Une nation bien ordinaire

«Le plus heureux, au bout du compte, dans cette affaire concernant les itinérants, c’est que le gouvernement Legault se trouve enfin obligé (mais il ne l’avouera pas) de comprendre le sens du mot
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Le plus heureux, au bout du compte, dans cette affaire concernant les itinérants, c’est que le gouvernement Legault se trouve enfin obligé (mais il ne l’avouera pas) de comprendre le sens du mot "systémique"», écrit l'auteur.

Ainsi, il aura fallu le jugement d’un tribunal pour que le gouvernement Legault comprenne que des personnes sans domicile fixe ne doivent pas faire l’objet d’interpellations ni de contraventions faute de se trouver à leur adresse à 22 ou 23 h sous un régime de couvre-feu. Cela semblait une évidence, mais sait-on jamais. On observera à cet égard combien les politiques de droits de la personne, si souvent dévaluées et même discréditées par de nombreux partisans et maîtres à penser de ce gouvernement et de ses politiques d’affirmation nationale, prennent ici tout leur sens.

Pendant un moment, ce gouvernement qui a décrété, dans une de ses lois phares, que « la nation québécoise a des caractéristiques propres, dont sa tradition civiliste, des valeurs sociales distinctes et un parcours historique spécifique » aura paru une fois de plus faire valoir la « distinction » québécoise : le Québec n’aura pas été l’Ontario, à qui il avait suffi d’une phrase de son règlement pour en exempter les itinérants. Mais non, contre le cas par cas ou les exceptions humanitaires, il fallait imposer coûte que coûte le règlement sur mesure.

« C’est comme ça qu’on vit au Québec » : cette phrase du premier ministre adressée à la nation dans un tout autre contexte acquiert ainsi un puissant relief. L’autrice Josiane Cossette a savoureusement mis cela sur le compte d’un « gouvernement de banlieue » ; on pourrait plus largement parler d’un « gouvernement de la nation ordinaire », un adjectif que j’emprunte à l’essai remarqué de Mathieu Belisle, Bienvenue au pays de la vie ordinaire.

La nation ordinaire de la CAQ n’est pas méchante, ni intolérante, ni raciste, on y fait valoir la convivialité et souvent même la compassion, un mot plein de bonté et de bienveillance dans la bouche du premier ministre, et riche de tout un héritage canadien-français. Seulement, cette compassion a des degrés, elle devient moins spontanée et un peu moins bienveillante quand il s’agit de citoyens ou d’aspirants citoyens pas tout à fait « moyens » ou « ordinaires ». Il ne faut pas exagérer dans la compassion : c’est aller un peu vite que de l’étendre à des personnes étranges et délabrées qui traînent dans la rue ou à des laveuses de planchers venues d’ailleurs pour aider dans les CHLSD — et c’est bien regrettable si elles échappent aux normes nécessaires à l’imposition d’un couvre-feu ou à l’obtention d’un statut de résidentes. Non, ce n’est pas vraiment de la méchanceté, c’est juste cette même « insensibilité » avec laquelle on a vu plusieurs politiques du ministre Jolin-Barrette concernant les immigrants et les étudiants étrangers.

Le plus heureux, au bout du compte, dans cette affaire concernant les itinérants, c’est que le gouvernement Legault se trouve enfin obligé (mais il ne l’avouera pas) de comprendre le sens du mot « systémique ». Car ce règlement de couvre-feu, qui traitait également tous les citoyens, n’était-il pas un exemple parfait de discrimination systémique ? Le règlement lui-même incitait au profilage, sans que l’on présume de la méchanceté du policier impliqué. Mais qu’importe ? Règlement ou pas, vagabonder dans les rues tard le soir, c’est louche, et porter un capuchon n’arrange rien. Les Québécois ordinaires ne font pas ça.

4 commentaires
  • André Savard - Inscrit 29 janvier 2021 09 h 16

    Le persécuteur systémique

    Au plan sanitaire, il est difficile de prévoir des exemptions car le principe du couvre-feu est de se prémunir contre les foyers épidémiques. Monsieur Nepveu assimile à cette réalité celle des immigrés alors qu'il s'agit d'avoir une attestation de son employeur. Cette mesure n'est pas spécifique aux immigrés. Monsieur Nepveu sanctionne le nationalisme et en pleine pandémie nous fait la liste des candidats à la persécution qui ont trouvé leur persécuteur systémique.

  • Cyril Dionne - Abonné 29 janvier 2021 09 h 33

    La misère n’est pas une honte, mais en avoir honte est misère (proverbe turc)

    Tout ce que la CAQ et François Legault avaient à faire, c'était de dire qu'ils s'étaient trompés par rapport à leur décision d'inclure les itinérants dans leur loi spéciale. Pardieu, c’était le gros bon sens, mais ils ont préféré s’entêter. Les personnes sans domicile fixe ne doivent pas faire l’objet d’interpellations ni de contraventions sous un régime de couvre-feu parce qu’ils n’ont souvent nulle part où aller et qu'ils sont incapables de payer des amendes. C'est pour cela qu'ils sont dans la rue. Fermer les portes des centres d’accueil à huit heures du soir n’aide certainement pas la cause et n’est pas l’idée du siècle.

    Comme le disait si bien René Lévesque, la façon qu’on traite nos minorités, i.e., les itinérants, est la marque et le degré de civilité d’une grande société. Sans cela, le charabia politique que « la nation québécoise a des caractéristiques propres, dont sa tradition civiliste, des valeurs sociales distinctes et un parcours historique spécifique » ne veut plus rien dire. Se faire damer le pion par l’Ontario sur les questions des itinérants n’est pas pardonnable. Honte à eux.

    • Jacques Patenaude - Abonné 29 janvier 2021 21 h 28

      Cette fois-ci je suis bien d'accord avec M. Dionne

  • Jean-Paul Charron-Aubin - Inscrit 30 janvier 2021 00 h 28

    Pardonner !!

    Pardonner à ce gouvernement provincial de gouverner par la gauche. Tous égaux et sans exception ! Je comprens que certains de droite peuvent être heurter. Alors, gouverner plus à droite, plus d'individualitée tel que vous demander, par jugement, vos souhaits seront exausés. Bien à vous,