Violences en Haïti: demande de moratoire sur les expulsions des réfugiés

Dans la cuisine du demi-sous-sol où il habite, une question taraude Nathaniel Bazelais: «Pourquoi on nous renvoie?»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la cuisine du demi-sous-sol où il habite, une question taraude Nathaniel Bazelais: «Pourquoi on nous renvoie?»

Les Haïtiens qui devaient être expulsés ces jours-ci pourront rester au Canada encore un peu. Le Devoir a appris que l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a suspendu temporairement les renvois vers ce pays des Caraïbes en raison du climat de tension qui y règne actuellement. Mais cette mesure en vigueur depuis le 18 novembre dernier ne durera qu’une semaine, soit jusqu’au 25 novembre, un délai qui semble beaucoup trop court pour la communauté haïtienne, qui réclame carrément un moratoire des renvois vers ce pays.

« La situation en Haïti est de plus en plus trouble, il y a des coups de feu tirés partout, des gens sont assassinés dans les rues, ce n’est pas un endroit où renvoyer des gens », a déclaré Marjorie Villefranche, la directrice de la Maison d’Haïti, qui a envoyé une lettre au gouvernement fédéral pour le prier de suspendre tout renvoi jusqu’à ce qu’une « analyse approfondie » soit faite de la situation. Les récentes émeutes en Haïti auraient fait une dizaine de morts jusqu’ici.

Mercredi en fin de journée, l’ASFC a confirmé au Devoir que « certains renvois » avaient bel et bien été suspendus, citant la « possibilité de manifestations massives et de violence les 17 et 18 novembre ». Toutefois, son porte-parole a bien précisé que ce ne sont que des reports et que ces renvois seraient effectués « dès que possible ». Et dans ce cas-ci, il ne s’agirait même pas d’un sursis administratif aux renvois (SAR), une décision ponctuelle et temporaire prise lorsqu’il y a une crise humanitaire, comme c’est le cas en Syrie, par exemple.

Le SAR est pourtant nécessaire, a plaidé par voie de communiqué l’Association québécoise des avocats et des avocates en droit de l’immigration (AQAADI). « En droit canadien, on ne peut pas renvoyer quelqu’un dans une situation de guerre civile. On n’en est peut-être pas là en Haïti, mais depuis dimanche, on est rendus à une dizaine de morts et les tensions augmentent », a dit le président, Guillaume Cliche-Rivard.

Un sursis qui ne soulage pas

Arrivé au Québec avec sa famille en 2017, Lesly Guillaume est un de ceux qui l’ont échappé belle. Après le refus de sa demande d’asile et même de l’appel, il devait être renvoyé avec sa femme enceinte de deux mois et ses trois enfants le 18 novembre dernier, mais il a reçu deux jours avant un appel téléphonique de l’ASFC l’informant qu’on reportait son départ à une date indéterminée. Mais vu le caractère très temporaire de la mesure, il n’ose même pas se dire soulagé. « Ça n’enlève pas la peur. Haïti est un pays fermé depuis dimanche. Vous avez vu les vidéos ? On y brûle des humains ! »

M. Guillaume, qui a travaillé pour les Nations unies à l’international, dit surtout craindre les représailles des gangs qui ont proféré des menaces envers lui, tenté de l’extorquer et de kidnapper sa femme et ont violé sa cousine, qui vit dans sa maison en son absence. Un « enfer » qui n’a pas convaincu le commissaire qui a jugé son cas, déplore-t-il. Stressé et inquiet, l’homme a vécu deux malaises cardiaques le mois dernier, quelques jours après avoir appris qu’on lui avait fixé une date de renvoi. « Pourquoi on nous chasse ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je travaille, ma femme aussi, on a nos permis de conduire, mes enfants vont à l’école, on parle tous trois langues, je fais même du bénévolat ! »

La crainte du renvoi persiste

Dans la cuisine du demi-sous-sol où il habite, Nathaniel Bazelais se pose la même question. « Pourquoi on nous renvoie ? Je travaille, je contribue à la société et à l’économie », dit-il l’homme qui a vécu deux ans au Brésil avant de fuir aux États-Unis et d’arriver avec sa femme et sa fille par le chemin Roxham l’été dernier. Ce père d’un bébé de deux mois s’est vu refuser l’asile, et sa demande d’appel a aussi été rejetée. Depuis le début de 2018 jusqu’au 30 septembre, 90 % des demandes d’asile haïtiennes déférées à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié ont été refusées.

Il y a quelques semaines, l’ASFC l’a convoqué début décembre pour une date de renvoi en Haïti « possiblement en janvier » lui a-t-on dit. Depuis, il ne dort plus.

« Ce que je crains si j’y retourne ? La mort. On tue maintenant les gens avec des machettes », raconte-t-il la peur dans les yeux. « La crise du prix de l’essence cet été, ce n’était rien comparé à maintenant. » Pour avoir soutenu son beau-père qui se présentait en politique et sa mère qui venait en aide aux femmes victimes de viol, il craint surtout que des gangs criminalisées de l’opposition lui fassent la vie dure. « J’ai peur pour mes enfants, je veux leur donner un meilleur avenir. »

Un lien spécial avec Haïti

Le président de l’AQAADI déplore que le gouvernement canadien ait augmenté sa cible à 10 000 expulsions par année, selon ce que révélaient Radio-Canada et CBC le mois dernier. Ces renvois visent un grand nombre de Haïtiens, qui ont pourtant une certaine proximité avec le Québec. « Il y a déjà eu des programmes spéciaux entre Haïti et le Québec. […] On a les mêmes référents, c’est le même continent, beaucoup ont de la famille ici. Même sous les conservateurs, ce lien-là était reconnu. C’est dommage de voir le contre-effet d’un gouvernement qui devrait être plus ouvert que le précédent », a dit Me Cliche-Rivard.

La directrice de la Maison d’Haïti ne comprend pas qu’on puisse réserver ce traitement aux Haïtiens, en cette situation de pénurie de main-d’oeuvre. « C’est vrai que ce ne sont pas des immigrants qui ont été sélectionnés, mais ils correspondent quand même au profil des gens qu’on recherche. Ils sont jeunes, ils travaillent, ils parlent le français et ont de jeunes enfants. Que veut-on de plus ? »

L’ASFC n’a pas été en mesure de fournir au Devoir le nombre de Haïtiens qui ont été expulsés durant l’année 2018 ni le pourcentage de tous les renvois qu’ils représentent.

 
 

Une version précédente de cet article, qui contenait un bas de vignette affirmant erronément que l’homme sur la photo était Lesly Guillaume, a été corrigée.

2 commentaires
  • Hélène Paulette - Abonnée 22 novembre 2018 12 h 04

    Ah! La belle empathie de Justin Trudeau...

    Lui qui nous faisait la leçon pourrait-il maintenant faire face à ses responsabilités? N'avons-nous pas besoin de main d'oeuvre? Monsieur Legault ne pourrait-il pas intervenir? Allez, on lui envoie un courriel!

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 22 novembre 2018 15 h 12

      Je suis de votre avis.Ils sont ici,ils parlent francais,ils veulent travailler,ils sont prets à étudier.
      Payer pour les retourner ou ils ne veulent pas aller.Que Trudeau et Legault se parlent ,Il y a des limites
      à ces stupidités de fonctionnaires et avocats .Pénible à voir et surtout à subir