Facebook échoue à l’examen du commissaire à la vie privée

Photo: Jonathan Nackstrand Agence France-Presse «Bien qu’elle ait publiquement reconnu avoir commis un “important abus de confiance” dans l’affaire Cambridge Analytica, Facebook conteste les conclusions» d’une enquête menée collectivement par le commissaire à la protection de la vie privée du Canada.

Accablé par un rapport sévère du commissaire fédéral à la protection de la vieprivée, Facebook pourrait bientôt avoir à répondre devant la Cour fédérale de sa gestion des renseignements personnels des Canadiens. Et si le géant américain se défend de négliger la question, le commissaire est formel : l’entreprise ne fait pas ce qu’elle dit faire.

Après un an d’enquête, le commissaire Daniel Therrien a conclu jeudi que Facebook a commis des « violations graves aux lois canadiennes et s’est soustrait à ses responsabilités concernant la protection des renseignements personnels des Canadiens ».

M. Therrien a souligné en conférence de presse à Ottawa « la contradiction frappante entre les promesses publiques faites par Facebook de mieux protéger la vie privée de ses utilisateurs et son refus de régler les problèmes graves que nous avons relevés ou même de reconnaître qu’elle a contrevenu à la loi ». Dit autrement : « Il y a un écart immense entre les paroles et les gestes. »

Rien ne prouve que les données des Canadiens aient été partagées avec Cambridge Analytica

 

Réitérant ses appels pour obtenir des pouvoirs de contrainte dans ce genre de cas, le commissaire a indiqué qu’il entend porter l’affaire devant la Cour fédérale, « afin qu’elle rende une ordonnance pour obliger l’entreprise à corriger ses pratiques ».

Le bureau de M. Therrien a offert à Facebook de conclure un accord de conformité pour éviter les tribunaux, « mais les discussions ont achoppé ». « Si Facebook veut reprendre ces discussions, nous sommes prêts à le faire », indique-t-on.

Le plaignant à la base de l’enquête, le député néodémocrate Charlie Angus, a néanmoins déjà donné son consentement au commissaire pour qu’il porte le dossier en cour. M. Angus en a profité pour dénoncer « l’indifférence cavalière de la compagnie envers les lois canadiennes ».

Vagues

Le commissaire a constaté durant son enquête que « le cadre de protection de la vie privée de Facebook était une coquille vide », et que « ses politiques de confidentialité étaient vagues ». Son rapport soutient que la compagnie a « enfreint le principe de responsabilité quant aux renseignements d’utilisateurs dont elle a la gestion ».

Or, ce sont là des conclusions que l’entreprise rejette, a critiqué Daniel Therrien. « Nous avons formulé des recommandations pour régler ces problèmes, et Facebook a refusé de les mettre en oeuvre. La situation souligne les faiblesses importantes des lois actuelles en matière de protection de la vie privée. Il est inacceptable que des organisations puissent rejeter les conclusions juridiques du Commissariat comme si elles n’étaient que de simples opinions. »

Facebook s’est pour sa part dit « déçu » de voir que le commissaire « considère que les problèmes soulevés dans le rapport ne sont pas résolus ». La compagnie affirme avoir « pris des mesures importantes pour traiter un certain nombre d’enjeux soulevés dans le rapport, et collaboré avec le commissaire pour proposer d’autres mesures concrètes pour donner suite à ses recommandations ».

« Nous avons considérablement amélioré notre plateforme pour protéger les informations personnelles des personnes », écrit l’entreprise dans une déclaration.

Cambridge Analytica

L’enquête a été menée conjointement par le bureau de M. Therrien et celui de son homologue de la Colombie-Britannique. À sa source : les révélations du scandale Cambridge Analytica, du nom de l’entreprise britannique qui a obtenu en 2014 les données de quelque 270 000 utilisateurs de Facebook.

Ceux-ci avaient téléchargé une application (This is Your Digital Life) proposant un questionnaire qui permettait de dresser leur portrait psychologique. Sauf que l’application collectait également les informations des amis Facebook de ceux ayant accepté de faire le test… Ainsi, la toile d’araignée du réseau Facebook a dans les faits permis à Cambridge Analytica d’obtenir les données de 87 millions d’utilisateurs, dont 622 000 Canadiens. « Rien ne prouve que les données des Canadiens aient été partagées avec Cambridge Analytica », a réitéré Facebook jeudi.

Reste que les utilisateurs touchés n’ont pas donné leur consentement à la collecte de ces informations : c’est le premier problème. Le deuxième, c’est que ces données ont servi à des fins politiques. Embauchée par la campagne de Donald Trump en 2016, Cambridge Analytica s’est ainsi vantée publiquement d’avoir « fourni son expertise pour l’aider à gagner l’élection » en fournissant de précieuses informations sur le profil des électeurs.

À ce sujet, Daniel Therrien a rappelé jeudi que « les partis fédéraux ne sont pas assujettis à quelque loi que ce soit en matière de renseignements personnels. Il n’y a aucune raison de croire que ce qui s’est produit avec Cambridge Analytica et les électeurs américains ne peut pas se reproduire au Canada ». Les élections fédérales auront lieu en octobre.

Relations publiques

Depuis un an, les révélations autour de cette affaire ont forcé les dirigeants de Facebook à un vaste exercice de relations publiques pour tenter de rassurer les 2,38 milliards d’utilisateurs du réseau social. Un combat qui n’est pas terminé.

Encore mercredi, la compagnie a révélé qu’elle pourrait avoir à payer une amende allant jusqu’à 5 milliards $US à la suite d’une enquête de la Federal Trade Commission, qui investigue sur d’éventuelles violations de la vie privée. Jeudi, c’était au tour du procureur général de l’État de New York d’annoncer une enquête autour des pratiques de Facebook en la matière.

À Ottawa, les ministres Karina Gould (Institutions démocratiques) et Navdeep Bains (Innovation) ont soutenu que « Facebook doit concrétiser son engagement à protéger les données personnelles des Canadiens en prenant des mesures cohérentes et évaluables ». « Nous attendons plus d’actions et des mesures spécifiques pour accroître la transparence, l’authenticité, l’intégrité et lutter contre la propagation de la désinformation », ont-ils indiqué.

Mme Gould avait déjà récemment exprimé son impatience devant le manque d’action des plateformes numériques pour contrer les fausses nouvelles. Mais le gouvernement fédéral ne promet pas pour autant de changement législatif précis pour répondre aux enjeux soulevés.