Des «héritières du suffrage» tournent le dos à Trudeau

Le premier ministre a livré un discours devant les «héritières du suffrage», dont certaines lui ont tourné le dos.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le premier ministre a livré un discours devant les «héritières du suffrage», dont certaines lui ont tourné le dos.

Au lendemain de l’expulsion de deux de ses anciennes ministres, Justin Trudeau s’est fait reprocher de pratiquer un féminisme de façade. La critique ne venait cependant pas de l’opposition cette fois, mais de dizaines de jeunes femmes en provenance des quatre coins du pays.

Le parlement accueillait mercredi l’événement « Héritières du suffrage », un rassemblement de 338 jeunes femmes représentant leur circonscription fédérale. Elles ont à tour de rôle pris la parole aux Communes. Puis, les chefs fédéraux se sont adressés à elles. Quand le premier ministre s’est présenté au micro, plus d’une quarantaine de femmes — pour beaucoup des Autochtones — se sont levées et lui ont tourné le dos. Une cinquantaine avaient un peu plus tôt carrément quitté la Chambre pour boycotter le discours du conservateur Andrew Scheer.

Plusieurs des jeunes femmes ont déploré que la promesse libérale de réconciliation avec les peuples autochtones n’eût pas été remplie. D’autres ont dénoncé l’expulsion de Jody Wilson-Raybould, la première ministre autochtone.

« Je trouve que c’était extrêmement inapproprié et que cela s’inscrivait dans un large schéma de violence coloniale, a soutenu Riley Yesno. Un homme blanc qui expulse une femme autochtone et qui lui retire son pouvoir ou toute forme d’autonomie […] c’est comme un microcosme de l’histoire du Canada. »

Pour Georgina Johnston, 21 ans, « l’exclure, dire qu’elle était perturbatrice et ne pas accepter sa voix en dit long quant à ce que M. Trudeau représente. […] Il prétend être féministe, mais j’estime que le féminisme doit être intersectionnel, inclure les femmes de toutes les races et de toutes les classes sociales. »

Le premier ministre ne s’est pas offusqué de cette protestation. « Il y a un éventail de points de vue dans notre pays et nous devons nous assurer que ces voix sont entendues ou qu’elles peuvent choisir de ne pas prendre la parole ou de ne pas écouter [la parole des autres]. »

Certaines de ses ministres, toutefois, estiment que ceux qui voient l’expulsion de Mme Wilson-Raybould et de Jane Philpott comme un geste antiféministe font fausse route. « Il n’y a pas de définition féminine ou masculine de la loyauté, a notamment plaidé Mélanie Joly (Tourisme). On est loyal ou on ne l’est pas. Il n’y a pas d’enjeu de genre sur cette question-là. »

Un homme blanc qui expulse une femme autochtone et qui lui retire son pouvoir ou toute forme d’autonomie […], c’est comme un microcosme de l’histoire du Canada.

M. Scheer et le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, ont profité de leur discours pour dénoncer l’expulsion des deux libérales. « Ne laissez pas les événements de cette semaine vous décourager », a lancé M. Scheer. « Si quelqu’un laisse entendre que vous êtes difficiles parce que vous donnez l’heure juste aux dirigeants, vous n’êtes pas difficiles, a renchéri M. Singh. Vous êtes courageuses. »

Les deux principales intéressées ont quant à elle pris le micro pour dire qu’elles n’avaient aucun regret. Mme Wilson-Raybould ne s’est pas excusée d’avoir enregistré en secret sa conversation avec le greffier du Conseil privé. « Il n’y a rien d’illégal à ça. En d’autres circonstances, cela aurait été inapproprié, mais je me protégeais. »

Elle dit vouloir consulter ses commettants avant de spéculer sur son avenir politique. Une rumeur l’envoie au Parti vert. La chef Elizabeth May écrit au Devoir que ce sont « seulement des rumeurs », mais que « bien sûr » elle serait « intéressée » à l’idée de la recruter.

Pour sa part, Jane Philpott ne ferme pas définitivement la porte à la politique, disant espérer qu’elle puisse « prendre des mesures […] pour continuer […] Mais je ne sais pas ce que cela pourrait être. Il est trop tôt. » Elle a d’ailleurs réitéré sa confiance envers M. Trudeau, à qui elle a souhaité la possibilité « de continuer son bon travail ».