Lorsque le combat remplace le débat

«Le débat, lorsqu’il emprunte plutôt la forme du combat d’idées, tend à se transformer en démonstration plutôt que d’emprunter la forme de l’argumentation», écrit l'auteur.
Illustration: Kat J. Weiss Getty Images «Le débat, lorsqu’il emprunte plutôt la forme du combat d’idées, tend à se transformer en démonstration plutôt que d’emprunter la forme de l’argumentation», écrit l'auteur.

Il n’est pas facile de déterminer avec précision les causes du phénomène qui, à l’évidence, bouleverse la culture universitaire, sinon même sociétale. Nous avions l’habitude d’y aborder tous les sujets de discussion possibles, mais ce temps serait, selon certains événements récents, révolu.

L’une des explications que l’on peut, bien humblement, tenter concerne l’importance qui semble de moins en moins être attachée au débat, à la notion de débat. Et à son remplacement par la notion de combat.

Comme si, aujourd’hui, il fallait surtout mener des combats pour les idées auxquelles on croit. Le changement de paradigme est peut-être bien là : les idées auxquelles on croit. Le combat relève de l’ordre des croyances : on se bat pour ce en quoi on croit. Jadis, la religion, la patrie et la révolution pouvaient motiver, voire autoriser, l’appel sous les drapeaux. Dans notre monde occidental, ces idées au nom desquelles l’on serait prêt à se battre, à sacrifier sa vie seraient de moins en moins nombreuses. Le sacré y a disparu. Ce sont de nouvelles causes qui retiennent maintenant l’attention. Notamment un grand souci pour l’égalité et la dignité, lequel vient restreindre la liberté ; ou à l’inverse, pour la liberté…

Le débat visait précisément à éviter d’avoir à se battre. La violence, disait Gilles Vigneault, est un manque de vocabulaire. C’est ce vocabulaire qui, désormais, devient lui-même l’objet du combat. Le débat n’y est pas admis, ou difficilement.

Le débat, lorsqu’il emprunte plutôt la forme du combat d’idées, tend à se transformer en démonstration plutôt que d’emprunter la forme de l’argumentation. Or, la démonstration mène à une conclusion nécessaire, à laquelle on ne peut qu’adhérer, comme dans 2 + 2 = 4. Il n’est plus question, dès lors, de chercher à convaincre l’autre, le résultat est connu d’avance. Sur le terrain de l’opinion, chaque idée est alors vendue comme un prêt-à-penser. L’espace public a cédé la place au marché des idées.

« L’opinion, écrivait Gaston Bachelard, pense mal ; elle ne pense pas. Elle traduit des besoins en connaissances » Souvent, les opinions sont rapidement forgées. L’écrivain Dany Laferrière revendiquait le droit de ne pas avoir d’opinion sur tous les sujets. En épousant des causes, il s’agit moins de rechercher les causes ; l’esprit en vient à préférer les opinions qui le confortent dans ses croyances déjà établies plutôt que de chercher la vérité, à supposer qu’il soit encore possible de référer à cette notion. La véracité de certains faits peut être établie ; certains raisonnements semblent mieux justifiés. Mais, peu importe, chacun a déjà choisi son camp. Il ne s’agit plus de se demander pourquoi lorsque « pour » ou « contre » suffit.

Comment transformer cette situation ? Plusieurs hypothèses peuvent certes être avancées. Selon l’une d’elles, une première étape serait de se donner pour objectif premier, plus modestement, de comprendre plutôt que de triompher face à l’autre. Ensuite, de chercher des explications plutôt que de faire état de ses certitudes. Évidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire, comme on dit. C’est précisément là que l’éducation doit intervenir. C’est peut-être son nouveau cheval de bataille ?

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