Rien n'a été réglé à Kanesatake

Plus de 250 personnes ont marché, hier, pour marquer le 20e anniversaire du début de la «crise d’Oka», le 11 juillet 1990.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Plus de 250 personnes ont marché, hier, pour marquer le 20e anniversaire du début de la «crise d’Oka», le 11 juillet 1990.

Plus de 250 personnes ont souligné hier le début, il y a 20 ans, de la crise d'Oka, qui allait tenir le Québec en haleine pendant 78 jours. Mohawks et Blancs ont rappelé que les enjeux du conflit de 1990 se posent toujours et, encore aujourd'hui, minent sourdement le développement de Kanesatake.

«Nous sommes ici pour rappeler que ça a eu lieu il y a vingt ans. Depuis, les gouvernements ont tout fait sauf régler les raisons de la crise», a répété la présidente de Femmes autochtones du Québec, Ellen Gabriel, qui était sur la ligne de front en 1990. Elle agissait alors comme porte-parole de sa communauté. «Ils dépècent notre terre», a-t-elle souligné.

Derrière elle, une femme brandissait une affiche sur laquelle il était écrit en lettres rouges sur fond blanc: «20 ans après, rien n'a changé».

Les centaines de manifestants ont marché sous un soleil de plomb au rythme de chants traditionnels vers l'ouest, sur la route 344, pour s'arrêter un moment devant l'entrée du cimetière Pine Hill, tout près de l'endroit où avaient été érigées les barricades en 1990. Ils s'étaient élancés une heure plus tôt du centre-ville de la municipalité d'Oka. Les manifestants — des Mohawks, des sympathisants d'autres communautés à travers le Canada, mais aussi un large contingent de Blancs — ont par la suite convergé vers le centre communautaire de Kanesatake, sis à quelques pas, dans la pinède.

Quatre autobus jaunes nolisés par le Regroupement de solidarité avec les Autochtones avaient fait, hier, l'aller-retour entre Oka et Montréal. «Ce qu'on constate aujourd'hui, c'est que les enjeux [derrière la crise] de l'été 1990, ces enjeux-là, entre autres choses la protection de la terre, sont encore là aujourd'hui», a affirmé François Saillant, qui est membre du Regroupement de solidarité avec les Autochtones.

Rappelons que la crise de 1990 avait éclaté peu après que la municipalité d'Oka eut donné son feu vert à l'agrandissement d'un terrain de golf et son empiétement sur le cimetière des Mohawks.

Litige vieux de près de 300 ans

Des projets de développement menacent actuellement le territoire de la Seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes sur laquelle les Mohawks cherchent à faire reconnaître leurs droits depuis près de 300 ans et, par ricochet, empoisonnent les relations entre le conseil mohawk, d'une part, et les gouvernements du Canada et du Québec, sans oublier la ville d'Oka, d'autre part. «On lutte pour la paix. Et la paix est impossible sans la justice», a ajouté M. Saillant.

À cet égard, le grand chef du conseil mohawk de Kanesatake, Sohenrise Paul Nicholas, accueille avec un «optimisme prudent» la nomination de l'ancien haut fonctionnaire Fred Caron comme négociateur fédéral en chef dans le cadre des pourparlers au sujet de la Seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes. Il a fait valoir que M. Caron aura l'oreille du ministre des Affaires indiennes et du Nord du Canada, Chuck Strahl. «Il s'agit d'une bonne chose», a dit le grand chef, avant de préciser qu'il ne connaissait toujours pas la date de la première rencontre avec l'émissaire d'Ottawa.

«Les Mohawks ont toujours protesté contre l'aliénation illégale de ces terres et se sont toujours battus, parfois par la force, pour les défendre. [...] Nous ne voulons pas d'une deuxième crise d'Oka, nous voulons que cette question soit réglée comme il se doit, c'est-à-dire par la négociation d'une entente formelle», a conclu M. Nicholas.

Ellen Gabriel a quant à elle répliqué: «Ce n'est pas une bonne chose. Regardez son curriculum vitae», lorsque Le Devoir l'a informée que Fred Caron avait été saisi du dossier.

«C'est une journée où on a à se réconcilier avec des bouts de notre histoire», a lancé la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi. «La réconciliation doit mener à des reconnaissances de droits territoriaux, ce qui n'est pas encore fait», a-t-elle poursuivi.

Par ailleurs, le Regroupement de solidarité avec les Autochtones a déploré le refus du gouvernement de Stephen Harper de ratifier «sans conditions» la Déclaration sur les droits des peuples autochtones adoptée à la quasi-unanimité par les États membres de l'Assemblée générale des Nations unies.

Francine Lemay, la soeur du caporal Marcel Lemay qui a été tué par balle le 11 juillet 1990 dans un échange de coups de feu entre des agents de la Sûreté du Québec et des Mohawks, a pour sa part participé au lancement d'un ouvrage sur l'histoire de la communauté de Kanesatake intitulé À l'orée des bois, qu'elle a traduit en français. «J'ai voulu offrir à la population francophone une autre perspective de l'histoire méconnue d'un peuple courageux attaché à ses racines», a-t-elle affirmé.
6 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 12 juillet 2010 08 h 14

    Le défit du fédéral qui mine le développement de tous...

    Il n'y a encore personne au fédéral qui a eu le courage de dire que les terres revendiquées par les Mohawk ou tout autres bandes indiennes appartiennent déjà légalement à des propriétaires légaux devant la justice et les notaires....

    Quand a leur revendication d'excuses, c'est plus au autres qui ont du faire pendant plus de 2 mois des détours pour aller travailler qu'ils devraient s'excuser....

  • Gerard44 - Inscrit 12 juillet 2010 10 h 19

    Justice pour les Mohawks

    Quand va-t-on enfin leur rendre justice et les respecter vraiment. J'ai suivi de près la crise de 90 et j'ai conservé un dossier de presse des articles de l'époque dont plusieurs par des historiens et anthropologues. Depuis près de 250 ans, ils sont trimballés d'un bord et de l'autre et on sent bien les mépris des autorités politiques et religieuses à leur égard. Les Seigneurs de l'île, les Sulpiciens, vendaient du bois de la Seigneurie des Deux-Montagnes à Montréal alors que des familles gelaient dans leur cabanes et étaient affamées. S'ils osaient se couper du bois on les mettait en prison. Je comprends très bien leur raz le bol.

    Ce qui intéresse les gouvernements et leurs amis corporatistes, ce sont les richesses de la terre à exploiter pour faire du fric en abondance. En fait la population du Québec, occupée à consommer et à s'amuser, s'en foue carrément du sort des premières nations. On verse des larmes et quelques dollars pour Haïti, où rien n'a changé, mais on est aveugle dans notre propre maison. Qu'on pense au film de Richard Desjardins «Le peuple invisible» (les Algonquins). Toujours invisibles, le film et les amérindiens, sauf pour les clichés servis ad nauseam des bingos et de la contrebande de cigarettes. Qui achète leurs cigarettes et joue au Bingo? Nous!

    On va encore se retrouver avec des barricades et de la violence sur les bras par aveuglement, par manque de vision et de sens de la justice. On aura couru après. Y a-t-il quelqu'un avec un peu de conscience au gouvernement et des citoyens pour les réveiller?

  • Pierre Rousseau - Abonné 12 juillet 2010 10 h 29

    Effectivement

    Effectivement, les terres revendiquées par les autochtones, pour la plupart, sont légalement reconnues sous le titre autochtone par la justice canadienne (affaire Delgamuukw)... Mais les gouvernements se trainent les pieds pour éviter de faire face à des décisions difficiles puisque les autochtones ont déjà un titre et qu'il s'agit maintenant de le définir sur le territoire. D'autre part, les colonisateurs se disent propriétaires de territoires qu'ils ont, pour la plupart, volé aux peuples autochtones (sans traité, titre ni négociation)... alors pour les titres de notaires, faut repasser.

    Si les Québécois étaient traités comme les autochtones, ce ne serait pas seulement deux mois de détours qu'il faudrait se plaindre... Des excuses de la part des autochtones? Pour 400 ans de colonialisme? Pour avoir perdu leurs territoires? Pour avoir été confinés dans des réserves? Pour avoir été envoyé dans des pensionnats pour qu'ils perdent leurs langues et leur identité? Pour les conditions insalubres dans la plupart des réserves au pays?

    Au pays des aveugles, les borgnes sont rois!

  • Lanthier Claude - Inscrit 12 juillet 2010 12 h 48

    Des intérêts a réanimer les tensions

    Si la question Mohawk resurgit, c'est que certains ont intérêts a réanimer les tensions. Mais qui? Malheureusement, «nos» média ne se posent jamais ces questions.

    Si je devais deviner, je dirais que le gouvernement fédéral refait surgir ces tensions pour affaiblir un potentiel renouveau du sentiment nationaliste québécois. Si c'est le cas ,c'est très efficace comme stratégie.

  • Raymonde Chouinard - Inscrite 12 juillet 2010 18 h 44

    Pourquoi s' en faire...

    Le PQ ne pourra jamais revendiquer des droits sur des territoires, situés au Québec, qui ne lui appartiennent pas mais qui appartiennent aux autochtones et qui découlent de droits ancestraux!

    Les batailles juridiques à venir pour l'indépendance du Québec , ne vont pas s'engager entre souverainistes et fédéralistes mais entre indépendentistes et autochtones...amusant, non!

    C'est pire que la bataille des Plaines d'Abraham!