À la dérive

Il manque présentement plusieurs centaines de psychologues dans le réseau et le gouvernement estime qu’il manquera près du tiers des effectifs d’ici deux ans. 
 
Photo: iStock Il manque présentement plusieurs centaines de psychologues dans le réseau et le gouvernement estime qu’il manquera près du tiers des effectifs d’ici deux ans. 
 

Certains adolescents ont réussi à conserver leur équilibre psychologique pendant la pandémie. Malheureusement, pour plusieurs, cet équilibre est une histoire ancienne. Ces jeunes sont partis à la dérive, parfois malgré un environnement soutenant. Est-ce que nous en faisons assez pour eux, pour ceux qui ne présentent pas seulement de la détresse, mais bien des difficultés psychologiques affectant leur fonctionnement et, dans certains cas, menaçant leur vie ? Comme psychologues, nous voyons régulièrement des jeunes qui tentent tant bien que mal d’aider leurs amis déprimés ou suicidaires qui n’ont pas accès aux services appropriés. Certains nous expliquent qu’ils passent des nuits blanches à texter avec eux pour ne pas les laisser seuls au moment où leurs idées suicidaires augmentent au point de les rapprocher dangereusement d’un passage à l’acte. Certains adolescents qui tentent d’aider les plus souffrants s’épuisent et développent eux-mêmes des difficultés psychologiques.

Il ne fait aucun doute que les jeunes ayant développé un trouble alimentaire, des idées suicidaires sérieuses, des excès de violence ou des problèmes de dépendance ont besoin d’aide spécialisée, y compris celle d’un psychologue. Comme la vaste majorité des problèmes cardiovasculaires exigent un cardiologue, la majorité des difficultés psychologiques sérieuses exigent l’apport d’un psychologue.

Le concours d’un psychologue permet de trouver la source d’un problème et de la traiter, de faire en sorte que la personne retrouve son équilibre et redevienne fonctionnelle. Le psychologue, tout comme le cardiologue, travaille avec plusieurs autres professionnels essentiels dans ces situations complexes. Toutefois, il ne peut en aucun cas être remplacé par un autre professionnel. Malheureusement, c’est ce qui se passe sur le terrain depuis plusieurs années, et les problèmes psychologiques se complexifient et deviennent chroniques. Des postes de psychologues sont souvent remplacés par d’autres types d’emploi. De plus, dans plusieurs secteurs du réseau public, les postes de psychologues restent vacants en raison des piètres conditions de travail.

Tranquillement, mais sûrement, la profession de psychologue disparaît de nos hôpitaux, de nos centres de réadaptation, de nos CLSC, de nos écoles, de nos cégeps, de nos universités et de nos centres jeunesse. Il manque présentement plusieurs centaines de psychologues dans le réseau et le gouvernement estime qu’il manquera près du tiers des effectifs d’ici deux ans. Les plus grands perdants sont les Québécois.

Certains nous trouveront peut-être alarmistes, mais les chiffres des hôpitaux pédiatriques appuient nos dires. On note entre autres une augmentation des jeunes hospitalisés en raison de pensées suicidaires ou de blessures importantes résultant d’une tentative de suicide. Certains en garderont malheureusement des séquelles, avec lesquelles ils devront composer pour le reste de leur vie. Les hôpitaux sont également remplis de jeunes ayant développé de l’anorexie, une maladie qui menace leur vie.

Certains baisseront les bras devant le nombre impressionnant de Québécois qui ont actuellement besoin d’aide psychologique. Sachez qu’aider une jeune personne très souffrante a des répercussions positives sur une multitude de gens qui l’entourent : ses parents, ses amis, ses enseignants. Dans le cas des adultes : sur la conjointe ou le conjoint, sur leurs enfants et leurs collègues de travail. Ainsi, améliorer l’accessibilité des psychologues aux gens les plus souffrants peut aider indirectement plusieurs personnes. Les psychologues sont également formés pour agir comme consultants auprès d’équipes. Un seul psychologue peut donc avoir des répercussions positives importantes dans une école, dans un groupe de médecine familiale, dans un CLSC ou dans une équipe médicale dans un hôpital. De plus, le Québec a, et de loin, le ratio de psychologues par 100 000 habitants le plus élevé parmi les provinces canadiennes. Alors, ne perdons pas espoir. La solution est à notre portée ! […]

Texte co-signé par: Catherine Serra-Poirier, Psy. D., Ph.D., psychologue et vice-présidente liaison de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Béatrice Filion, D.Psy., psychologue et vice-présidente secrétaire de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Connie Scuccimarri, Ph.D., psychologue et administratrice de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Marc-André Pinard, D.Ps., psychologue et administrateur de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Loredana Marchica, Ph.D., psychologue et responsable des communications de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Youssef Allami, Ph.D., psychologue et administrateur de la Coalition des psychologues du réseau public québécois Vickie Beauregard, Ph.D, psychologue et administratrice de la Coalition des psychologues du réseau public québécois

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1 commentaire
  • Denis Blondin - Abonné 12 mai 2021 10 h 10

    Des problèmes psychologiques ou sociaux?

    Je ne suis pas convaincu que la solution à nos problèmes sociaux soit de former et d'engager une armée supplémentaire de psychologues. Non pas qu'ils ne soient pas utiles, mais parce qu'ils ne suffiront jamais à la tâche, tout simplement parce que la source des problème ne se situe pas dans le fonctionnement psychologique de chacun des individus en situation problématique, mais dans l'ordre social et dans la culture qui génère ces problèmes, tout particulièrement dans notre conception individualiste de l'existence humaine.

    Par exemple, les problèmes « psychologiques » qui sont présents dans tous les cas de violence familiale et de féminicides qui se multiplient ne pourront pas être éliminés par la création de refuges (la solution matérialiste), par des traitements psychologiques inividualisés (la solution individualiste) ou par la réforme des instutitions juridiques ou bureaucratiques. C'est notre type de sociabilité qu'il faudrait tenter de modifier, de façon à déconfiner les cellules de la vie privée. C'est évidemment un immense défi, mais ce n'est sûrement pas en l'gnorant qu'il sera possible de faire un pas dans la bonne direction.

    Vouloir régler tous nos problèmes sociaux par des thérapies indiviuelles, c'est à peu près comme vouloir extirper le racisme systémique d'un pays en tentant de reprogrammer psychologiquement chacun des individus.

    L'un des problèmes de base de notre myopie, c'est justement la séparation que nous avons faite entre la vie mentale des individus, décrite la psychologie, et notre vie sociale, décrite par les sciences de la société, alors que les deux ne forment qu'une seule et même réalité. Notre culture occidentale est la seule, dans le monde actuel et dans l'histoire de l'humanité, qui prétend que l'existence humaine est une affaire individuelle.