Facebook a fait 318 millions depuis deux ans et demi avec nos contenus journalistiques

«Le marché de la publicité numérique au Canada est accaparé, à plus de 75%, par Google et Facebook», écrit l'auteur.
Photo: Justin Sullivan Getty Images/AFP «Le marché de la publicité numérique au Canada est accaparé, à plus de 75%, par Google et Facebook», écrit l'auteur.

« Il faut aller chercher l’argent où il se trouve. » Cette phrase, du ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, en entrevue cette semaine au Devoir, m’a ravi. Enfin, le gouvernement fédéral semble comprendre qu’Internet peut faire partie de son champ de compétence et qu’il peut y intervenir pour veiller aux intérêts des Québécois et des Canadiens.

« Nous savons que ces entreprises [les géants du Web] génèrent beaucoup de revenus au Canada, poursuit le ministre, mais on ne sait pas très bien comment. » Ni combien. J’aimerais fournir à M. Guilbeault et à l’ensemble de son cabinet quelques arguments lorsque viendra le moment de chiffrer une éventuelle contribution de Facebook.

Je m’intéresse uniquement à Facebook, car c’est la seule multinationale du numérique dont les rapports financiers nous permettent de connaître son chiffre d’affaires au Canada. C’est ainsi qu’on peut savoir qu’au cours de la première moitié de 2020, Facebook a généré près de 1,26 milliard de dollars canadiens au pays. Pour toute l’année 2019, ce chiffre d’affaires dépassait les 2,6 milliards, ce qui lui donnerait une place parmi les 250 plus grandes entreprises au Canada.

Si on ajoute l’année 2018, on arrive à près de 6 milliards en revenus pour Facebook au Canada entre le 1er janvier 2018 et le 30 juin 2020. Il s’agit, dans une proportion de plus de 98 %, de vente de publicité. C’est le modèle d’affaires de l’entreprise de Mark Zuckerberg. On attire votre attention, qu’on attise avec des émotions, et on vend de la publicité ciblée en retour.

Une partie de cette attention est générée grâce à des contenus journalistiques. Il n’est pas question de dire que Facebook « vole » les contenus des médias. Ces derniers les publient volontairement sur leurs pages Facebook !

Le problème, c’est que le deal initial n’est plus équitable. Facebook a toujours été un excellent outil de découvrabilité, il faut le reconnaître. Les médias y déposent leurs contenus et en retour, Facebook génère un achalandage sur leurs sites Web. Mais voilà, avec les années, cet achalandage a de moins en moins de valeur. Le marché de la publicité numérique au Canada est accaparé, à plus de 75 %, par Google et Facebook. C’est ainsi, alors que les médias ont de plus en plus de difficulté à boucler leurs fins de mois, que Facebook fait de plus en plus d’argent grâce à leurs contenus journalistiques.

Combien d’argent, au juste ? Un outil de Facebook appelé CrowdTangle nous en donne une idée. CrowdTangle permet, entre autres, de faire des recherches dans le contenu qui est publié sur Facebook, ainsi que dans d’autres réseaux socionumériques (Instagram, Twitter et Reddit).

Je me suis servi de CrowdTangle pour recueillir un échantillon des 900 000 publications ayant généré le plus d’interactions sur des pages Facebook administrées par des Canadiens entre le 1er janvier 2018 et le 30 juin 2020. Dans le lot, il y en avait près de 80 000 qui avaient été produites par des médias d’un océan à l’autre. C’est donc près de 9 % du nombre total des pages canadiennes qui est produit par des médias. Cela signifierait que Facebook aurait fait plus d’un demi-milliard de dollars depuis deux ans et demi grâce aux contenus journalistiques.

Mais soyons prudents. Se borner à compter le nombre de publications sur Facebook est une mesure imparfaite de la contribution des médias aux revenus de l’entreprise. En effet, plus de gens voient une pub, plus elle a de la valeur. Ainsi, il faudrait plutôt compter les interactions générées par les contenus médiatiques. Par « interactions », on entend les partages, les réactions (sous la forme de « j’aime », de « petits cœurs » et ainsi de suite) et les commentaires qui sont associés à une publication.

Mon échantillon de 900 000 publications a généré plus de 7,6 milliards d’interactions. Les quelque 80 000 publications de médias en ont, pour leur part, suscité un peu plus de 400 millions. Une proportion de 5,3 % qui, reportée sur le chiffre d’affaires de Facebook, donne un peu plus de 318 millions de dollars canadiens depuis 2,5 ans.

En entrevue dans Le Devoir en septembre, le grand patron de Facebook au Canada, Kevin Chan, affirmait que son entreprise a consacré 9 millions de dollars à différents projets de journalisme au Canada ces trois dernières années. On remercie Facebook pour cette contribution. Elle est de toute évidence insuffisante en comparaison avec les bénéfices que les contenus journalistiques procurent à Facebook.

Et je ne parle pas uniquement de bénéfices en espèces sonnantes et trébuchantes. Le contenu journalistique est un contenu de qualité par rapport à tout ce qui circule sur Facebook (contenus viraux insignifiants, pages religieuses et désinformation). Si on n’y retrouvait pas aussi de l’information recueillie et validée par des professionnels, retournerait-on aussi souvent sur Facebook ? Permettez-moi d’en douter.

C’est ainsi qu’il est dans l’intérêt de Facebook de contribuer davantage à la production d’un journalisme de qualité au Canada. Je dirais même que c’est une autre façon de lutter contre la désinformation. Fermer des pages de contenus haineux, c’est bien. Aider à financer le journalisme professionnel, c’est mieux.

1 commentaire
  • Jean Chalifoux - Inscrit 19 septembre 2020 13 h 42

    Manque d'audace ?

    Ce n’est pas d’hier que les médias se plaignent de voir leurs revenus publicitaires migrer massivement vers Facebook, or, à la lumière de ce que vous écrivez M. Roy, pourquoi les médias offrant un contenu journalistique de qualité ne boycotteraient-ils pas Facebook, le privant ainsi de la seule information valable qu’y s’y retrouve, et ainsi laisser cet insignifiant véhicule devenir ce qu’il a toujours été, c’est à dire, une coquille vide de sens.
    Sans l’apport d’un contenu de qualité, vous verriez que les annonceurs reviendraient à grands pas et à pleine page dans les journaux. Encore faut-il un peu d’audace.