Perspectives - La confusion libérale

Difficile de trouver dans la réforme de la loi sur la marijuana annoncée mardi une manifestation politique de tolérance. Washington peut garder les frontières ouvertes, le Canada a réitéré sa profession de foi prohibitionniste.

Après 30 années de tergiversations, Ottawa a finalement modernisé la loi sur la marijuana en optant pour une formule hybride de décriminalisation-dépénalisation considérée comme «le scénario du pire» par le comité spécial du Sénat sur les drogues illicites.

L'ex-président du comité, le sénateur Pierre-Claude Nolin, a toutes les raisons du monde d'être en beau fusil. Les libéraux ont rejeté l'essentiel des recommandations formulées par son groupe de travail pour adopter un régime de «sanctions alternatives». En clair, la marijuana reste une substance illégale dont l'État veut décourager la consommation en raison de ses effets «délétères». Des effets néfastes que la ministre de la Santé, Anne McLellan, n'est arrivée à expliquer qu'au prix d'une nette exagération des tendances de consommation.

Il faut malgré tout reconnaître deux points positifs à la réforme pilotée par le ministre de la Justice, Martin Cauchon. En remplaçant les poursuites pénales par des amendes pour les citoyens pris avec moins de 15 grammes, le ministre reconnaît indirectement que l'État a commis une erreur historique en choisissant de punir la possession simple par les voies du droit pénal et le stigmate du casier judiciaire. M. Cauchon a raison d'affirmer que les tribunaux doivent constituer le dernier recours en matière de consommation de mari.

Le ministre Cauchon affirme également que l'abus de drogues constitue un problème de santé publique et non une déviance criminelle. Il s'agit là d'un radical changement de philosophie par lequel sont passés des pays comme la Suisse, les Pays-Bas ou l'Australie, qui ont renoncé à livrer une guerre totale à la drogue pour adopter des lois basées sur la réduction des usages à risque.

Chez les libéraux, le geste n'accompagne malheureusement pas la parole. La réforme telle qu'elle a été annoncée ne permet pas d'aborder l'abus des drogues comme un problème de santé publique puisqu'elle ne fait aucune distinction entre les différents usages.

Dans la plus pure tradition américaine, le discours d'Ottawa nie que l'on puisse faire une consommation raisonnée du cannabis. Pour justifier les fameux effets délétères attribués à la marijuana, Santé Canada ne s'attarde qu'à la «forte consommation» et aux problèmes de santé que celle-ci engendre sur le système respiratoire, la coordination physique. Fort bien. Mais qu'en est-il de la consommation modérée, qui est le lot de l'écrasante majorité des usagers mineurs ou adultes?

Vrai que des «poteux» développent une dépendance, essentiellement psychologique. Cent mille adultes et 225 000 jeunes de 12 à 17 ans roulent des joints tous les jours de leur vie. Devant un tel gaspillage de potentiel humain, la tentation de condamner la substance est forte. Il s'agit par contre d'un réflexe réducteur qui témoigne d'un refus de s'interroger sur les causes de la surconsommation, sur les motivations profondes de l'ado «veg» et improductif. Dans son dernier essai, la criminologue Line Beauchesne rappelle une réalité trop souvent occultée. La dépendance résulte d'une interaction entre la substance, la personne et son environnement.

Malgré les voeux pieux exprimés en matière de prévention, Ottawa est toujours animé d'une logique prohibitionniste qui débouche aujourd'hui sur une grande période de confusion. La mari sera illégale, mais vous pourrez en posséder moins de 15 grammes. Dans la plus grande perversion de la notion de bien public, la nouvelle loi vous encouragera à un détour vers le marché noir pour l'approvisionnement. Gare à la culture personnelle! Faites pousser trois plants, et vous risquez une amende (5000 $ maximum) ou la prison (12 mois au plus). Pareilles incohérences dans le dossier de la marijuana médicale n'ont pas résisté à une attaque constitutionnelle devant les tribunaux.

Le projet consacre non seulement l'emprise du crime organisé sur la culture et la production, il annonce également sa radicalisation. Déjà que les agriculteurs sont terrorisés par des criminels qui érigent des plantations armées dans leurs champs, la sévérité des sentences infligées aux producteurs de marijuana va accroître le potentiel de violence de cette activité fort lucrative.

Ottawa poursuit un noble objectif — réduire l'offre et la demande de marijuana — avec cette réforme largement inspirée du modèle australien. Il oublie cependant une leçon de cette expérience. Ni les amendes ni la prohibition n'ont dissuadé les consommateurs de cannabis en Australie. Dans la plupart des pays occidentaux, les fumeurs de mari démontrent depuis 30 ans que la sévérité ou le laxisme des lois ne changent rien à leurs habitudes.