La cuisine des longs couteaux

Jean Chrétien, Roy Romanow et Roy McMurtry ont convenu autour d’un café des termes du rapatriement de la Constitution canadienne, le 4 novembre 1981.
Photo: Dan Hamilton Archives La Presse canadienne Jean Chrétien, Roy Romanow et Roy McMurtry ont convenu autour d’un café des termes du rapatriement de la Constitution canadienne, le 4 novembre 1981.

Le gouvernement fédéral devrait-il dépenser 30 000 $ pour reconstruire la cuisinette où, par un soir de novembre 1981, Jean Chrétien, Roy Romanow et Roy McMurtry ont convenu autour d’un café des termes du rapatriement de la Constitution canadienne ? Le sénateur Serge Joyal affirme que oui, au nom de l’histoire, mais ses collègues du Québec pensent au contraire qu’il n’est pas nécessaire de rouvrir les plaies de cette « nuit des longs couteaux ».

La fameuse rencontre des premiers ministres fédéral et provinciaux s’était tenue dans le Centre des conférences d’Ottawa, une ancienne gare ferroviaire qui changera encore une fois de vocation au cours des prochaines semaines.

C’est en effet dans cet édifice, restauré au coût de 219 millions de dollars, que le Sénat installera ses pénates plus ou moins pour la prochaine décennie, pendant les travaux de rénovation de l’Édifice du Centre où il loge d’ordinaire avec la Chambre des communes.

Or, les travaux n’y sont pas tous terminés. Il reste notamment à régler le sort de cette petite pièce au quatrième étage qui abritait autrefois la fameuse cuisine et qui, ayant été endommagée par une inondation, attend une nouvelle vocation. Le sénateur du Québec Serge Joyal propose qu’on y reconstruise une cuisine au coût de 30 000 $, le tout accompagné d’une plaque expliquant l’importance du lieu. « C’est un élément majeur devant être commémoré dans cet édifice », a-t-il dit jeudi matin en comité parlementaire.

Division

Ses collègues du Québec en sont moins certains. « Au Québec, le débat est tout à fait différent, rappelle Dennis Dawson. La nuit des longs couteaux est beaucoup plus l’interprétation de ce qui s’est passé, à tort ou à raison. » Selon M. Dawson, « remettre à l’ordre du jour ce débat qui a été très divisif au Québec […] semble inutile à ce moment-ci ».

On connaît l’histoire. Pierre Elliott Trudeau tentait de convaincre ses homologues de rapatrier le texte fondateur du Canada en y ajoutant une charte des droits et libertés. Au terme d’une nuit de discussions — sur la base du « kitchen accord » — auxquelles René Lévesque n’a pas pris part, Ottawa et les neuf provinces se sont entendus.

Le sénateur Éric Forest s’oppose aussi au projet. « Souligner qu’on a rapatrié la Constitution canadienne dans le dos d’un des peuples fondateurs m’apparaît tout à fait inopportun. » À cela, le sénateur Joyal répond que « ce n’est pas en effaçant l’histoire ou en se fermant les yeux qu’on aide les gens à comprendre ce qui s’est passé ».

Son collègue conservateur Don Plett abonde dans son sens, établissant même un parallèle avec les statues de l’ex-premier ministre John A. Macdonald vandalisées et parfois déboulonnées ces jours-ci.

Inaccessible au public

D’autres sénateurs s’interrogent sur le bien-fondé de cet investissement. Après tout, la cuisinette ne sera pas accessible au public, car située à l’étage des bureaux administratifs du Sénat.

« C’est 30 000 $ perdus, quant à moi ! » estime Josée Verner. Elle propose tout au plus d’ajouter une note dans la documentation remise aux visiteurs. Un avis que partage sa collègue Lucie Moncion. « Ce n’est pas nécessaire de faire une cuisine qui ne servira absolument à rien. »

Devant l’incapacité de s’entendre, les sénateurs ont reporté leur décision à après Noël.
 



La légende sous la photo accompagnant ce texte, qui indiquait que l'entente avait eu lieu en 1983, a été modifiée.