L’éducatrice de mes enfants est une professionnelle

«Le potentiel des jeunes d’âge scolaire dépend aussi fortement de leur parcours dans la petite enfance», écrit l'autrice.
Photo: Getty Images «Le potentiel des jeunes d’âge scolaire dépend aussi fortement de leur parcours dans la petite enfance», écrit l'autrice.

L’éducatrice de mes enfants m’appelle ce matin : « Les négociations se passent vraiment mal. Je n’en peux plus d’entendre les commentaires du ministre Lacombe. Je me sens tellement blessée. Je n’aurai pas le choix de rouvrir la garderie. Tu sais, on n’a pas été chanceux dans la dernière année, je ne peux plus me le permettre financièrement. »

Je ne veux pas sembler trop égoïste, mais après une semaine avec mes deux enfants de 2 et 4 ans à la maison, une session universitaire à temps plein en cours et la plus grande à l’école, je pousse tout de même un soupir de soulagement.

Mon conjoint travaille à temps plein dans le réseau de la santé et, moi, depuis que je suis mère, je ne cesse de ravaler ma propre carrière pour être disponible pour les enfants. Effectivement, entre celui qui travaille à un salaire correct et celle qui est aux études, le choix est simple en ce qui concerne qui restera à la maison avec les enfants. Mais détrompez-vous, ce n’est pas un choix, mais une fatalité. Je n’ai pas choisi d’abandonner une session universitaire presque terminée quand mon ancienne garderie a fermé.

On en est à notre cinquième garderie. Je vous laisse imaginer le stress généré à chaque fermeture vécue, sans plan de rechange, car il n’y en a pas de place en CPE et il n’y a pas d’autre garderie et il n’y a pas une grand-mère en forme et retraitée et généreuse au coin de la rue. J’appréhende dorénavant la fermeture de celle-ci et je vis (encore) dans la précarité en espérant que tout ce stress ne me fera pas pousser un cancer. Et je ne suis pas seule dans ma situation. La grève et la pandémie qu’on traverse sèment l’angoisse et l’incertitude, déjà omniprésentes chez beaucoup trop de parents. Non, ça ne va pas bien aller.

L’éducatrice de mes enfants songe maintenant à fermer sa garderie, comme tant d’autres avant elle, minée par des commentaires sexistes et dénigrants sur son travail. J’ai une admiration sans limites pour le travail qu’elle fait quotidiennement et je suis de tout cœur avec elle et solidaire à ses revendications. Elle est dévouée, mais ce n’est pas tout : elle offre un service impeccable, professionnel et de qualité, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Elle est toujours réveillée à 5 h le matin pour commencer sa journée, qui se termine à 17 h et même plus, le temps de tout ranger et de désinfecter par-dessus le marché pour les raisons qu’on sait.

Mais le ministre Lacombe dit que les personnes qui ont choisi ce métier devraient assumer le salaire qu’elles ont et c’est tout. On pourrait comprendre ici qu’une personne qui décide de rester à la maison et qui a en plus un salaire ne devrait pas se plaindre. Cela est un propos qui est inacceptable à notre époque, après tant de luttes pour l’égalité des sexes (car il s’agit surtout de femmes). De plus, il s’entête à répéter des chiffres qui ne sont pas le reflet de la réalité de la majorité des éducatrices, générant donc un ras-le-bol dans la population. « Non mais, de quoi elles se plaignent après tout ? ! » La réalité, ce sont des salaires parmi les plus bas, à peine plus que le salaire minimum, pour un travail qui mérite vraiment une meilleure reconnaissance.

Je ne vois pas l’éducatrice de mes enfants comme une gardienne ou une mère à la maison, qui est tellement enthousiaste par rapport à son élan maternel qui décide de prendre 6 enfants sous son aile 10 heures par jour. Je la vois comme une professionnelle et je remets entre ses mains le développement de mes enfants de 30 à 40 heures par semaine. Je vois déjà les commentaires désobligeants affluer : « Tu voulais des enfants, eh bien, assume. » Malheureusement, la bêtise existe encore.

Je ne comprendrai jamais la résistance du ministre ainsi que celle de beaucoup trop de gens. Je comprends certes les arguments économiques qui amènent le ministre à dire qu’on « ne peut pas se le permettre ». Mais, bon sang, n’a-t-il pas été prouvé et répété que, si on veut une société en santé et une économie forte, il faut commencer par l’éducation des jeunes. Il s’agit bel et bien d’un « investissement ». Et l’éducation, c’est bien avant l’école. Le potentiel des jeunes d’âge scolaire dépend aussi fortement de leur parcours dans la petite enfance. Il est injuste, illogique et dangereux pour notre société d’être sourd aux requêtes des éducatrices et des éducateurs du Québec. Ils méritent un salaire décent et des conditions de travail plus saines. C’est la même chose pour les enseignants. On ne devrait jamais couper en ce qui concerne nos enfants, surtout pas en mettant cela sur le dos de leur vocation ou de leur dévotion. Il est peut-être temps de se poser de sérieuses questions sur notre manière de percevoir ces deux professions et élever leur niveau de prestige, tel qu’elles le méritent.

3 commentaires
  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 29 septembre 2020 09 h 46

    Je suis une maman de 2 enfants, votre lettre me touche beaucoup. Mon conjoint et moi avions carrément décidé que je resterais à la maison 2 ou 3 ans puisque nous n'avions pas de place au CPE et les garderies privés n'étaient vraiment pas à la hauteur de ce qu'on s'attendrait d'un milieu de garde au Qc en 2020. Il y en a certainement des bonnes mais moi je n'en avais pas trouvé, des petits lieux fermés où 12 enfants mangent, jouent et dorment avec des éducatrices sans formation souvent sur leur cell.

    Enfin, génial si vous avez trouvé la perle rare en milieu familiale mais pour moi la solution n'est pas là, il faut fermer toute ces garderies privées et investir massivement dans les CPE et les maternelles 4 ans, c'est un système à 2 vitesses injustes sachant que le développement à la petite enfance est un facteur important de la réussite.

    Je suis abasourdie qu'au Qc on laisse des gens sans formation s'ouvrir des milieux de garde sans inspection ou à peine, aussi sachez que les gens qui le font après subvention touche au minimum 55 000$ par année avec la contribution supplémentaire des parents, elles ont aussi des déductions d'impôt pour leur logis, voiture, équipement ect...

    Enfin, pour moi, il ne faut pas se battre pour ces solutions broche à foin mais pour un système uniforme et égal pour tous, les CPE et les maternelles 4 ans, tout le reste n'est pas à la hauteur de ce que nos enfants ont besoin pour un developpement maximal.

    Bonne chance,

  • Anaïs Caron - Abonné 29 septembre 2020 15 h 44

    Vous avez un bon point pour les garderies privées: on ne sait jamais à quoi s'attendre. Moi de même, il y a des endroits ou j'ai refusé d'envoyer mes enfants. Par contre, dans le réseau des milieux familiaux subventionnés, il y a une supervision des bureaux coordinateurs, des formations obligatoires, un programme éducatif à respecter... bref, une excellence certaine, qui est, c'est vrai, très aléatoire dans le milieu privé. Je suis de tout coeur avec vous: plus de cpe et la maternelle 4 ans obligatoire au plus sacrant pour laisser plus de places pour les plus jeunes. Enfin, le système est très défaillant, ça c'est certain.

  • Loyola Leroux - Abonné 29 septembre 2020 16 h 48

    Les professionnels et les syndiqués, quelle est la différence !

    Selon le Petit Robert, le professionnel pratique une profession ‘’qui a un certain prestige social ou intellectuel.’’ Traditionnellement, au Québec le mot professionnel qualifiait ceux qui gagnaient leur vie en pratiquant une profession libérale, comme médecin, avocat, notaire, etc.

    Le professionnel est son propre employeur, n’est pas syndiqué, doit prendre une assurance responsabilité civile en cas de poursuite pour mauvaise pratique, est membre d’un ordre, paie des frais annuels et est obligé de se perfectionner chaque année, en suivant des cours, etc.

    Mais la différence fondamentale entre un professionnel et un syndiqué réside dans le fait que la mission principale d’un ordre est de protéger le public, alors que celle d’un syndicat est de défendre les intérêts de ses membres. Ainsi, un psychologue peut être radié de son ordre, alors qu’un syndiqué ne peut perdre son emploi. Depuis 50 ans, je n’ai jamais entendu parler d’un prof syndiqué qui avait perdu son emploi pour incompétences… et pourtant…

    Dire que ‘’L’éducatrice de mes enfants est une professionnelle’’, reflète un problème plus large, spécialement au Québec, il s’agit de l’enflure verbale. L’exemple vient de haut avec ‘’Québec, capitale nationale’’ ou ‘’Négocier de Nations à Nations’’ avec les indiens. Le Québec est une province, du latin ‘’provincia’’ ou territoire conquis et les nations indiennes sont des tribus. On peut dire que le concierge d’une école fait bien son travail, est très compétent, minutieux, etc., mais pas qu’il travaille comme un professionnel.

    Il importe surtout dans le domaine de l’éducation des enfants de bien utiliser les mots. Camus a écrit : "Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.''

    Je discute avec le père de ma jeune voisine de 4 ans. Je lui demande as-tu aimé ton cours de natation ? Elle me répond : ‘’J’aime mon professeur’’. Je corrige, mon instructeur. Au primaire, celui qui enseigne est un instituteur, etc.