L'heure juste: l’ennemi invisible

La santé publique est un domaine très large, qui va de la prévention de l’obésité à l’élaboration de réponses à une éventuelle crise sanitaire.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne La santé publique est un domaine très large, qui va de la prévention de l’obésité à l’élaboration de réponses à une éventuelle crise sanitaire.

Il y a cinq ans tout juste, le fondateur de Microsoft, Bill Gates, lançait un cri d’alarme lors d’une conférence TED Talk, devenue virale depuis quelques semaines. La plus grande menace capable de faire des millions de victimes n’est pas une guerre, mais un virus très contagieux, et la planète n’est pas prête à y faire face. Il n’était pas le seul à le croire, nombre d’épidémiologistes et d’experts en santé publique partageaient son inquiétude.

Cette semaine, la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, lui a en quelque sorte donné raison. Commentant la pénurie possible de masques pour les travailleurs de la santé, elle a reconnu que le Canada n’avait probablement pas assez d’équipement de protection en réserve, d’où les efforts inouïs déployés pour en obtenir.

« Je pense que les gouvernements fédéraux ont insuffisamment financé pendant des décennies des choses comme la préparation en matière de santé publique », a ajouté la ministre d’une voix triste et fatiguée, se disant au passage impatiente d’en discuter avec ses homologues une fois cette crise terminée.

Le budget de l’Agence canadienne de la santé publique a en effet peu progressé depuis 20 ans. Toutes les augmentations importantes ont été ponctuelles et attribuables à des initiatives de durée limitée. Il y a cinq ans (2014-2015), les dépenses de l’agence ont atteint 637 millions de dollars. En 2018-2019, le total était de 675,4 millions, mais avant que la pandémie frappe, le gouvernement anticipait une diminution de 7,9 % d’ici 2022-2023, pour un total de 621,9 millions, les trois initiatives inscrites dans le budget de 2019 ayant pris fin.

Au Québec, ce n’est pas mieux. En fait, « au cours des 15 dernières années, les budgets de santé publique au Québec n’ont augmenté que de moitié par rapport aux budgets généraux de la santé. Il y a cinq ans, les budgets pour la santé publique ont été réduits de 23,5 millions de dollars, et les budgets des équipes régionales de santé publique de 33 % », résume Erin Strumpf, économiste de la santé et professeure en épidémiologie à l’Université McGill. Et le terrain perdu n’a toujours pas été rattrapé, selon les données de l’Institut canadien d’information sur la santé.

La santé publique est un domaine très large, qui va de la prévention de l’obésité à l’élaboration de réponses à une éventuelle crise sanitaire, peu importe la cause. Le Canada a d’ailleurs créé dès 1952 une Réserve nationale stratégique d’urgence (RNSU) pour se préparer contre les menaces posées par la guerre froide. Son mandat était et demeure toutefois de « constituer une réserve de fournitures de santé essentielles » allant des masques aux ventilateurs, en passant par des vêtements de protection afin de répondre, entre autres, aux besoins subits des provinces aux prises avec une crise sanitaire, humanitaire, de sécurité ou à une attaque terroriste. Les provinces sont consultées et sont censées savoir ce qui s’y trouve, mais les lieux d’entreposage et leur contenu ne sont pas divulgués au public, sécurité oblige.

On ignore aussi quel budget est alloué uniquement à l’approvisionnement de cette réserve, qui relève de l’Agence fédérale de la santé publique. Les dépenses pour la RSNU sont incluses dans celles figurant sous la rubrique « sécurité sanitaire ». Avant la crise de la COVID-19, le plan ministériel de l’agence pour 2019-2020 prévoyait pour ce secteur des dépenses d’un peu plus de 52 millions de dollars. Et pour l’année 2020-2021, une somme similaire (donc pas d’ajustement à l’inflation) et pour l’année suivante, environ 4 millions… de moins. On peut prédire sans se tromper que ces prévisions ne tiennent déjà plus la route, mais elles démontrent ce que Mme Hajdu a déploré.

 

La professeure Strumpf se désole de l’insuffisance des investissements depuis 15 ans, mais note qu’il est toujours plus facile, avec le recul et l’expérience, de porter un jugement sur les gestes posés. Il faut souvent une crise pour que les gouvernements réagissent, et cette crise les amènera peut-être, espère l’économiste, à redonner des moyens aux agences de santé publique.

Elle note par contre que si les recommandations actuelles avaient été faites il y a un an ou seulement quelques mois, il est fort possible qu’elles aient été moins bien reçues. « Il est difficile pour les gouvernements d’investir des sommes importantes pour se préparer à affronter des événements potentiellement graves mais à la probabilité lointaine, car ils doivent aussi répondre à des besoins plus immédiats et prioritaires des citoyens. »

Mme Strumpf doute par ailleurs que les gouvernements puissent entreposer la quantité de matériel nécessaire pour faire face à une crise de cette ampleur, d’où la nécessité de ne pas dépendre entièrement de fournisseurs étrangers. À son avis, il est avisé que le gouvernement fédéral ait décidé d’appuyer la création d’une usine pour fabriquer ici certains équipements essentiels, comme les masques. Le ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, Navdeep Bains, a en effet annoncé cette semaine qu’une entente en ce sens est sur le point d’être conclue avec l’entreprise montréalaise Medicom. Cela ne réglera rien à court terme, mais pourrait avoir un effet bien réel dans le futur.