La méthode Trump n’émeut pas Ottawa et ses alliés

L'entourage du premier ministre canadien, Justin Trudeau, semble résigné à gérer l'imprévisibilité du président américain, Donald Trump. 
Photo: Ludovic Marin Agence France-Presse L'entourage du premier ministre canadien, Justin Trudeau, semble résigné à gérer l'imprévisibilité du président américain, Donald Trump. 

Le coup d’éclat de Donald Trump sera resté sans réponse. Les autres leaders du G7 ont choisi dimanche de ne pas répliquer directement au président américain, qui avait la veille claqué la porte du sommet de La Malbaie en reniant son appui à la déclaration finale pourtant donné quelques heures plus tôt.

Ainsi, les quelques réponses aux gazouillis du président sont plutôt venues des porte-parole des six autres chefs d’État ou de gouvernement. « La coopération internationale ne peut dépendre de colères ou de petits mots. Soyons sérieux et dignes de nos peuples », a indiqué un porte-parole de l’Élysée, ajoutant que des engagements avaient été pris à La Malbaie. « Quiconque les quitterait le dos tourné montre son incohérence et son inconsistance. » De la même manière, un porte-parole de la chancelière allemande, Angela Merkel, a fait valoir que Berlin s’en tenait au communiqué commun. Le Japon, la Grande-Bretagne et l’Italie n’avaient pas réagi dimanche après-midi.

Du côté canadien, la réplique venue samedi soir provenait du porte-parole du premier ministre plutôt que de Justin Trudeau lui-même. « Le premier ministre n’a rien dit qu’il n’avait pas déjà dit auparavant, autant publiquement qu’en conversations privées avec le président », a écrit sur Twitter Cameron Ahmad.

D’un extrême à l’autre

Dans l’entourage de M. Trudeau, on semble résigné à gérer l’imprévisibilité du président américain. « Le pendule passe d’un extrême à l’autre à une vitesse effarante », constate-t-on en rappelant que, malgré les gazouillis belliqueux du président avant le sommet, celui-ci s’était montré très avenant dans les rencontres. Cette source explique que le président est toujours poli en personne et que c’est ensuite par personne interposée ou par Twitter qu’il communique ses critiques. « C’est la méthode Trump. »

Samedi en fin de journée, le G7 avait réussi à accoucher d’un communiqué de presse commun auquel s’étaient ralliés les États-Unis. Le passage sur le commerce affirmait « le rôle crucial d’un système commercial international fondé sur des règles » et disait « poursui[vre] la lutte contre le protectionnisme ». « Nous nous engageons à moderniser l’OMC pour la rendre plus équitable dans les plus brefs délais. Nous nous efforçons de réduire les obstacles tarifaires, les obstacles non tarifaires et les subventions. »

Puis, à la conférence de presse de clôture, M. Trudeau avait réitéré qu’il jugeait « insultant » que les États-Unis invoquent la sécurité nationale pour justifier l’imposition de tarifs sur l’acier de l’aluminium et que le Canada ne se laisserait pas « marcher sur les pieds ».

Entendant ces mots, le président américain, qui avait quitté le sommet de La Malbaie plus tôt dans la journée pour se rendre à Singapour en vue de sa rencontre sur la Corée du Nord, a écrit sur Twitter que M. Trudeau était « docile », « malhonnête » et « faible » et qu’il n’appuyait plus le communiqué final.

Washington s’emporte

Dimanche, le principal conseiller économique de M. Trump, Larry Kudlow, en a rajouté. « Nous avons donné notre accord, nous avons fait des compromis sur le communiqué, nous nous sommes associés au communiqué, en toute bonne foi. C’est une trahison, a-t-il dit à CNN. Il [Justin Trudeau] nous a doublés, pas seulement le président Trump, mais aussi les autres membres du G7. »

Le conseiller au commerce du président, Peter Navarro, a pour sa part dit sur les ondes de Fox News qu’il y avait « une place réservée en enfer pour tout leader étranger qui entame de mauvaise foi une relation diplomatique avec le président Donald Trump et qui tente de lui planter un couteau dans le dos ».

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, n’a pas voulu répliquer. « Nous ne pensons pas que c’est une façon utile ou productive de travailler. Nous nous abstenons particulièrement de faire des attaques ad hominem quand il s’agit de nos alliés. » L’entourage de M. Trudeau a noté que, dimanche midi, la délégation américaine n’avait toujours pas demandé que soit rediffusé le communiqué lesté de la signature de Washington.

Il n’y a pas d’unanimité américaine sur le sujet, même au sein des rangs républicains. L’influent sénateur John McCain s’est adressé aux « alliés » des États-Unis sur Twitter. « La majorité des Américains des deux allégeances politiques demeure en faveur du libre-échange, de la mondialisation et des alliances basées sur des valeurs communes depuis plus de 70 ans. Les Américains sont avec vous, même si notre président ne l’est pas. »

Des précédents

Selon le professeur de l’Université de Toronto John Kirton, qui a fondé et qui dirige le Groupe de recherche sur le G7, la discrétion des leaders face à la dernière sortie de M. Trump est compréhensible. « Les gazouillis de Donald Trump n’ont pas donné lieu à une escalade de la part des autres leaders, qui n’ont pas gazouillé en retour. C’est normal, parce que les leaders et leur délégation étaient dans les rencontres. […] Quand Donald Trump écrit sur Twitter que Justin Trudeau a menti, tous ceux qui étaient dans les rencontres savent que c’est faux. Ils savent que Justin Trudeau n’a pas utilisé en conférence de presse des mots qu’il n’avait pas utilisés auparavant. Mais ils savent aussi que M. Trump a une conception de la vérité qui n’est pas la même que tout le reste du monde. Et ils savent aussi que de plus en plus de gens aux États-Unis appuient M. Trudeau et pas M. Trump. »

À son avis, ce revirement de situation n’est pas sans précédent dans l’histoire des sommets du G7. Il rappelle celui de Versailles, en 1982 en plein coeur de la guerre froide. Les leaders avaient accouché d’une déclaration de compromis à propos d’un pipeline russe, mais avaient tout de suite après, dans leur briefing national respectif, chacun affirmé ne pas avoir changé de position ! « C’était bien plus grave que samedi soir ! » Et pourtant, les choses se sont tassées dans l’année.

Reste que le premier ministre japonais, Shinzo Abe, qui en était à son sixième sommet, a relaté que les discussions à La Malbaie avaient donné lieu à « des débats intenses » comme il n’en avait jamais vu.

Avant que tout déraille, Justin Trudeau avait déjà minimisé la gravité d’un désaccord avec les États-Unis. « Ceux qui pensaient qu’une visite à Charlevoix — bien que ce soit magnifique ici et que les gens soient très aimables — allait complètement changer l’approche philosophique et idéologique du président avaient peut-être des attentes un peu trop élevées… » Prescient, il avait même dit que « le président continuera de dire ce qu’il dit à plusieurs occasions ».

Avec La Presse canadienne

Une photo exceptionnelle tirée du G7

Croquée par le photographe officiel du gouvernement allemand lors d’une séance à huis clos samedi matin dans le cadre du sommet du G7, cette photo a depuis fait le tour du monde. On y voit la chancelière allemande, Angela Merkel, qui surplombe le président américain, Donald Trump. À ses côtés, le président français, Emmanuel Macron, semble pointer du doigt ce qui deviendra le communiqué conjoint présenté en clôture de l’événement diplomatique hautement médiatisé. À sa droite, les bras croisés, le premier ministre japonais, Shinzo Abe, observe la scène.

5 commentaires
  • Marguerite Paradis - Abonnée 11 juin 2018 06 h 54

    LE VIDE SIDÉRAL DU GOUVERNEMENT CANADIEN ET SES REPRÉSENTANT.E.S

    Ce qui est intéressant avec le gouvernement américain et son représentant monsieur Trump, c'est qu'ils nous « confirment » l'absence de propositions promotrices pour le Bien Commun canadien et québécois chez nos éluEs.

    • Richard Ferland - Abonné 11 juin 2018 10 h 55

      D'accord avec vous pour ce vide causé par Trump. Trump n'était pas intéressé par ce sommet. Il devait cependant montrer à sa base que ce genre de sommet ne l'aide pas. Mais malheureusement cette base n'est pas vraiment connaissante de la dynamique mondiale. Ce qui lui permet par ses Tweets faux de continuer à les d'ésinformer pour se maintenir au pouvoir. Ce sommet n'est qu'un jouet politique pour Trump. Il ne tient pas à discuter avec ses partenaires. Son seul intérêt est la Corée parce que cela lui apportera plus de prestige si ça réussi.

  • Michel Lebel - Abonné 11 juin 2018 08 h 23

    Laisser braire.


    La meilleure attitude à prendre: ne pas s'occuper, ne pas répondre aux gazouillis du déséquilibré et égomaniaque Trump. Bref, faire silence.

    M.L.

  • Gilles Théberge - Abonné 11 juin 2018 08 h 27

    On peut se demander sérieusement à quoi servent au juste ces rencontres?

    Je me demande à qui riment ces palabres, quand on sait que les pays représentés ne sont pas les plus importants, même s’ils sont ceux qui traditionnellement tiennent le haut du pavé.

    Ce sont des rencontres coûteuses qui généralement se terminent comme la présente en queue de poisson !

    Qui peut me dire de mémoire ce matin à quoi ressemble le communiqué final? Qu’est-ce qu’il contient? Sur quoi se base l’opposition de Trump? Et q’est-ce que ça change en bout de ligne pour les citoyens ?

  • Alain Gagnon - Abonné 11 juin 2018 14 h 47

    Appelons les choses par leur nom

    L’imprévisibilité du président américain : quel joli euphémisme !