Trudeau et ses «blackfaces», la tempête parfaite?

«Ce qui est paradoxal, c’est que c’est par la mise en scène de sa propre personnalité que Justin Trudeau s’est défini politiquement, estime le politologue Eric Montigny. Et c’est cette mise en scène qui l’a rattrapé.»
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Ce qui est paradoxal, c’est que c’est par la mise en scène de sa propre personnalité que Justin Trudeau s’est défini politiquement, estime le politologue Eric Montigny. Et c’est cette mise en scène qui l’a rattrapé.»

Jusqu’à quel point le passé d’un politicien est-il pertinent pour le juger ? Ce n’est pas Yves-François Blanchet, qui a déjà été condamné pour avoir eu « la garde et le contrôle » de son automobile en état d’ébriété, qui allait faire la leçon à Justin Trudeau sur cette question.

« Ça appartient clairement aux électeurs de porter leur jugement », a soutenu jeudi le chef du Bloc québécois aux médias qui l’interrogeaient sur l’affaire Trudeau-Aladin. « Mais on [les politiciens] devrait être transparents sur notre passé. »

Cela pour éviter — ou atténuer — le genre de tempête dans laquelle se trouve aujourd’hui Justin Trudeau. « On est dans le registre de l’erreur de jeunesse, pense Thierry Giasson, directeur du Groupe de recherche en communication politique (GRCP). Ce n’est pas du tout le même cas qu’André Boisclair, qui était ministre quand il prenait de la cocaïne. Mais c’est quand même une erreur qui amène des questions sur les valeurs profondes et sur le jugement de Justin Trudeau. »

Les erreurs sont interprétées par la population à l’aune de ce que le politicien dit incarner. Quand il y a décalage important entre ce que le politicien incarne et l’erreur qu’il reconnaît, les conséquences peuvent être plus importantes.

Arrêté durant la campagne électorale provinciale de 2008 alors qu’il était ivre dans sa voiture (celle-ci était immobilisée), Yves-François Blanchet a été reconnu coupable en 2010. Immédiatement médiatisée, son arrestation n’avait pas empêché qu’il soit élu quelques jours plus tard.

« J’ai tendance à dire : que celui qui est sans péché jette la première pierre, commentait-il jeudi. Les gens vont toujours fouiller le passé [de ceux] qui font de la politique. Je souhaite toutefois que ça ne [devienne pas] un facteur qui fasse en sorte que plus personne ne va faire de la politique parce que ce serait un tue-homme ou un tue-femme. »

Dans le cas de M. Trudeau, les images en cause remontent à plusieurs années, et ne concernent pas un geste illégal. Mais pour Thierry Giasson, elles ont l’effet qu’elles ont parce qu’elles touchent au coeur du personnage politique qu’est Justin Trudeau, chantre du multiculturalisme et de l’ouverture.

« Les erreurs sont interprétées par la population à l’aune de ce que le politicien dit incarner. Quand il y a décalage important entre ce que le politicien incarne et l’erreur qu’il reconnaît, les conséquences peuvent être plus importantes », estime le professeur de l’Université Laval.

Dissonance

Son collègue Eric Montigny estime aussi que la « dissonance » entre le Trudeau politicien et celui qui se maquillait en noir amplifie la crise qui frappe la caravane libérale. « Ce qui est paradoxal, c’est que c’est par la mise en scène de sa propre personnalité que Justin Trudeau s’est défini politiquement. Et c’est cette mise en scène qui l’a rattrapé. »

M. Montigny estime qu’il y a ici une sorte de « tempête parfaite ». « J’ai trois éléments dans ma grille d’analyse [pour juger de l’importance d’un événement de ce type-là], dit-il. D’abord, est-ce qu’il y a accumulation ? La réponse est oui, car c’est une controverse de plus autour de son manque de jugement, après l’Inde, après SNC-Lavalin, etc. »

« Ensuite : est-ce qu’il y a rupture d’authenticité pour le politicien, un manque de cohérence ? Clairement. Et finalement : est-ce que ça fait en sorte que la trame narrative de la campagne électorale est affectée ? C’est encore oui. »

Le politologue remarque d’ailleurs que les attaques de ses adversaires sont venues autant du front du manque de cohérence (Jagmeet Singh laisse entendre qu’il y a deux Justin Trudeau) que du manque de jugement (Andrew Scheer).

Une autre collègue du GRCP, Mireille Lalancette (Université de Trois-Rivières), estime pour sa part « que tout ça ne dit rien du politicien d’aujourd’hui. On transpose un enjeu racial et une question de politiquement correct dans une autre époque. Il me semble qu’il faut remettre ça dans le contexte : s’il fallait, chacun, rendre compte de ce qu’on a fait à 20 ans, on aurait tous des aveux à faire. »

N’empêche : tous se demandent comment une telle histoire a pu échapper au Parti libéral. « Ça fait plus de dix ans que Justin Trudeau est en politique et ça sort maintenant ? », s’étonne Mme Lalancette. « Je me pose la question de savoir si on était au courant, ajoute Eric Montigny. Et si oui, pourquoi on a retenu cette information, considérant que ça a le potentiel de changer la trame de la campagne. »

Quoi qu’il en soit, « la clé de la gestion de crise est de faire un acte de contrition complet et de mettre l’accent sur le bilan et les actions du politicien, pense Thierry Giasson. Si cette démonstration est faite, on enlèvera énormément de munitions aux adversaires. »