Femmes autochtones: on doit parler de génocide, dit la rapporteuse de l’ONU

La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz
Photo: Cristina Vega Agence France-Presse La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, Victoria Tauli-Corpuz

La rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits des peuples autochtones souhaite la tenue d’une enquête sur le génocide dénoncé par la commission canadienne sur les femmes autochtones. Car le Canada se verrait ainsi forcé d’en faire plus pour corriger enfin la situation, plaide Victoria Tauli-Corpuz en entrevue au Devoir.

« Je souhaiterais qu’il y ait une enquête sur le génocide au Canada. Parce que cela ferait connaître l’enjeu davantage dans le monde et mettrait beaucoup plus de pression sur le gouvernement canadien afin qu’il fasse le nécessaire », tranche la rapporteuse spéciale de l’ONU, qui surveille l’état des droits des Autochtones dans le monde depuis cinq ans.

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées a conclu, la semaine dernière, que « les structures du colonialisme de peuplement » mises en place au Canada « constituent, dans les faits, un génocide ». Un tel blâme n’entraîne pas automatiquement une enquête de l’Organisation des Nations unies, mais des pays membres pourraient s’allier pour en réclamer une. L’Organisation des États américains a déjà signalé à Ottawa qu’elle souhaite dépêcher des experts indépendants pour clarifier les accusations.

Mme Tauli-Corpuz n’a pas encore décidé si elle fera la même recommandation aux Nations unies. Si tel était le cas, il faudrait quand même que des pays membres appuient sa demande.

Il est à l’avantage de l’ONU de voir le génocide dans une perspective plus vaste. Cela peut aider les Nations unies à étudier des situations semblables ailleurs et à agir pour y répondre.

 

Une telle enquête « pourrait permettre que des actions et des politiques concrètes soient développées pour répondre à la question au Canada », explique la rapporteuse spéciale en entretien téléphonique avec Le Devoir. Car le Canada n’en a pas fait assez, selon elle, pour corriger les torts du passé et leurs legs qui hantent encore les Premières Nations du pays.

« Ils pourraient [le Canada] en faire plus. Ils pourraient en faire beaucoup plus, compte tenu qu’ils ont les ressources pour le faire et qu’il existe un mouvement important au sein des peuples autochtones qui les pousse à le faire. Ils n’ont pas vraiment agi de façon adéquate jusqu’à présent », déplore Mme Tauli-Corpuz, qui observe que les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones en 2015 n’ont toujours pas toutes été mises en oeuvre.

L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées en a pondu 231 de plus. La rapporteuse spéciale estime que le Canada devrait, par exemple, s’attaquer à l’incompréhension de la réalité autochtone au sein du système judiciaire, en sensibilisant avocats, juges et policiers à leur passé et à leurs droits — ce qui fait partie des recommandations des commissaires de l’Enquête et qui permettrait, selon Mme Tauli-Corpuz, de sortir les communautés autochtones du cercle vicieux qui les mène à être incarcérées ou marginalisées.

Une enquête chapeautée d’un mandat fort permettrait non seulement à l’ONU de faire rapport sur la réalité canadienne, mais aussi de surveiller la réponse du gouvernement par la suite et d’assurer des suivis.

Un génocide ?

La rapporteuse spéciale retient en outre la définition de génocide qu’a retenue l’enquête canadienne. Et, bien que l’interprétation habituelle d’un génocide soit plus limitée et fasse surtout référence aux ethnocides comme l’Holocauste, elle estime que les Nations unies devraient retenir l’interprétation canadienne à leur tour.

« Le rapport redéfinit ce qu’est un génocide pour s’écarter de sa définition étroite. Il parle de génocide colonial, ce qui est un génocide plus lent, sur le long terme. Mais cela demeure un génocide, fait-elle valoir. C’est l’occasion d’élargir l’interprétation du terme “génocide” pour y inclure ces formes plus lentes de génocide. Et c’est l’un des bons côtés du rapport. […] Il est à l’avantage de l’ONU de voir le génocide dans une perspective plus vaste. Cela peut aider les Nations unies à étudier des situations semblables ailleurs et à agir pour y répondre. »

Certains observateurs politiques, comme le lieutenant-général à la retraite Roméo Dallaire, ont critiqué l’utilisation de ce terme pour qualifier le sort réservé aux Autochtones au Canada. Mais Mme Tauli-Corpuz n’est pas de leur avis. « Le fait que les femmes autochtones soient tuées et qu’elles disparaissent, qu’elles soient traitées de ces façons, cela va évidemment limiter leur capacité à donner naissance aux prochaines générations de populations autochtones. C’est ce que signifie un génocide. »

Une tache sur la réputation du pays

L’observatrice internationale sur les droits des Autochtones prédit que ce lourd blâme aura des conséquences sur « le positionnement politique » du Canada à l’international.

« Mais c’est bien, dans un sens, car il est erroné de croire que seuls des pays comme la Chine ou le Myanmar violent les droits de la personne. Les droits fondamentaux des peuples autochtones sont aussi bafoués de manière atroce aux États-Unis, en Australie et au Canada », observe-t-elle, en citant leurs taux plus élevés d’incarcération ou de suicide.

Mme Tauli-Corpuz note cependant que d’autres membres des Nations unies ont eux aussi des bilans peu reluisants en matière de respect des droits de leurs peuples autochtones — comme les Philippines, qui siègent au conseil des droits de l’homme de l’ONU, ou l’Indonésie, qui fait actuellement partie des membres non permanents de son Conseil de sécurité.

La rapporteuse spéciale des Nations unies n’a pas fait de voyage au Canada au cours de son mandat, qui se terminera en juin 2020. Son prédécesseur, James Anaya, était venu au pays en 2013 et avait conclu que les conditions de vie des Autochtones étaient comparables à celles de pays pauvres. Il avait notamment dénoncé le fait que les femmes autochtones courent huit fois plus de risques d’être assassinées que les femmes non autochtones.

Le poste de rapporteur spécial sur les droits des peuples autochtones a été créé en 2011. Il a pour mandat de surveiller les conditions de vie des Autochtones à travers le monde et de faire des recommandations.

9 commentaires
  • Serge Grenier - Abonné 14 juin 2019 07 h 55

    Un bon indien est un indien mort!

    Qui ne se souvient pas de cette expression ?

    La Shoah, c'était il y a plus de 75 ans. C'est encore et toujours un génocide. La destruction du monde autochtone a commencé il y a plusieurs centaines d'années et continue encore aujourd'hui. À mon avis, l'itilisation du mot génocide est et sera à jamais justifié pour qualifier le traitement qu'ont subi les peuples autochtones depuis l'arrivée des blancs sur ce continent.

  • Gilles Bonin - Inscrit 14 juin 2019 08 h 02

    Le machin

    comme disait le général DeGaulle récidive encore avec ses aberrations. »Youhou chose» 90% des disparitions et meurtres des femmes et filles autochtones sont le fait de propres membres (les hommes, pères, frères, cousins...) de leur familles ou communautés. Leur sort est enviable,leur traitement sans reproches, loin delà. Des correctifs et de gros efforts de réparation sont à faire certainement. Mais ne mêlons pas tout. - Au fait, parlant, pour citer, l'éminente onusienne de service, que la reproduction est en danger dans les communautés autochtones tient du génocide est la preuve de son ignorance: le taux de natalité des autochtones est un des plus, sinon le plus élevé du Canada...

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 14 juin 2019 09 h 38

    Ce que je retiens..."Un génocide, dit à son tour la rapporteuse spéciale de l'ONU..."

    Ce qu'elle dit: " Le rapport redéfinit ce qu'est un génocide, pour s'écarter de sa définition étroite. Il parle de génocide colonial, ce qui est un génocide plus lent sur le long terme. Mais cela demeure un génocide. C'est l'occasion d'élargir l'interprétation du terme génocide pour y inclure ces formes plus lentes de génocide."

    Voilà...pour tous ceux qui réfutent le terme de "génocide"...Celui de "génocide colonial", à petit feu, fut et est toujours d'actualité. Il s'agit de réactiver la mémoire des Québécois ! Le "Je me souviens" ,devise du Québec,
    c'est aussi l'aide mémoire de tout un peuple...ne l'oublions pas. Cessons d'être des colonisés.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 juin 2019 14 h 06

    L’arroseur arrosé

    Alors qu’Ottawa aurait bien aimé que l’ONU blâme indirectement la CAQ pour son projet de loi 21, voilà que l’ONU blâme plutôt Ottawa pour ses politiques génocidaires.

    Selon toutes les apparences, l’ONU fait la distinction, d’une part entre des politiques qui visent à déposséder des peuples de leurs territoires, à les enfermer dans des réserves et à les affamer à mort, et d’autre part une loi qui s’attaque non pas à la pratique religieuse, mais plutôt à _l’identité_ religieuse représentée par des bijoux et du chiffon.

  • Pierre Rousseau - Abonné 14 juin 2019 14 h 21

    Le Canada a un dossier peu reluisant en matière autochtone

    Le terme « génocide » du point de vue juridique est défini dans la Convention internationale sur la répression du crime de génocide. Tuer systématiquement les membres d'un groupe ethnique est un des cinq facteurs qui définissent le terme et la Shoah en est un exemple tout comme le génocide du Rwanda. Toutefois, il y a d'autres situations où le crime de génocide existe et dans quatre autre catégories, le Canada s'est distingué...

    Le Canada avait une politique claire d'éradication des populations autochtones en tant qu'entités ethniques et a tout fait pour faire disparaître la quiddité autochtone. Il a utilisé plusieurs outils pour ce faire dont, entre autres, le système de réserves, la gouvernance des conseils de bande de la loi sur les Indiens, les pensionnats autochtones et autres. C'est évident qu'aujourd'hui c'est humiliant de se faire rappeler la conduite éhontée des gouvernements précédents avec la complicité du peuple et souvent des églises chrétiennes. Mais on ne peut effacer les taches du passé et les ignorer.

    Le colonialisme est encore une tare au Canada et la situation des femmes et filles autochtones en est une illustration. Quels que furent les agresseurs, autochtones ou non-autochtones, c'est le colonialisme qui transpire quand on examine leur situation et cela fait partie d'un pattern général de déshumanisation des peuples autochtones. On peut se fermer les yeux, mettre sa tête dans le sable comme une autruche, mais ça ne change rien au bilan négatif du pays. Il faut décoloniser ce pays pour que l'avenir soit un peu plus acceptable pour les uns comme pour les autres.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 14 juin 2019 17 h 20

      Et pour compléter votre liste des outils génocidaires du Canada, ajoutons la stérilisation forcée, pratiquée dans les provinces de l’Ouest jusque dans les années 1970.

      Par exemple, une femme autochtone était admise à l’hôpital pour une appendicite en ressortait stérile sans savoir pourquoi.

      Je laisse à d’autres le soin de jouer avec les mots quant à savoir comment ça s’appelle.

      Le Canada est un pays méprisant qui a la manie de chercher à nous culpabiliser pour ses politiques coloniales sous le prétexte que des _collabos_ d’ici ont été corrompus par son pouvoir de dépenser.