Je suis nègre et fier de l’être

«L’expression «le mot qui commence par N» équivaut pour moi à une annihilation, car ce «N», symbole de ce qu’on a peur de nommer, est le «N» du Nihil, du Néant» écrit l’auteur.
Image: Olivier Zuida et Digital Vison «L’expression «le mot qui commence par N» équivaut pour moi à une annihilation, car ce «N», symbole de ce qu’on a peur de nommer, est le «N» du Nihil, du Néant» écrit l’auteur.

Cette réflexion a été écrite en plein coeur de la crise du mot en n courant octobre 2020. Sa publication à ce moment-ci s’inscrit dans le cadre du Mois de l’histoire des Noirs et fait écho au débat actuel sur la liberté pédagogique où l’auteur se sent interpellé en raison de ses travaux sur le 18e siècle.

Je suis de race noire. Je suis homme dans le sens générique du terme. Dans ma langue natale, le créole haïtien, cela se traduit justement par le mot « Nèg ». Ce mot me rappelle que ma valeur humaine est intrinsèque, absolue. Ce mot « Nègre » n’est pas ordinaire pour ceux dont il affirme l’état d’humanité après en avoir trop longtemps désigné le déni. Ce mot est une conquête chèrement acquise. Admettre sa disparition, c’est accepter d’être anéanti, mis hors du monde, désigné comme non-être. L’expression « le mot qui commence par N » équivaut pour moi à une annihilation, car ce « N », symbole de ce qu’on a peur de nommer, est le « N » du Nihil, du Néant.

J’ai grandi dans le terreau de la Négritude, mouvement littéraire inspiré de Jean-Price Mars (1928), animé par le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Martiniquais Aimé Césaire, l’Haïtien René Depestre. Les ondes de cette Négritude résonnent encore chez Maryse Condé, Yanick Lahens, MarieCélie Agnant, Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Émile Ollivier, Anthony Phelps, Dany Laferrière, Rodney Saint-Éloi et combien d’autres. Toutes, tous, enfants de la Négritude, de cette Négritude humaniste, philosophique, littéraire et artistique qui a su s’opposer aux errements fascisants du Noirisme politique versé dans d’horribles dictatures. Mon grand-père maternel qui s’adonnait à la poésie dans les années 1920-1940, signait avec fierté ses écrits du pseudonyme Négro, anagramme de son prénom Égron. Mon identité culturelle et intellectuelle s’est forgée au cœur de cette Négritude qui m’inspire le rejet de tout diktat afin d’entretenir un dialogue nourri de savoirs et d’altérité.

Ce mot « Nègre », corrompu dans la bouche des esclavagistes, a connu une rédemption majestueuse, flamboyante qui mérite d’être immortalisée. En effaçant ce mot « Nègre » de la langue française, on ferait disparaître d’un trait l’essentiel de la littérature et de la pensée haïtienne et antillaise du XXe siècle. Ce mot « Nègre » pave tous les domaines de mes recherches historiques et patrimoniales portant sur le XVIIIe siècle et au-delà. Le Nègre avait alors, par la voix de Toussaint Louverture, envoyé à l’humanité le signal de son existence indubitable et de ses promesses libératrices. Ceux qui y ont reconnu la grandeur du Nègre se sont immédiatement opposés à son avilissement et le Nègre s’est chargé lui-même de son propre épanouissement. Tout ce que j’étudie, tout ce que j’écris germe dans un terroir ensemencé par ce mot. J’ai le devoir de partager ces savoirs et la liberté de les clamer. Je suis de ceux qui n’ont pas peur du mot « Nègre », de ceux qui combattent son utilisation détournée et stupide à des fins agressives, racistes et humiliantes. Je suis de ceux qui affectionnent et cultivent le mot « Nègre », car il est symbole de Renaissance. Aussi suis-je nègre et fier de l’être.

10 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 25 février 2021 01 h 47

    Un mot qu'il faudrait célébrer au lieu de nier.

    Bravo et félicitations et honneur à vous, monsieur Claude Dauphin, pour votre courage et votre fierté. Effectivement, les bienpensants veulent annihiler l'histoire, la résilience et la gloire de ce mot qui signifie «la noirceur».
    Selon Danny Laferrière: «Les esclaves n’ont pas fait la révolution pour qu’on se retrouve à la merci du mot « nègre » «Alors quand un raciste m'apostrophe en « nègre », je me retourne avec un sourire radieux en disant « honoré de l’être, Monsieur ».
    En espérant que le recteur de l'Université d'Ottawa est à l'écoute.

  • Jean Tardif - Abonné 25 février 2021 03 h 26

    Raison vs idéologie

    Cet admirable argumentaire d'une personne concernée au premier chef par cette question devrait confondre les zélotes d'un puritanisme idéologique qui voudraient imposer leur lecture dogmatique de la rectitude et de l'histoire en disqualifiant sous l'opprobe les approches rationnelles. Il est à craindre qu'il n'y suffise pas. Espérons au moins que l'auteur ne s'attire pas les disqualifications outrées des zélotes intolérants.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 25 février 2021 08 h 48

    Nègres blancs d'Amérique

    M. Dauphin,

    Merci pour ce magnifique texte.

    Par solidarité, je pourrais dire : «Moi aussi, je suis nègre.» comme c'est la mode. (voir Charlie et tutti quanti)

    Mais je ne le ferai pas.

    En revanche, j'ai toujours trouvé que le titre métaphorique du livre de Pierre Vallières : Nègres blancs d'Amérique était bien choisi parce que, lui-aussi, revendiquait la dignité humaine d'un peuple exploité et humilié.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 25 février 2021 10 h 13

      Je veux simplement souligner que je suis en accord avec votre commentaire M Marcoux et le texte de M.Dauphin..Merci.

  • Jean-René Jeffrey - Inscrit 25 février 2021 10 h 30

    S'approprier l'insulte.

    Dans le film Britannique «Pride» (2014) du directeur Matthew Warchus, le comédien Ben Schnetzer, personnifiant l'activiste gay Mark Ashton, dans une tirade marquant un tournant du film explique comment la résilience des homosexuels les a, dans l'histoire, amenés à s'approprier et à porter avec fierté les insultes et sobriquets que la majorité hétéro s'amusait méchamment à utiliser pour les mépriser. «Fag», «Pouf», «Pervert» ne sont que quelques exemples des mots dont il s'agit.
    Il ne suffirait que d'un peu de courage pour que le mot «nègre» soit, lui ainsi, glorifié au lieu d'être relayé aux oubliettes de l'histoire, ce qu'il ne sera, de toute manière, pas. Je déplore de ne plus avoir la référence exacte mais une citation d'un auteur de la «négritude» m'apparaît la seule attitude positive à avoir face à ce mot maudit. La voici, sans doute inexacte dans sa formulation mais tel quel au niveau du sens et de la portée. «Je dirai «nègre!», «nègre!», «nègre!» jusqu'à ce que plus un seul enfant noir n'éclate en sanglots en l'entendant dans une cour d'école.» Je suis toujours d'avis que voila la meilleure attitude à adopter.
    Quoi qu'il en soit, je loue ici le courage de M. Dauphin car il en faut du courage pour nager à contre-courant des idéologues actuels qui ne réclameront rien de moins que sa crucifixion médiatique, s'ils ne vont pas jusqu'à mettre en jeu son gagne-pain.

  • Yvon Montoya - Inscrit 25 février 2021 10 h 48

    Dans ses conversations avec Francoise Verges, Aime Cesaire disait: « Pensez au type enlevé en Afrique, transporté à fond de cale, enchaîné, battu, humilié : on lui crache à la face, et cela ne laisserait aucune trace ? Je suis persuadé que cela m’a influencé. Je n’ai jamais connu ça personnellement, mais peu importe, l’histoire a sûrement pesé. » le grand poète assumait en fait cette histoire terrible. Le poète Joel Des Rosiers disait dans un essai que le mot negre proviendrait de la racine sémitique ngr signifiant «  l’eau qui coule sous le sable » en pensant au fleuve Niger. C’est la poésie d’un cahier de retour au pays natal. Merci.