Revendications territoriales: Québec et Ottawa rabrouent le maire d’Oka

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le maire d'Oka, Pascal Quevillon

Les propos du maire d’Oka, qui s’oppose à la rétrocession de terres aux Mohawks, ont été dénoncés jeudi par Québec et Ottawa, qui y ont vu un manque de respect envers les Autochtones. Les discussions sur les revendications territoriales devront se poursuivre dans un esprit de réconciliation, ont martelé les deux ordres de gouvernement, lançant un appel au calme.

« [Son] approche manque du respect et de la compréhension nécessaires à la véritable réconciliation », a déploré le premier ministre canadien, Justin Trudeau, en marge du sommet Canada-Union européenne. « J’espère bien qu’à terme il y aura un dialogue constructif et collaboratif sur la manière de résoudre cette situation », a-t-il ajouté.

Mercredi soir, le maire Pascal Quevillon a accusé les Mohawks de mettre en péril la pérennité de la municipalité d’Oka s’ils récupèrent des terres ancestrales. Lors d’une séance d’information organisée par la municipalité, le maire a soutenu que la valeur des propriétés d’Oka pourrait dégringoler.

« Ce qu’on constate à Kanesatake, ce sont des cabanes de cigarettes et à cannabis, de l’enfouissement et des cours d’eau remblayés par on ne sait même pas quoi », a-t-il notamment déclaré.

Le respect

Le premier ministre Trudeau a reconnu l’aspect épineux du sujet, mais a insisté sur l’importance de la réconciliation avec les peuples autochtones. « Nous reconnaissons qu’il y a des conversations difficiles à avoir, il y a un historique chargé à Oka, mais, en même temps, je crois que cela doit se faire dans le respect, dans le dialogue, dans la collaboration. C’est la seule façon d’avancer vers la vraie réconciliation », a-t-il dit.

Dans les derniers mois, le propriétaire privé, Grégoire Gollin, et le grand chef mohawk, Serge Simon, ont conclu une entente visant à restituer aux Mohawks un terrain de 60 hectares, dont une parcelle de la pinède qui a été au coeur de la crise d’Oka en 1990.

En tant que maire, il devrait faire en sorte de s’assurer de préserver une paix sociale

 

M. Gollin serait également prêt à vendre 150 hectares supplémentaires au gouvernement fédéral afin qu’il puisse à son tour les redonner aux Mohawks.

Inquiet de voir un propriétaire privé être prêt à restituer des terrains à la communauté mohawk, le maire Quevillon a indiqué que le Québec pourrait avoir droit à une nouvelle crise d’Oka, rapportait mercredi le quotidien La Presse. « Mais ça ne va pas venir des citoyens de Kanesatake. Ça va venir des citoyens d’Oka », a-t-il fait valoir.

Ces propos incendiaires ont poussé la ministre québécoise des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, à refuser l’invitation du maire à assister à la séance d’information publique.

« C’est irresponsable, de tenir de tels propos. En tant que maire, il devrait faire en sorte de s’assurer de préserver une paix sociale », a dit Mme D’Amours.

La ministre lui a également demandé d’être plus prudent et de ne pas généraliser quand il parle des problèmes observés à Kanesatake. « On ne peut pas associer une communauté complète à des cas spécifiques. En tant que maire, on ne peut pas mettre tout le monde dans le même panier », a indiqué Mme D’Amours.

Je n’aime pas la division, je voudrais lui tendre la main, mais il doit d’abord s’excuser pour les propos irresponsables qu’il a tenus

 

La montée des tensions à Oka préoccupe également l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL), qui a demandé jeudi à toutes les parties de donner une chance au dialogue. « Les commentaires qui sont rapportés nous rappellent les dérapages qui n’ont fait qu’envenimer les tensions entre la nation mohawk et la population québécoise à l’été 1990. Il est irresponsable à ce moment-ci de faire planer le risque d’une autre crise d’Oka », a souligné Ghislain Picard, chef de l’APNQL.

Le grand chef mohawk Serge Simon assure vouloir éviter tout affrontement. Toutefois, tant que le maire Quevillon ne se sera pas excusé pour son discours « raciste et haineux », il refuse de le rencontrer.

« Je suis découragé et tanné de constater qu’il continue à alimenter son discours […] Je n’aime pas la division, je voudrais lui tendre la main, mais il doit d’abord s’excuser pour les propos irresponsables qu’il a tenus et qui n’ont contribué qu’à semer la panique », a dit le grand chef Simon.

Le maire Quevillon a maintenu ses propos, qu’il estime factuels et non basés sur des préjugés. Jeudi, il n’a pas donné suite aux demandes d’entrevue du Devoir.

Projets collectifs

La montée des tensions entre la communauté mohawk et la municipalité d’Oka fait perdre de vue les projets collectifs qui pourraient se développer sur les terres restituées aux Autochtones, a dit le grand chef Simon.

« On pense notamment à construire un aréna, mais pas un bâtiment laid. On veut quelque chose avec une belle signature visuelle, qui intègre les énergies solaires, où non seulement nos enfants pourront jouer au hockey, mais également ceux des résidents d’Oka », a-t-il expliqué.

 

Certains terrains, comme la fameuse parcelle de la pinède, resteraient intacts, a-t-il assuré. « La pinède, l’objectif, c’est de la préserver. Il y a également d’autres terrains qui appartiennent à M. Gollin où on retrouve des milieux humides, qui évidemment seront conservés », a indiqué le grand chef Simon.

D’ailleurs, a-t-il rappelé, rien n’est coulé dans le béton, puisque ce sont les membres de la communauté mohawk qui auront le dernier mot sur l’acceptation de l’engagement de M. Gollin.

« L’entente avec M. Gollin, c’est une promesse pour travailler ensemble, mais ça va dépendre de ma communauté, c’est elle qui va décider si elle accepte son cadeau », a dit le grand chef Simon. Ce dernier rappelle qu’au sein même de sa communauté, les avis sont actuellement partagés.

« Ce n’est peut-être pas un processus parfait, mais à travers les négociations, être en mesure de remettre 60 hectares sous la protection de notre communauté, je trouve que ça peut être bénéfique pour notre communauté », a-t-il souligné.

Avec Éric Desrosiers

3 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 juillet 2019 07 h 38

    Pour un véritable dialogue, il faut éliminer les visées politiques du Canada, comme celles du Québec!

    Afin d'éviter de monter aux barricades, je crois qu'il faut être armé de patience et de bonne volonté et favoriser les contacts les plus sérieux, bref, ceux du représentant de la nation et le maire d'Oka. D'emblée les politiciens devraient être écartés des « tractations » assurant ainsi une neutralité bénéfique aux deux parties. Les médias eux-mêmes doivent être prudents et oublier de faire du sensationnel, au risque de provoquer des tensions de part et d'autre. Bien sûr, il y a les propositions de vente de terrain au fédéral lequel serait donné aux autochtones, et qui pourrait nuire à la municipalité d'Oka...Comme spectacteur que pouvons-nous faire dans ce qui apparaît flou, tant sur le plan historique que sur le plan territorial où même la SQ a reçu l'ordre de prendre le large... Bien que le chef dit qu'effectivement qu'l y a des ventes illégales et qu'elles seront difficiles à interdire vient compliquer la situation déjà chaotique. En résumé, je ne puis que souhaiter une solution gagnante pour les deux parties maintenant, et pour plus tard pour les nouvelles générations....la vie est tellement courte! Il est temps de se reconcilier et vivement que les uns et les autres puissent tisser de nouveaux liens et pourquoi pas, établir des projets communs! Parfois, il faut mettre de côté l'Histoire des guerres entre les communautés...

  • Robert Bernier - Abonné 19 juillet 2019 09 h 40

    Les faits comptent eux aussi

    On peut reprocher au maire Quevillon un certain manque de diplomatie. Mais on ne peut lui reprocher un manque d'objectivité. Les faits sont têtus et les résidents d'Oka ont des raisons d'être inquiets. Quelques scènes tournées par TVA (et que Radio-Canada nous a honteusement cachées) montrent le degré de violence et d'intimidation auquel arrivent très rapidement CERTAINS Mohawks, incluant le chef Simon. Il faudrait éviter de leur donner carte blanche seulement pour "faire gentil". Et il faut prendre en compte que même la SQ n'ose à peu près plus couvrir ce territoire. Surtout, venant du premier ministre Trudeau qui avait beaucoup promis et n'a à peu près rien livré, sauf des discours larmoyants, cette attitude méprisante envers un maire qui essaie de faire son travail et une population inquiète à juste titre laisse songeur. Trudeau se prépare-t-il à livrer une population sur l'autel de son image personnelle à l'orée d'une campagne politique?

    La justice ne peut pas être à voie unique. Audi alteram partem dit-on. Et, ici, la voix qu'on semble vouloir taire n'est pas celle des Mohawks.

  • Michel Lebel - Abonné 20 juillet 2019 15 h 37

    Le dialogue absolument nécessaire


    Pour avoir un dialogue constructif, il faut être de la bonne foi. Celle-ci existe-t-elle à Kanesetake et Oka? J'ai des doutes. Que faire devant pareille situation? Malgré tous ces bémols, il faut absolument dialoguer. Il faut piler quelque peu sur ses principes et tendre la main, voire ouvritr les bras. Et dialoguer sans aucune exigence préalable.

    M.L.