Trans Mountain a coûté cher, mais pourrait être profitable

Vue aérienne du terminal pétrolier Trans Mountain, à Burnaby, en Colombie-Britannique
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Vue aérienne du terminal pétrolier Trans Mountain, à Burnaby, en Colombie-Britannique

Le gouvernement de Justin Trudeau a peut-être payé trop cher en versant 4,5 milliards de dollars pour acquérir l’oléoduc Trans Mountain afin d’en faciliter l’agrandissement, estime le Directeur parlementaire du budget (DPB). Toutefois, du même souffle, il indique que ce projet pourrait ajouter au moins 6 milliards de dollars au produit intérieur brut annuel du Canada et générer beaucoup de revenus fiscaux additionnels pour les gouvernements.

Dans une analyse dévoilée jeudi, le DPB estime que la valeur du pipeline Trans Mountain existant et de son projet d’agrandissement se situe entre 3,6 et 4,6 milliards de dollars. « Le gouvernement a négocié un prix d’achat dans le haut de la fourchette d’évaluation », est-il écrit. Ottawa a donc peut-être déjà perdu un milliard — confirmation qui ne viendra qu’au moment de la revente de l’infrastructure.

La valeur attribuée spécifiquement à l’agrandissement du pipeline est de 1,58 milliard. Toutefois, ce montant est appelé à diminuer ou à augmenter considérablement selon que l’échéancier est retardé ou devancé : la valeur de l’agrandissement ne serait plus que de 888 millions si le projet était achevé un an plus tard, en décembre 2022, ou au contraire passerait à 2,3 milliards si on accélérait la cadence. De même, si les coûts de construction, estimés à 9,3 milliards, augmentaient, la valeur de l’agrandissement perdrait près de 500 millions. Le DPB juge très improbable que les coûts de construction n’augmentent pas.

Si c’était une voiture, on dirait qu’ils ont payé le prix affiché sans négocier ou demander de rabais

« Si c’était une voiture, on dirait qu’ils ont payé le prix affiché sans négocier ou demander de rabais », a illustré le DPB, Yves Giroux. S’il devait y avoir à la fois un délai dans la construction et une augmentation des coûts de construction, « c’est certain que le gouvernement aurait payé trop cher », ajoute M. Giroux. « Le gouvernement perdrait au moins un milliard de plus dans l’aventure. »

Le ministre des Finances, Bill Morneau, s’est défendu de s’être fait avoir. « Nous avons payé un prix approprié qui se situe exactement au milieu de la fourchette de leur analyse. » Il explique que le pipeline a finalement coûté 4,1 milliards puisque Kinder Morgan a dû verser à Ottawa 325 millions en impôt sur le gain en capital réalisé lors de la vente de son infrastructure. Le ministre prétend que la négociation a été « difficile ». Son entourage rappelle que, selon des documents présentés aux autorités des marchés financiers, la valeur de départ de l’actif était estimée à 6,5 milliards.

Un risque acceptable ?

Selon le Directeur parlementaire du budget, le pire scénario serait que l’agrandissement ne soit jamais exécuté. Ottawa perdrait alors environ 2,4 milliards. M. Giroux relativise cette donnée. « Un gouvernement qui génère à peu près 300 milliards de dollars de revenus par année peut se permettre de prendre un risque de 2,5 milliards. C’est clair. La question c’est : est-ce la meilleure utilisation des fonds publics ? »

Parce que le projet Trans Mountain ne comprend pas que des coûts. Il engendrera aussi des richesses dont seuls les gouvernements peuvent profiter. La création de milliers d’emplois pendant la construction, l’accroissement de l’activité économique en Alberta ainsi que l’obtention d’un meilleur prix pour la ressource sur les marchés étrangers gonfleront le PIB canadien, ce qui se traduira par des revenus supplémentaires sous forme de taxes et d’impôts.

À l’heure actuelle, les États-Unis, sachant que l’Alberta n’a pas d’autre débouché pour sa ressource, achètent le pétrole canadien au rabais. L’écart entre le prix potentiel et le prix obtenu a oscillé au cours des dernières années entre 15 $ et 50 $US le baril. Le DPB calcule que, si le pipeline agrandi permettait de combler un écart d’à peine 5 $US le baril — et « ça pourrait fort probablement être plus que ça », dit-il —, cela gonflerait le PIB de 6 milliards par année et engendrerait des revenus fiscaux pour Ottawa de 800 à 900 millions de dollars de plus par année.

« C’est clair que le gouvernement n’est pas comme une compagnie privée, conclut-il. Une compagnie privée est intéressée uniquement par le profit alors que le gouvernement a un intérêt plus grand que le profit, parce qu’il peut générer une activité économique et veut aussi trouver des débouchés pour les produits canadiens, dans ce cas-ci le pétrole de l’Alberta. Et pour cela, le gouvernement a intérêt à ce que la construction ait lieu en dépit des risques. »


Économie verte

L’opposition n’a cure de ces calculs. Selon le Nouveau Parti démocratique, il faut plutôt considérer le « coût d’opportunité ». Certes, ce projet engendrera plus de revenus fiscaux, mais les montants faramineux investis auraient pu servir à d’autre chose. « Si on avait 4,5 milliards plus 10 à 15 milliards [sommes prévues pour l’agrandissement] à dépenser, demande le député Nathan Cullen, quelle serait la meilleure façon de le faire ? Qu’est-ce qui rapporterait le plus aux Canadiens ? En l’investissant dans l’économie verte, on aurait eu un retour au minimum quatre fois plus élevé. »

Le NPD présume même que la récente décision judiciaire exigeant la reprise d’une partie des consultations avec les Autochtones engendrera nécessairement un retard d’un an dans le projet. Le parti considère donc comme inéluctable la perte de valeur de l’actif de 700 millions de dollars que le DPB présente comme une hypothèse.

Pour sa part, le conservateur Gérard Deltell trouve « incroyable » qu’Ottawa ait payé si cher. « On savait depuis longtemps que les libéraux ne savent pas gérer, maintenant on sait qu’ils ne savent pas négocier. » Les conservateurs appuient l’agrandissement de l’oléoduc, mais dénoncent sa « nationalisation », qu’ils estiment avoir été rendue nécessaire à cause du resserrement par les libéraux des règles d’approbation de ce genre de projet.



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