancouver que Justin Trudeau a choisi de lancer sa campagne électorale, il y a trois semaines. Et bien que le chef libéral ait une affection particulière pour la côte Ouest, le choix n’était pas que nostalgique. C’est aussi ici que les libéraux tentent de conserver les sièges qu’ils ont ravis aux néodémocrates et aux conservateurs en 2015. Un objectif qui se trouve menacé par l’oléoduc Trans Mountain, qui termine sa course dans la cour de bien des électeurs mécontents.

Les Britanno-Colombiens ont toujours été de grands défenseurs de l’environnement. Bien que le climat ait glissé au second rang des préoccupations des électeurs canadiens, il demeure en tête de liste des priorités dans l’Ouest. « Il n’y a pas beaucoup d’électeurs au centre de l’échiquier climatique ici », explique la sondeuse Shachi Kurl de l’Institut Angus Reid. « Les gens ne s’intéressent pas à une approche climatique en deux temps : l’action climatique et les oléoducs. Ils préfèrent une politique sans oléoduc et uniquement axée sur l’action climatique. »

Résultat, l’approbation de l’agrandissement de Trans Mountain par le gouvernement Trudeau passe d’autant plus mal ici. « C’est le typique : “pas dans ma cour” », relate Mme Kurl.

Car l’oléoduc termine sa route dans la circonscription de Burnaby-Nord–Seymour. C’est là que 400 navires pétroliers transiteront chaque année pour y récupérer le pétrole albertain — contre une trentaine à l’heure actuelle. Et qu’un parc de réservoirs de pétrole trône sur la montagne Burnaby où se trouvent des milliers d’électeurs de même que l’Université Simon Fraser et ses milliers d’étudiants.

Vous pourriez fermer toute la production de pétrole et de gaz au Canada demain et ça n’aurait pratiquement aucun effet sur le changement climatique dans le monde

« Beaucoup de gens qui avaient fait confiance aux libéraux nous appuient maintenant. Parce que, sur l’oléoduc, les libéraux ont trahi leur parole », dénonce Svend Robinson, l’ancien député local du NPD (1979-2004) qui tente un retour cette année.

Le politicien de 67 ans cite le cas d’une propriétaire de centre de location de kayak, à Deep Cove sur la rive Nord, qui avait appuyé le libéral Terry Beech en 2015. « Cette fois-ci, absolument pas », raconte M. Robinson.

Terry Beech n’a pas rencontré Le Devoir, trop occupé à faire campagne a-t-on expliqué. Signe que la lutte est loin d’être gagnée pour ce nouvel élu de la banlieue multiculturelle de Vancouver.

Par courriel, il a vanté le bilan de son gouvernement en matière de protection de l’environnement et des océans. M. Beech a en outre répété qu’il s’était vivement opposé au projet Trans Mountain. L’oléoduc et le tracé d’agrandissement traversent son terrain. « J’ai été le député le plus actif et le plus travaillant au pays sur cet enjeu. Avoir une place à la table du gouvernement a bien servi ma communauté et grâce à notre travail acharné, nous avons livré de réels résultats sur une panoplie d’enjeux. »

Bien que M. Beech ait voté contre une motion d’appui indéfectible au projet, cela ne change rien au fait que son gouvernement a appuyé l’agrandissement, rétorque M. Robinson. « Il dit qu’il a voté contre. Mais il se présente au sein de l’équipe Trudeau. Est-ce qu’il a une influence ? Il n’a absolument pas d’influence. »

La réplique pragmatique

Dans la circonscription limitrophe de Vancouver-Nord, au nord-ouest, le libéral Jonathan Wilkinson défend le bilan de son gouvernement. Son discours est tout prêt. Il faut dire que le ministre actuel des Pêches doit, lui aussi, rassurer ses électeurs, devant chez qui ces centaines de navires pétroliers transiteront pour traverser la paisible baie de Vancouver.

D’abord, le port exporte du pétrole depuis 60 ans et des milliers de navires transportent déjà toutes sortes de cargos de même que du carburant. M. Wilkinson argue que le nouveau plan libéral de protection des océans s’assure justement d’éviter les accidents.

Le cas de Trans Mountain est cependant évoqué de façon plus large, consent-il, par des électeurs qui se demandent comment le réconcilier avec la lutte contre les changements climatiques. « Je suis absolument préoccupé par les changements climatiques moi aussi. C’est la raison pour laquelle je me suis lancé en politique », dit-il en rappelant son passé dans les technologies propres. « Mais vous pourriez fermer toute la production de pétrole et de gaz au Canada demain et ça n’aurait pratiquement aucun effet sur le changement climatique dans le monde. »

M. Wilkinson rejette catégoriquement l’idée que les libéraux ont trahi les Canadiens. « Nous n’avons jamais dit que nous annulerions le projet. » M. Trudeau avait en fait promis de revoir le processus d’évaluation environnementale de futurs projets et de ne pas imposer d’oléoduc sans acceptabilité sociale.

 
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne L’oléoduc Trans Mountain termine sa route dans la circonscription de Burnaby Nord-Seymour, près de Vancouver. C’est là que 400 navires pétroliers transiteront chaque année pour y récupérer le pétrole albertain.

La revanche des conservateurs ?

À Vancouver-Nord, le principal rival des libéraux n’est pas néodémocrate mais conservateur. L’ancien député et candidat à la chefferie du parti, Andrew Saxton, tente aussi un retour et espère tirer profit de cette déception des électeurs libéraux puisque les électeurs se souviennent de lui.

« Trudeau a réussi à faire en quatre ans ce qu’il a fallu 10 ans à M. Harper pour accomplir : donner aux gens l’envie de changement », plaide-t-il quant à l’état d’esprit des commettants de cette banlieue cossue. M. Saxton rapporte que deux femmes, membres du mouvement syndical, ont décidé de délaisser le NPD cette fois-ci pour voter de façon stratégique contre M. Trudeau.

Le conservateur reconnaît cependant lui aussi que l’urgence climatique est sur toutes les lèvres. Il estime que le plan d’Andrew Scheer est concret et réaliste, tandis que plus personne ne croit les promesses libérales.

« Si le climat est un enjeu important de l’élection, Andrew Saxton va avoir du mal », rétorque M. Wilkinson. « Parce que le Parti conservateur, tant sous Stephen Harper qu’aujourd’hui, n’a simplement pas de plan exhaustif ou réfléchi pour s’attaquer aux changements climatiques. »

Le nom de l’ancien premier ministre, M. Wilkinson le brandit tout autant que Justin Trudeau pour refroidir les électeurs. M. Scheer était membre du gouvernement Harper, tout comme Andrew Saxton. « La définition de la folie, c’est de faire quelque chose à répétition et de s’attendre à un résultat différent », lance M. Wilkinson, qui s’inquiète davantage qu’une part de ses électeurs retournent au NPD ou au Parti vert.

C’est justement là-dessus que mise Svend Robinson, en faisant valoir qu’il pourrait avoir un poids important face à un gouvernement minoritaire.

Les libéraux n’avaient pas prévu en 2015 de voler une série de sièges à leurs rivaux dans la région. Quatre ans plus tard, avec un bilan à défendre et des scandales dans son placard, Justin Trudeau a toutefois davantage besoin de ces circonscriptions, observe Shachi Kurl. « Vous vous retrouvez maintenant avec d’anciens députés conservateurs et des néodémocrates qui ont le vent dans les voiles et qui veulent reprendre leur circonscription. Et Vancouver revêt un nouveau sentiment d’urgence pour les libéraux, qui ne peuvent plus simplement concéder la défaite en Colombie-Britannique parce qu’ils ne peuvent plus compter sur le reste du pays pour leur assurer une victoire. »

Le libéral Terry Beech a remporté la circonscription de Burnaby-Nord–Seymour avec 36 % des voix en 2015, suivi du NPD à 30 %, du Parti conservateur à 28 % et du Parti vert à 5 %. Dans Vancouver-Nord, Jonathan Wilkinson a recueilli 57 % des votes, suivi des conservateurs à 27 % tandis que le Parti vert et le NPD étaient loin derrière, tous deux à environ 8 %.

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