La censure dans le milieu de l’enseignement dépasse l’emploi de mots tabous

«L’ostracisme idéologique peut s’immiscer si profondément dans les mœurs d’un département que certains en viennent à balayer du revers de la main, avec un naturel désarmant, des courants de pensée entiers», écrit l'auteur.
Photo: Getty Images «L’ostracisme idéologique peut s’immiscer si profondément dans les mœurs d’un département que certains en viennent à balayer du revers de la main, avec un naturel désarmant, des courants de pensée entiers», écrit l'auteur.

La controverse autour de Verushka Lieutenant-Duval, une professeure de l’Université d’Ottawa suspendue et harcelée en ligne pour avoir prononcé un mot tabou dans un contexte universitaire, a exacerbé le débat au sujet de la censure dans les milieux d’enseignement. Il faut toutefois éviter de tomber dans le piège de l’arbre qui cache la forêt et penser que la question de la censure à l’université et dans les cégeps ne se limite qu’à l’emploi ou non de certains termes bien précis, ou encore à un fait divers ne relevant que de la lâcheté momentanée de certaines administrations bien identifiées. Permettez-moi de l’illustrer à l’aide d’une anecdote personnelle révélatrice de l’esprit du temps.

Novembre 2019. Je passe un entretien d’embauche pour un poste d’enseignant dans un cégep de la grande région de Montréal. Vers la fin de l’entrevue, un des trois enseignants siégeant dans le comité m’interroge sur mes lectures du moment. Je demande une précision pour savoir si l’on parle de lectures relatives à la discipline, ce à quoi il rétorque : « Peu importe… tant que ce n’est pas Mathieu Bock-Côté ! » ponctué d’un rire bien gras auquel font écho ses deux collègues.

Je laisse échapper un petit rire étouffé par nervosité. Mais derrière cette façade complice, je suis tétanisé par la proscription implicite qui vient d’être prononcée. Car si je ne suis pas nécessairement un lecteur de M. Bock-Côté, je suis plongé pour l’heure dans saint Augustin et Hannah Arendt, des penseurs qui, si on ne peut remettre en question l’influence majeure qu’ils ont eue sur l’histoire de la pensée, ne logent certainement pas à la même enseigne idéologique qui semble être celle de ces messieurs. Les questions se bousculent dans mon esprit : dois-je dire la vérité, au risque d’enfoncer le dernier clou dans le cercueil d’un entretien qui ne se déroulait déjà pas rondement ? Dois-je plutôt tenter de marquer des points grâce à un mensonge flagorneur, quitte à me faire piéger par une question de suivi ? Le mensonge n’étant jamais l’ami du candidat, j’opte pour la première option, alea jacta est ! Sans surprise, bien loin d’éveiller leur curiosité, ma réponse passe à deux doigts de provoquer chez eux un long bâillement. Les jeux sont faits, mon profil n’est pas le bon. Avoir répondu « une pluralité de points de vue » à la question « Qu’apporteriez-vous au département ? » m’aurait sans doute fait perdre des points…

Ostracisme idéologique

La censure qui sévit dans les milieux d’enseignement s’exprime aussi de cette façon. On nous fera comprendre, explicitement ou implicitement, que toute lecture qui sort du credo du moment est considérée comme séditieuse et illégitime. D’un côté, on nous vantera la diversité et la pluralité, à juste titre, et, de l’autre, on s’assurera pourtant qu’elle ne puisse se manifester que parmi les quelques nuances d’une même couleur. Des diplômés se sentent contraints, afin de poursuivre une carrière dans certains domaines de recherche, de camoufler leurs inclinations conservatrices ou, pire encore, de faire leurs des opinions auxquelles ils ne croient pas. On les entendra ensuite les ânonner en public sans conviction… L’ostracisme idéologique peut s’immiscer si profondément dans les mœurs d’un département que certains en viennent à balayer du revers de la main, avec un naturel désarmant, des courants de pensée entiers, par exemple lors d’un entretien d’embauche ; au diable la pluralité des points de vue !

La censure d’aujourd’hui n’est pas qu’ostentatoire ; elle est aussi latente et insidieuse. On ne la retrouve pas que dans des fatwas qui agitent les réseaux sociaux ou sur des pétitions sur lesquelles des inquisiteurs enfilent les titres d’ouvrages déclarés offensants ou haineux. C’est pourquoi son efficacité est encore plus redoutable, car elle s’intègre de manière intrinsèque à la réflexion. Elle s’imprime dans l’esprit de chacun de ceux et celles qui, afin de pouvoir mettre du « pain sur la table », préféreront taire leurs opinions politiques et courber l’échine devant l’hégémonie idéologique en vigueur dans plusieurs départements de cégep et d’université. Une situation alarmante pour des institutions qui prétendent être les sanctuaires du libre débat d’idées et de la recherche de la vérité.

Hannah Arendt disait que l’essence de la politique est la pluralité ; ce n’est ainsi que par la confrontation des idées qui caractérise cette pluralité qu’il est possible d’en arriver, collectivement, à des vérités justes sur notre monde. Il est inquiétant de constater que ces mots, en certains quartiers, semblent désormais provoquer ennui plutôt qu’appétit.

23 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 octobre 2020 04 h 22

    L'intransigeance de la gauche absolutiste est inacceptable.

    Merci, monsieur Frédérik Pesenti, pour votre article éclairant qui démontre le manque de pluralité de nos temps. C'est vrai que le politiquement correct a mis certains écrivains à l'index comme Mathieu Bock-Côté ou Richard Martineau, ou le professeur Jordan Peterson qui soulève les passions du côté anglophone.
    Par contre, l'on ne peut pas rejeter du revers de la main tout ce que ces intellectuels ont à dire. Parfois l'on n’est pas d'accord avec eux, mais d'autres fois on les trouve fort pertinents. C'est l'absolutisme de la gauche intransigeante qui est inacceptable.

    • Patrick Boulanger - Abonné 22 octobre 2020 13 h 12

      Je connais peu MBC, mais dans le cas de M. Martineau, il est possible que sa mise à l'index par certains vienne d'autre chose que le politiquement correct. Pour l'avoir lu il y quelques années (peut-être a-t-il changé?), ce dernier peut être de mauvaise foi dans ses chroniques.

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 octobre 2020 05 h 45

    Des comportements incroyables en entrevue

    Ce que l'auteur rapporte est malheureusement plus fréquent qu'on le croie. Quiconque est confronté à de telles attitudes a intérêt à prendre ses jambes à son cou, à moins bien sûr de n'avoir d'autres options pour mettre du pain sur la table.

    L'autre enjeu, le principal, abordé dans cette lettre est la liberté de penser. Sa réponse honnête a probablement et interprétée comme une menace à « l'ordre intellectuel » établi.

    Dommage que des profs de cégep manque de cette force rendant possible la cohabitation de différentes pensées.

  • Yvon Montoya - Inscrit 22 octobre 2020 05 h 57

    Expérience pour expérience mais lisez tout de même MBC, c’est Arendt a l’envers presque, je pourrai dire la même chose pour les commentaires qu’on nous refuse même ici parce que les mots, expressions, pourtant purement et ultra académique, nous sont refusés . A la place nous avons les réactions que vous illustrez bien lors de votre entrevue, on permet plutôt aux commentateurs de vous insulter, de vous prendre pour quelqu’un d’autre ou tout bonnement vous prendre pour un imbécile inculte ne sachant pas lire. La réflexion pointue est rarement éditée. Signe, vous avez raison, de l’esprit du temps non seulement dans les universités, c’est de plus en plus partout. Merci et bon courage dans notre nouveau monde.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 octobre 2020 10 h 10

      Cher inscrit,

      Bon maintenant Mathieu Bock-Côté, selon vos dires, s'acharne à faire ce que les adeptes de la culture du bannissement font de façon journalière dans les universités, soit d'interdire tout ce qui ne fait pas leur affaire incluant le droit de parole aux autres. Ah! « Ben » maudit. Personne n'y avait jamais pensé. Mais n'est-ce pas pour le même Mathieu Bock-Côté que nos érudits de la culture du bannissement ont fait des pieds et des mains pour l'empêcher de venir parler lors d'une conférence à une certaine université?

      La liberté d’expression est primordiale dans toute démocratie et il est sain d’entendre des paroles qui vont à l’encontre des nôtres spécialement dans les universités, les endroits que nous avons consacré pour le débat des idées. Comme le disait si bien un certain Nikita Khrushchev, les paroles sont toujours mieux que les boums, boums et boums.

      La liberté académique rime avec la liberté d’expression. Si les enseignants doivent maintenant s’autocensurer de peur de perdre leur emploi, nous ne sommes plus bien loin d’un régime totalitaire comme nous retrouvons à plusieurs endroits sur la planète. Cette censure découle de concepts qui nous rappellent plutôt un certain maccarthysme ou la chasse aux sorcières. Cette nouvelle Inquisition nous ramène dans un obscurantisme a contrario du siècle des Lumières qui nous avait fait jaillir toute la splendeur de la liberté, même après avoir parlé et qui avait enlevé les chaînes de la servitude aveugle. Ce quoi cela les « safe spaces », l’appropriation culturelle, la discrimination positive et ainsi de suite? Est-ce que cela rime avec les mots privilège et censure? Pour la discrimination positive, c’est l’exemple le plus approprié pour définir les contradictions en ce qui concerne les oxymores. Oh! Obscure clarté et intelligence policière et militaire obligent.

      Le nouveau monde n'aura pas lieu, sinon, ce sera la fin du monde. Cela, tous les gens doués d'un gros bon sens inaliénable le savent.

    • Jean-François Trottier - Abonné 22 octobre 2020 10 h 23

      La réflexion tout court est à l'index.

      N'a droit de siéger que le rabâchage d'une théorie vieille de 150 ans, qui a démontré sa totale faillite et a comme grande qualité de prôner une quérilla basée sur la haine pour motif de naissance. Mais de réflexion, point.

    • Claude Bernard - Abonné 22 octobre 2020 19 h 34

      En effet, M Bock-Côté ou le JdeM censure quiconque le critique.

  • Frédéric Lavoie - Inscrit 22 octobre 2020 07 h 41

    Merci de partager

    Bien écrit et merci de livrer un témoignage qui décrit si bien pourquoi dans certains milieux, des guerres idéologiques se jouent, alors que l'essentiel est souvent perdu de vue.......dans mes cours, je dis souvent à mes étudiantes de se préparer, non en fonction du savoir, mais du savoir-être....d'où le conseil dès le début de leur formation: "SVP, ne perdez jamais de vue vos passions !".

  • Anne Arseneau - Abonné 22 octobre 2020 08 h 34

    « Le doute est un état mental désagréable, mais la certitude est ridicule. » Voltaire

    Merci pour ce témoignage éclairant, M. Pesenti.

    Ainsi, des étudiants signataires du ''Manifeste contre le dogme universitaire'' (Le Devoir, 30 janvier 2020) avaient bien raison de dire :

    '' En effet, beaucoup de départements d’arts, de sciences humaines et de droit dans les universités et les cégeps sont, depuis plusieurs années, noyautés par des professeurs de la gauche postmoderne.

    Ayant réussi à monopoliser les lieux de pouvoir, ils sélectionnent minutieusement leurs camarades idéologiques au sein du corps professoral. Véritables apôtres de la tolérance, ces enseignants ont ironiquement du mal à tolérer toute forme de pensée contraire à la leur. Leurs opinions sont présentées comme des faits, et les faits sont délogés au statut de « construction sociale ». ''

    • Christian Roy - Abonné 22 octobre 2020 20 h 40

      @ Mme Arsenault,

      Vous écrivez..."Leurs opinions sont présentées comme des faits, et les faits sont délogés au statut de « construction sociale »"

      Ce trait n'est-il pas généralisé dans la société ? La plainte de ces étudiants consistait surtout à dénoncer que leur propre vision des choses n'occupait pas la position dominante.

      Le rapport de force est à considérer.