Haro sur la dérive technocrate des universités

«La solidarité envers notre collègue de l’Université d’Ottawa se veut garante de l’estime envers nous-mêmes», pensent les signataires.
Photo: Getty Images «La solidarité envers notre collègue de l’Université d’Ottawa se veut garante de l’estime envers nous-mêmes», pensent les signataires.

Deux semaines ont passé avant que ne s’ébruite ce qu’on pourrait appeler l’affaire Lieutenant-Duval, du nom de cette professeure en histoire et théorie de l’art de l’Université d’Ottawa accusée de racisme par ses étudiants et lâchement stigmatisée par la direction, et avant que plus d’une trentaine de ses collègues ne diffusent une lettre de protestation dans les médias. Rappelons que, dans un cours sur les identités sexuelles, l’enseignante a osé prononcer ce même mot tabou qui, dans un contexte d’ailleurs pas très éloigné de celui-ci, était banni, il y a deux mois, de la réédition française d’un célèbre roman d’Agatha Christie aux Éditions du Masque. L’enseignante aura beau n’avoir voulu offenser personne, avoir légitimement plaidé l’importance de contextualiser les choses et d’en débattre, on l’a immédiatement jugée et condamnée sans autre forme de procès. Ainsi va la vie à l’ère des réseaux sociaux.

Ce cas n’est pas unique ; ils sont de plus en plus fréquents aux États-Unis et, au Québec, on se souvient de la cabale toute récente d’étudiants contre une professeure de l’Université Concordia qui leur avait parlé du fameux essai de Pierre Vallières. Ce qui a pu conduire le milieu universitaire à de telles dérives, on ne le sait que trop. La question est largement documentée, et les ouvrages dénonçant l’abandon par l’université de son rôle critique et formateur au profit de la gestion entrepreneuriale sont bien connus. Michel Freitag s’interrogeait sur ce dérapage, il y a déjà vingt-cinq ans, dans Le naufrage de l’université.

Aujourd’hui, le développement des réseaux sociaux aidant, nous en récoltons les fruits pourris. Car c’est bien cette conception technocrate de l’université qui a rendu possibles de telles aberrations. D’une part, parce que l’implantation d’un mode de gestion qui transforme les étudiants en « clients » arrime les savoirs aux besoins du marché, desquels découlent inévitablement un nivellement par le bas et une banalisation des diplômes ; ce qui compte, ce n’est plus d’apprendre, de remettre en question, de réfléchir, mais tout bêtement d’être compétent. D’autre part, parce que cette conception gestionnaire invite les universités à entrer dans un mode de concurrence, à vouloir agrandir leur marché, à se battre entre elles pour attirer les étudiants dans leurs programmes, et donc à céder à la moindre réaction épidermique d’étudiants qui, dans la logique de cet endoctrinement, préfèrent le confort de l’ignorance à l’instabilité de la pensée critique. On a là l’effet pervers du marché : il ne faut pas mécontenter un client.

Solidarité

On aura beau dire, comme les professeurs de l’Université d’Ottawa qui se sont portés à la défense de leur collègue, et le rappeler sur toutes les tribunes, que la mission des universités est de « développer l’esprit critique », cela risque de ne rien changer sans une mobilisation militante de l’ensemble des corps professoraux. Car cela dure depuis trop longtemps. Redisons-le tout de même encore une fois : le rôle d’un professeur, ce n’est pas de conforter les étudiants dans leurs présomptions, de les rassurer, mais de les mettre à l’épreuve de la connaissance, de leur communiquer un savoir qui les instruit et qui les dépasse. De les placer en position d’interroger le monde qui les entoure. Non pas de refuser le débat, mais d’être en mesure de le poser. Non pas de porter des opinions en absolu, mais d’apprendre à poser les bonnes questions, car c’est par l’interrogation qu’on approfondit l’espace vivant du monde.

Il faut espérer que l’affaire Lieutenant-Duval sera la dernière du genre. Que cette affaire posera une limite. Limite à la dévaluation et à la dévalorisation des technocrates à l’égard de l’enseignement supérieur, du savoir, de la connaissance, de la richesse intellectuelle, et donc à l’égard de ceux dont le rôle est de la révéler, de la nourrir, de la diffuser, de la partager : les professeurs et les étudiants. Maintenant, et massivement, nous opposons notre refus le plus catégorique au mépris institutionnel, à l’aliénation de notre liberté pédagogique et à son sacrifice sur l’autel du conformisme, de la rectitude politique, de la censure, du moralisme vertueux de l’idéologie bien-pensante. Car ce mépris est devenu un affront, et demain il risque de prendre la forme d’une intolérance acharnée. Ne pas répliquer, ce serait faire aveu de résignation et, pire, de lâcheté. La solidarité envers notre collègue de l’Université d’Ottawa se veut garante de l’estime envers nous-mêmes.

*Ce texte est signé par 160 professeurs.

13 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 octobre 2020 01 h 36

    Le rôle de l'université est d'aiguiser les capacités critiques et de contester le statu quo.

    Félicitations pour votre article plein de sagesse et de lucidité.
    Effectivement, il faut absolument étouffer ce mouvement totalitaire dans l'œuf avant qu'il ne se propage davantage.
    Je pense que la nationalisation des universités, suivi par la gratuité scolaire pourrait éliminer la concurrence qui oblige ces établissements de satisfaire les caprices de leurs clients.
    Vous avez raison, le marché qui commercialise chaque aspect de notre vie ne veut pas des citoyens avec un esprit critique, il préfère des citoyens dociles qui ne contestent pas l'ordre établi.

  • Maxime Prévost - Abonné 21 octobre 2020 03 h 42

    Merci chères et chers collègues...

    ... et il faudrait effectivement se donner les moyens pour que chaque nouveau cas cesse d'être considéré comme un cas unique et spécifique.

  • Colette Bérubé - Abonné 21 octobre 2020 06 h 57

    Pour la liberté académique

    Comme hier, j'appuie totalement le texte de mon collègue F. Ouellet de l'UQAC et contre-signé par une autre liste de profs. d'établissements supérieurs au Québec.
    Depuis de longues années, je dénonce la concurrence, l'utilitarisme et le clientélisme qui y règnent depuis trop longtemps. Ces maux ont gangréné leurs missions premières que sont la production de nouveaux savoirs par la recherche libre et critique, leur diffusion par les communications et les livres ou articles arbitrés, leur appropriation par l'enseignement et les interactions avec le grand public.
    En bout de piste, attaquer la liberté académique est faire le jeu d'une droite sectaire et dogmatique. C'est surtout s'enfermer dans l'ignorance crasse d'un obscurantisme que l'on croyait disparu. Encore une bataille à recommencer. Pire, aux portes des savoirs!

    Colette Bérubé, Ph. D. Socio-Andragogie
    Professeure d'université à la retraite

  • Françoise Labelle - Abonnée 21 octobre 2020 07 h 35

    Confusion de genre

    Selon vous, les technocrates sont responsables de la confusion entre l'emploi d'un mot en anglais pour injurier et son emploi dans d'autres langues ou encore sa mention le discours indirect d'une critique? Ça m’étonnerait. Réglons d'abord cette dérive de censure. Il me semble qu'à l'UQAC, on pratique la gestion par le corps professoral. C'est à ces technocrates que vous pensez?

    On se penchera sur celui plus profond et beaucoup plus ancien du rapport entre l'université, la société et le capital. La population doit avoir un mot à dire sur la «production» universitaire qu'elle subventionne, une production encore à l’aune du post-modernisme abscons pour justifier ce «tout petit monde» de David Lodge.

    Combien de «diffuseurs» de la culture vivent d'expédients au jour le jour alors que vos salaires sont assurés pendant cette pandémie qui perdure?
    Je vois mal le lien entre l'utilisation du mot «nègre» et l'identité de genre, même dans les études sur l'intersectionnalité.

    • Raymond Labelle - Abonné 21 octobre 2020 15 h 42

      "Je vois mal le lien entre l'utilisation du mot «nègre» et l'identité de genre, même dans les études sur l'intersectionnalité." FL

      La prof suspendue (pour une chargé de cours, en pratique ça veut dire congédiée) posait la question suivante: le mot "queer", à l'origine péjoratif et utilisé par des personnes n'appartenant pas à ce groupe, a été approprié par les personnes visées. On découvre que le mot anglais qui commence par "n" est également utilisé de façon non-péjorative parmi les personnes visées, mais que celles-ci n'envisagent pas une utilisation non-péjorative pour les désigner plus généralement. Ça peut être pour de bonnes raisons, mais la différence de traitement pose une question qui mérite d'être posée, et il me semble y avoir un lien entre l'usage de ces mots, leur contexte et l'intersectionnalité.

      Pour poser cette question, la prof a prononcé le mot fatidique - c'est le seul motif du tollé que ça a soulevé et de sa suspension (en pratique, un congédiement). Ce tollé est diffamatoire, en ce sens qu'il est clair que cette prof ne prononçait pas le mot pour stigmatiser un groupe donné.

      Qui plus est, dans ce tollé, des remarques directement désobligeantes envers les francophones ont été écrites et prononcées, lesquelles ne soulèvent que peu d'indignation chez des non-francophones semble-t-il.

  • Raynald Rouette - Abonné 21 octobre 2020 08 h 50

    Il faut bouter les anarchistes hors des campus


    Une guérilla totalement injustifiée. Nous ne sommes pas aux USA.

    Que la peau de ceux-ci soit blanche, noire, rouge, jaune ou arc-en-ciel. Il semble bien qu'ils ne sont pas là pour apprendre, écouter ou communiquer adéquatement. Les choses qui traînent finissent toujours par se salir. C'est présentement le cas. Faire barrage à ce cancer à tous les niveaux d'autorité est essentiel pour ramener la paix et un climat plus serein sur les campus et ailleurs.