Sexe, pétrole et rock’n’roll indien

Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, en visite au temple d’Or dans la foulée de son voyage controversé en Inde
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre canadien, Justin Trudeau, en visite au temple d’Or dans la foulée de son voyage controversé en Inde

Bouillonnante ce printemps, l’activité fédérale aura eu la particularité de surtout se dérouler hors de l’enceinte parlementaire : Justin Trudeau a été ridiculisé pendant son voyage en Inde, Ottawa a essuyé des attaques d’une virulence sans précédent des États-Unis et une pétrolière texane a contraint le Canada de lui racheter son pipeline. Ce foisonnement d’événements a fait ombrage à un menu législatif pourtant copieux. Retour sur une session tourbillon.

Sur le front canado-américain, les relations ne se sont pas améliorées. En janvier, à la suite de l’imposition de droits compensateurs et antidumping à la CSeries de Bombardier, le Canada avait déposé une plainte à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à propos d’un ensemble de pratiques américaines. Le représentant américain au Commerce, Robert Lighthizer, avait déclaré que cette plainte « infondée » ne faisait que « diminuer la confiance » de son gouvernement envers la bonne foi commerciale canadienne. Annonciateur ?

Le Canada n’a finalement pas été épargné par les tarifs américains sur l’acier et l’aluminium. Quand, lors de sa conférence de clôture du Sommet du G7, Justin Trudeau a réitéré qu’il trouvait « insultant » de se faire imposer ces tarifs au nom de la sécurité nationale, il s’est immédiatement fait injurier sur Twitter par Donald Trump.

Les États-Unis étudient maintenant la possibilité d’imposer des tarifs aux automobiles canadiennes. « J’ai de la difficulté à imaginer, a déclaré Justin Trudeau lors de sa conférence de presse de fin de session, qu’un chef infligerait à sa propre industrie automobile les dommages qui résulteraient de tels tarifs […] compte tenu de l’intégration des chaînes d’approvisionnement du secteur automobile entre le Canada et les États-Unis. »

Ces anathèmes américains auront au moins eu l’avantage de générer un mouvement de solidarité envers M. Trudeau à la Chambre des communes, où tous les partis d’opposition ont cessé de l’attaquer sur le front commercial. Léger baume pour celui qui traînait comme un boulet son voyage en Inde. Le premier ministre et sa famille ont été ridiculisés pour avoir emprunté jusqu’à la caricature les habits et habitudes indiens.

De surcroît, l’épouse du premier ministre, Sophie Grégoire, a été photographiée en compagnie de Jaspal Atwal, un sikh condamné pour avoir tenté d’assassiner un ministre indien en 1986 à Vancouver. Sa présence — puis son retrait — sur la liste d’invités à une réception pendant le voyage a amené un conseiller du premier ministre, Daniel Jean, à supputer que des éléments du gouvernement indien seraient intervenus pour faire inviter M. Atwal, ou à tout le moins faciliter sa présence en Inde pour discréditer le Canada.

Trudeau se montre inflexible

Celui à qui on reprochait d’errer dans la consultation à outrance, en début de mandat, s’est démarqué cette année en se montrant plus résolu. Justin Trudeau n’a pas flanché sur la légalisation du cannabis. Provinces, municipalités, corps policiers et chefs autochtones ont beau l’avoir sommé de ralentir la cadence, le premier ministre a gardé le cap. Son projet de loi a été adopté en toute fin de session parlementaire, à temps pour entrer en vigueur en octobre. Et bien que Québec ait tenté de convaincre Ottawa de lui permettre d’interdire la culture de cannabis à domicile, M. Trudeau lui a tenu tête.

Photo: Richard Tsong-Taatarii Associated Press Ottawa s’est engagé à acheter l’oléoduc Kinder Morgan, au coût de 4,5 milliards.

La Colombie-Britannique a elle aussi fait les frais d’un premier ministre fédéral désormais plus décidé. Le nouveau premier ministre John Horgan s’est opposé farouchement à l’agrandissement de l’oléoduc Kinder Morgan, mais Justin Trudeau s’est rangé dans le camp de la première ministre albertaine, Rachel Notley, pour s’assurer que le projet aboutira. Il s’est carrément engagé à acheter le pipeline, au coût de 4,5 milliards.

Le dossier du pétrole n’a d’ailleurs pas fini de le hanter. Car le nouveau premier ministre ontarien, Doug Ford, rejette déjà la taxe carbone que compte imposer Justin Trudeau à l’échelle du pays dès janvier. M. Trudeau a lancé un avertissement à peine voilé à son nouvel homologue cette semaine. Il a rappelé que sa nouvelle loi créant la taxe carbone permettra à Ottawa « de retourner directement aux Ontariens l’argent perçu en Ontario. Et c’est certainement notre intention de le faire ».

La querelle des provinces de l’Ouest n’a pas été le seul imprévu à bousculer Justin Trudeau. Sa nouvelle directive réclamant que les groupes qui veulent se prévaloir de subventions pour emplois d’été démontrent qu’ils respectent les droits de la personne — y compris les droits reproductifs, comme l’avortement — lui a valu des accusations de « maccarthysme ». Certaines associations chrétiennes contestent même la constitutionnalité de la mesure devant les tribunaux.

Justin Trudeau a en outre promis un plan de triage pour gérer l’arrivée massive des migrants à la frontière. Mesure qui se fait toujours attendre.

#MeToo éclabousse la colline

Aucun des quatre grands partis politiques n’a été épargné par la vague de dénonciations de comportements inappropriés. Le ministre paraplégique Kent Hehr a démissionné du cabinet après s’être fait reprocher d’avoir posé la main sur les fesses d’une femme pendant la prise d’une photo.

Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, lors d’un point de presse

En février, Andrew Scheer a été obligé, après s’y être refusé, de commander une enquête pour découvrir comment l’ancien député Rick Dykstra avait été autorisé à briguer l’élection de 2015 alors que les instances du Parti conservateur savaient qu’il avait fait l’objet d’une plainte à la police pour avoir forcé une employée parlementaire à lui faire une fellation. Le résultat de cette enquête se fait toujours attendre.

Puis, le député néodémocrate Erin Weir a été accusé par une collègue, Christine Moore, d’avoir un comportement inapproprié avec les femmes. Une enquête a déterminé qu’il n’avait posé aucun geste, mais qu’il ne saisissait pas toujours « les signaux non verbaux ». Il a été expulsé du caucus. L’ironie du sort est que Mme Moore a par la suite elle-même été accusée d’avoir harcelé sexuellement un vétéran qui avait comparu devant le comité parlementaire auquel elle siège. Une enquête est en cours.

Même la chef du Parti vert, Elizabeth May, a fait l’objet d’une plainte de harcèlement psychologique de la part d’ex-employés, mais elle a été blanchie.

Réconciliation

Le gouvernement libéral a par ailleurs poursuivi ses efforts de réconciliation avec les peuples autochtones, en promettant de déposer cette année un projet de loi qui enchâsserait la reconnaissance de leurs droits ancestraux pour faciliter leur autodétermination. Le néodémocrate Romeo Saganash a quant à lui fait adopter aux Communes un projet de loi qui forcerait le fédéral à harmoniser toutes ses lois pour qu’elles respectent la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Ottawa a en outre répondu à la mort du jeune autochtone Colten Boushie, qui avait ébranlé le Canada après que l’homme accusé de l’avoir abattu eut été acquitté par un jury entièrement blanc. Un projet de loi sur les procédures judiciaires est venu réformer la sélection des jurés, en abolissant les récusations péremptoires qui permettent d’en écarter certains sans justification.

Justin Trudeau a présenté des excuses aux homosexuels qui ont été discriminés dans la fonction publique fédérale jusque dans les années 1990. Une nouvelle loi permettra d’autre part d’effacer des condamnations criminelles antérieures de sodomie ou de grossière indécence.

Un député libéral montréalais d’arrière-ban, Anthony Housefather, a quant à lui déposé un projet de loi privé proposant d’autoriser à l’avenir la rémunération des mères porteuses ou des donneurs de sperme.