Dommages collatéraux

«La crise actuelle est gérée comme un arrêt d’agir: on n’agit aucunement sur ce qui nous a amenés à la vivre», pense l'autrice.
Photo: iStock «La crise actuelle est gérée comme un arrêt d’agir: on n’agit aucunement sur ce qui nous a amenés à la vivre», pense l'autrice.

« Veux sortir ! Veux sortir ! » Voilà les mots que ma grand-mère prononçait en fonçant dans la porte de sa chambre. Enfermée pour être protégée de la COVID-19. Qu’elle a tout de même contractée. Qui l’a tuée le 10 novembre dernier.

Ma grand-mère vivait dans un CHSLD depuis plusieurs années. Elle s’y plaisait. Elle a toujours aimé chanter : elle participait aux activités de chorale et ça la rendait heureuse. Elle avait certes des déficits cognitifs importants, mais elle recevait la visite régulière de ses enfants, parfois de ses petits-enfants, et ça la rendait heureuse. Et puis, ce confinement. Les pertes cognitives grandissantes, l’absence de contact avec sa famille, l’isolement. À la fin, elle restait couchée 22 heures sur 24, enfermée. Les deux autres heures, elle les passait à supplier qu’on la laisse sortir de sa chambre. Pour la protéger, sous prétexte de préserver sa vie, on lui en a volé la fin, où elle aurait pu mourir entourée, en se sentant aimée.

« J’suis pu capable ! » Voilà les mots de ma fille de 17 ans. Première session de cégep. Elle avait si hâte d’entrer dans ce monde ! Communication, arts et lettres. La poésie, sa passion. Rencontrer d’autres jeunes comme elle qui dévorent les recueils de Tania Langlais, Robbert Fortin, Gaston Miron. Ben non. Recourbée sur son vieux portable toute la journée dans son petit appartement du centre-ville de Sherbrooke, elle enfile les cours en ligne, les capsules YouTube. Les maux de dos qui deviennent son lot quotidien, les migraines. Et on lui dit qu’elle ne devrait surtout pas aller retrouver une amie pour s’aérer la tête parce que, si elle le fait, c’est de sa faute si on n’arrive pas à mater le virus.

Au cégep de Granby où j’enseigne dans le programme de technique d’éducation spécialisée, le nombre d’inscriptions chute. Les jeunes débarquent, alors que le système est en manque criant d’éducateurs. Je devrais enseigner l’intervention de crise suicidaire à distance. J’apprends à mes étudiants que, lorsqu’ils évaluent qu’une personne est à haut risque de suicide, il faut voir l’hospitalisation comme un arrêt d’agir momentané, pour empêcher la personne de passer à l’acte dans les prochaines heures. Mais qu’il faut absolument agir sur la crise, sur les raisons qui ont amené cette personne à croire que la seule façon d’arrêter de souffrir, c’est la mort. Parce que si on fait juste l’empêcher de se suicider et qu’on ne lui montre pas qu’il y a d’autres solutions, elle va sortir de l’hôpital et va passer à l’acte. La crise actuelle est gérée comme un arrêt d’agir : on n’agit aucunement sur ce qui nous a amenés à la vivre. Cette crise nous montre toutes les failles de notre système : les CHSLD, le système de santé en général qui est devenu un monstre administratif depuis les fusions, le nombre de jeunes avec des diagnostics qui peinent à suivre dans le système scolaire et qui mènent les enseignants à l’épuisement… la liste ici pourrait être bien longue.

Dernièrement, les municipalités du Québec ont statué que les problèmes de santé mentale sont la menace numéro 1 à la sécurité publique. On ne cesse de nous parler des problèmes anxieux que la jeune génération vit et qui la paralysent. On demande, tous partis politiques confondus, plus de services en santé mentale. Pour qu’on puisse mieux intervenir à rendre fonctionnelles des personnes dans un système complètement dysfonctionnel. Pour essayer de faire rentrer un carré dans un rond. Ça ne fonctionnera pas. Ce dont on a besoin, c’est d’humanité. D’empathie.

Cette crise met en lumière à quel point nous sommes devant un mur, toutes générations confondues : ma grand-mère de 93 ans en est morte, ma fille de 17 ans tente de survivre, à coups de médicaments. Et en moi, la sourde peur qu’une fois la tempête passée, tout ira à la relance économique, au détriment de l’environnement, de la santé mentale autant que physique, de l’éducation. Jusqu’à la prochaine crise. Qui viendra.

4 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 8 décembre 2020 10 h 34

    Le système de santé, oui. Éducation?????

    MMe Benoit,

    En effet, nous savons depuis longtemps que le système de santé, qui en 50 ans s'est sclérosé comme n'importe quel système, a besoin d'un coup de balais, amis dans le plus grand respect des personnes qui en forment lla base et le fer de lance.

    Il faudra tout de même reconnaîre que le pire des blâmes à porter est le désinvestissement du fédéral malgré des promesse mirobolantes depuis toujours, et son ton très moralisateur face aux provinces exsangues du trop grand pouvoir de taxation d'Ottawa.
    Mais comme seul le Québec se bat sur ce front, ça ne risque pas de s'améliorer. Surtout sachant comment l'opinion des Québécois compte, ces "latins pas de tête"...
    Faudra que ceci se convertisse en votes lors d'une campange qui porterait sur ce sujet essentiel pour que ça bouge.

    Il est vrai que la pandémie en a démontré des failles grandes comme ça,. que vous exprimez très bien.

    Mais l'éducation ? Je ne dis pas que l'éducarion va bien, je dis que les failles y trouvées ne sont pas celles qui doivent être comblées, parce que la pandémie n'a créé que des conditions bizarres dont on ne tiendre pas compte quant à l'orientation de l'éducation dans le futur.

    La pandémie est une question de santé. Pas d'éducation, sauf sur un point : on voit qu'une partie de la population n'a pas appris à penser. Un peu vague comme reproche, non? Et ça, ben, on le sait depuis longtemps itou.

    Ce dont vous parlez n'est pas l'éducation mais le support humain lié à l'éducation. Une question de santé publique quoi, la même qu'en milieu de travail par exemple avec la nuance que les ados sont plus fragiles que la plupart des adultes.

    C'est donc en lien avec les CLSC que les institutions devraient discuter et travailler, et en effet ce point est plus qu'intéressant, au point que je me demande coment on a pu ne pas y penser auparavant.

    Ce "mur" donne des fruits après tout. Merci.

  • Patrick Dolmaire - Abonné 8 décembre 2020 14 h 53

    Et vogue la galère ...

    Et pendant ce temps, certains pays ont recommencé à vivre normalement. Ils ont fait d'abord un effort (comme nous), ils ont ensuite contrôlé l'épidémie (pas comme nous) et maintenant les jeunes et les moins jeunes circulent normalement. Quel est donc leur secret? Tester, tracer, isoler ... tester, tracer, isoler ... tester, tracer, isoler et ce ne sont pas les populations qui ont décidé de ce modus operandi.
    Combien de temps faudra-t-il encore attendre que le bras de fer entre une poignée d'hommes du fédéral et du provincial se termine pour avoir un réinvestissement dans notre système de santé? Lesquels vont se décider les premiers à considérer des vies plutôt que d'essayer d'avoir raison sur le dos de ceux qui ne sont plus soignés? Se pourrait-il que ces hommes finissent par faire preuve d'un peu de dignité et de conscience humaine?

  • Justine Benoit - Inscrite 8 décembre 2020 15 h 30

    Oui, l'éducation!

    M. Trottier,
    Permettez-moi de préciser ma pensée.
    Lorsque j'affirme que le système d'éducation fait parti de la faille du système, je fait référence, entre autres, au nombre grandissant d'enfants qui vivent avec un diagnostic qui ont comme conséquences des difficultés d'apprentissages et/ou de comportement. Dans le cadre de mon travail d'enseignante en éducation spécialisée, je suis amenée à superviser des stages, notamment dans des écoles primaires et secondaires. Je constate ces dernières années que la situation dans les écoles est plus que difficile. Les éducateurs ne peuvent plus animer des ateliers de prévention, pour ne nommer que cela: ils sont constamment en intervention de crise, à gérer des désorganisations. Et les profs dépassés qui ne savent plus comment enseigner les matières dans un tel contexte. Toutefois, où sont les actions concrètes pour dimiuer le nombre d'élève par classe? Où sont les investissements pour embaucher des éducateurs qualifiés? Et pas seulement en temps de pandémie: cette situation dure depuis plsuieurs années.

    C'est aussi la cote R des Cégeps qui amène une pression de performance et de compétition chez les jeunes adultes qui est loin d'être salvateur pour leur santé mentale.

    Bref, je pourrais m'étendre plus longuement, mais j'arrêterai ici. Cela dit, je respecte votre opinion: j'avais simplement envie de vous expliquer un peu plus la mienne.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 8 décembre 2020 16 h 53

    M.JFT

    Vous vsez juste : .."Une partie de la population n'a pas appris à penser." Elle continue à voter pour des représentants qu ine pensent pas

    fort fort des bénis oui oui sauf exception.D'autres usent leurs pantalons au niiveau des genoux en allant de Québec à Ottawa quémandant

    comme l'assouplissement de la loi 101 pour aboutir avec un plat de lentilles ,des nananes,des bonbons,des babioles ,des miettes.

    Vous n'etes pas tannés de mourir bandes de ...

    Depuis la Conquète,l'Acte d'Union,les Patriotes écraseés,la Confédération,les Métis de louis Riel,J,A.Macdonald,le Rapatriement de 1982

    P.E.Trudeau,le Référendum de 95,les insultes des anglophones ici et dans le ROC et j'en oublie .Que de la misère.Le Pays Maintenant .