De Mahomet au Bonhomme Carnaval

L’image d’un personnage blasphémé, un média sous le feu des critiques, une réplique musclée des gens offensés : on ne parle pas ici de Mahomet et de Charlie Hebdo, mais du Bonhomme Carnaval et de Maclean’s.

En septembre 2010, le magazine canadien avait déclenché une tempête en soutenant à sa une que le Québec était la « province la plus corrompue » du Canada. Pour illustrer l’article, on avait choisi un Bonhomme Carnaval s’enfuyant avec une valise pleine d’argent. La réplique avait été cinglante. Le Conseil de presse du Québec avait blâmé MacLean’s pour avoir véhiculé des préjugés et s’était questionné sur la justesse du choix d’utiliser l’image du Bonhomme.

À Ottawa, une motion avait été adoptée unanimement pour déplorer « les préjugés véhiculés et les stéréotypes employés par MacLean’s ». On soulignait dans cette même motion « l’importance des débats vigoureux sur des sujets d’intérêt public », mais le geste et le ton n’encourageaient pas nécessairement l’expression d’opinions controversées…

Andrew Coyne (aujourd’hui au National Post, mais à l’époque éditeur à MacLean’s) s’est rappelé cet épisode en lisant les analyses soutenant que les médias québécois ont été plus courageux que ceux du ROC dans le dossier Charlie Hebdo. La tragédie et ses suites furent une façon de réanimer ce vieux préjugé voulant que les francophones seraient par essence des libres-penseurs n’ayant peur de rien, alors que les anglophones seraient des têtes carrées coincées, dit Coyne.

Or, en 2010, l’article de MacLean’s (qui précédait de deux ans la commission Charbonneau) avait été dénoncé en des termes « hystériques » dans les médias québécois, écrit-il. Sans oublier la fureur de certains parce que le gentil Bonhomme avait été en quelque sorte ridiculisé. Coyne dit avoir eu l’impression que la mascotte était plus qu’une mascotte : une vache sacrée dont on ne pouvait pas rire. Comme Mahomet, un peu.

Partant de là, Coyne s’interroge sur le réflexe de notre société de s’insurger spontanément sans nécessairement se demander si la réaction est raisonnable. Une personne offensée par des propos ou des images a aussi une certaine responsabilité, dit-il. Nous sommes dans une ère où tout un chacun se dit vexé par plein de choses et passe la moitié de la journée à le dire sur Twitter. Bien sûr que certains propos blessent et doivent être dénoncés : mais tous tout le temps ? demande-t-il. Non.

Le droit de ne pas publier

En éditorial, lundi, le Globe and Mail défendait sa décision de ne pas avoir publié les dessins de Charlie Hebdo la semaine précédente. Le journal dit avoir été vivement critiqué pour sa position, qualifiée de « lâche ». Comme si le refus de publier était un aveu de faiblesse devant les terroristes, ajoute-t-il.

Charlie Hebdo a publié ce qu’il voulait publier, c’était son droit. Le gouvernement français a appuyé la publication devant les menaces même s’il ne l’approuvait pas : c’est tout à son honneur, car c’est une posture courageuse et intelligente, écrit le Globe.

Ce qui n’est ni courageux ni intelligent, c’est d’exiger qu’un journal, comme preuve de solidarité avec Charlie, publie les caricatures controversées de l’hebdomadaire satirique. Le droit de Charlie et de tous les journaux du monde de publier ce qu’ils veulent doit être appuyé sans réserve, dit le Globe. Mais cela veut aussi dire le droit de ne pas publier quelque chose.

Comme le New York Times, le Globe a choisi de ne pas reproduire les dessins de Charlie : c’est une décision qui a été prise en accord avec les valeurs du journal, dit-on. Les créateurs derrière Charlie Hebdo ont vécu (et sont morts) parce qu’ils ont eu le courage d’agir selon leurs valeurs. Faire la même chose est une forme d’hommage, dit-on. Le titre de l’éditorial ? « Nous honorons Charlie, mais nous ne voulons pas l’être ».

Pas Charlie

Dans le Chronicle Herald (Halifax), le chroniqueur Scott Taylor se situe dans ce même esprit. Il se dit en phase avec ceux qui ont refusé de publier les images de Mahomet. Taylor — qui est aussi éditeur du magazine militaire Esprit de corps — n’est ainsi pas d’accord pour faire des victimes de l’attentat des martyrs de la liberté d’expression.

Personne ne devrait mourir pour un dessin ou un commentaire éditorial, reconnaît-il. Mais ce que Charlie Hebdo a fait depuis ses débuts vise délibérément à provoquer la colère et la controverse, pense Taylor. Ses créateurs veulent pousser l’humour de mauvais goût aux limites des insultes haineuses et racistes. Est-ce que quelqu’un peut sérieusement trouver un quelconque mérite à un dessin présentant Mahomet dans une pose pornographique ? demande-t-il.

« Je ne suis pas Charlie. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain », écrit-il. Taylor n’adhère pas à l’idée qu’on doit se moquer de la religion ou d’un chef spirituel pour prouver que l’on vit dans une société libre. Selon lui, les lois canadiennes ne permettraient pas une publication qui, délibérément et de manière répétée, offenserait la communauté juive en se moquant de l’Holocauste. À ses yeux, liberté d’expression ne veut pas dire provocation irresponsable.

Les gens de Charlie ne doivent donc pas être adulés en champions de la liberté d’expression ou en gardiens des valeurs occidentales, affirme Taylor. Mais il faut déplorer leur mort et admirer le courage des Charlie qui continuent, ajoute-t-il.

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 18 janvier 2015 17 h 04

    La différence

    Personne n'a menacé le dessinateur de MacLean's de mort...

  • Sylvain Auclair - Abonné 18 janvier 2015 19 h 29

    À monsieur Taylor

    À quand l'interdiction de La Vie est belle, de R. Benigni?