La pandémie accroît les risques d’esclavage moderne

La demande mondiale de masques et de gants a provoqué une production accélérée dans les usines déjà existantes.
Photo: Sai Aung Main Agence France-Presse La demande mondiale de masques et de gants a provoqué une production accélérée dans les usines déjà existantes.

Avant la pandémie, au moins 25 millions d’adultes et d’enfants étaient déjà victimes de travail forcé à travers le monde. Cet esclavage moderne risque d’augmenter. En Afrique du Sud par exemple, des ouvriers ont été littéralement enfermés pendant plusieurs jours dans une fabrique de masques pour répondre au carnet de commandes. L’accroissement exponentiel de la demande mondiale de masques et de gants a provoqué une production accélérée dans les usines déjà existantes.

La situation est également inquiétante en Malaisie, le plus important producteur mondial de gants en latex. Des témoignages font état de dortoirs et d’autobus bondés de migrants qui travaillent à la chaîne debout, coude à coude, 12 heures par jour, empêchant toute distanciation sociale. Déjà en 2018, une enquête du journal britannique The Guardian révélait que des migrants s’étaient vu confisquer leurs passeports et leurs salaires par deux fournisseurs malaisiens de gants médicaux. En Malaisie, on compte entre trois et quatre millions de migrants provenant du Bangladesh, du Népal, du Myanmar et de l’Indonésie, qui paient des entremetteurs pour obtenir un emploi, devenant ainsi prisonniers de leur dette. C’est une des caractéristiques de l’esclavage moderne.

Le Canada ferme-t-il les yeux sur de telles violations des droits de la personne puisque nos gouvernements achètent dans l’urgence des tonnes d’équipement de protection personnelle pour faire face au coronavirus ? Toutes les vérifications sont-elles faites auprès des fournisseurs et dans les chaînes d’approvisionnement quel que soit le pays ? Sans doute que non, puisque Approvisionnement Canada n’a pas encore de règles contraignantes à cet effet. Il y a bel et bien une nouvelle stratégie fédérale pour combattre la traite des personnes dans les achats publics, mais on en est encore à l’étape des études.

Un autre exemple : selon les Nations unies, dans le sud de l’Espagne, des milliers de travailleurs agricoles sans papiers vivent entassés dans des abris faits de carton et de plastique, sans eau courante ni nourriture. Ceux qui récoltent fruits et légumes pour les Européens n’ont aucune protection contre la COVID-19.

Dans les États du Golfe, où les migrants comptent pour la moitié de la main-d’œuvre, des centaines de milliers de chômeurs sans ressources sont confinés dans des dortoirs ou des camps de travail insalubres, au péril de leur santé. Ils ont rarement droit aux services médicaux dont bénéficient les citoyens « nationaux ».

L’histoire se répète en Asie, où les usines et ateliers ont simultanément fermé leurs portes en raison de la pénurie de matériaux et du confinement. Selon l’Organisation internationale du travail, pour le milliard et demi de travailleurs de l’économie informelle, le choix se résume à la contagion ou la famine.

Ces travailleurs des pays plus pauvres — majoritairement des femmes et des migrants — n’ont évidemment pas droit à des prestations d’urgence. Il est difficile d’imaginer la terreur des femmes et des filles victimes de traite à des fins sexuelles en temps de pandémie. Ces êtres humains se retrouvent sans ressources, démunis et désespérés, et sont plus à risque d’être soumis à des situations d’exploitation révoltantes.

Cette situation alarmante accroît l’urgence de légiférer pour limiter notre consommation de produits pour lesquels il y a eu du travail forcé à une étape ou l’autre de la fabrication. Nous avons amorcé au Sénat l’étude du projet de loi privé S-211 contre l’esclavage moderne, que je parraine. Les effets de la crise sanitaire sur les plus vulnérables doivent renforcer notre détermination à agir.

*La sénatrice Julie Miville-Dechêne est coprésidente par intérim du Groupe parlementaire multipartite pour combattre l’esclavage moderne et la traite des personnes.


 
11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 13 mai 2020 01 h 24

    L'hypocrisie occidentale est proverbiale.

    Merci, Madame Julie Miville-Dechêne, pour votre témoignage ahurissant qui devrait susciter notre indignation.
    Ce sont les effets délétères de la mondialisation qui permet ces atrocités avec impunité. Nos gouvernements hypocrites et sans conscience disent qu'ils respectent les droits humains au bout des lèvres, mais en réalité ils cautionnent ces abus sournois dans le Tiers-Monde. On devrait avoir honte d'exploiter les gens pauvres et vulnérables pour nos propres bienfaits.

    • Julie Miville Dechêne - Abonnée 13 mai 2020 11 h 20

      Merci pour votre commentaire. Il y a quand meme un peu d'espoir puisqu'Approvisionnement-Canada doit approuver de nouvelles directives. Et j'essaierai au retour du Sénat de pousser pour faire adopter S-211. Mais vous avez raison, il faut s'indigner et changer les choses

    • Nadia Alexan - Abonnée 13 mai 2020 17 h 05

      Merci, madame Miville Dechêne, pour votre lutte contre les atrocités faites aux enfants de pays pauvres. Ne lâchez pas. Vous êtes la conscience du Canada parmi les autres nominations néolibérales au Sénat. Entre nos exportations de véhicules blindées à l'État voyou de l'Arabie saoudite, qui fait la guerre contre le Yémen et notre soumission aveugle à la volonté des États-Unis en matière de politique étrangère, et les dégâts commissent par nos minières dans le Sud avec impunité, le nom du Canada est dans la boue. On ne pratique pas ce que l'on prêche!

  • Jean Thibaudeau - Abonné 13 mai 2020 06 h 15

    Comment? Comment? Comment?
    Et moi qui croyait que la mondialisation avait engendré des miracles pour faire bénéficier les travailleurs du Tiers Monde des bienfaits du néo-libéralisme économique! Quelle déconvenue!

    • Julie Miville Dechêne - Abonnée 13 mai 2020 11 h 24

      La mondialisation n'est pas que négative ou positive. Il y aussi eu la création d'emplois corrects dans plusieurs pays en développement. Mais notre appétit pour les marchandises pas cheres créé des pressions pour abaisser les conditions de travail à plusieurs endroits.

  • Claude Bariteau - Abonné 13 mai 2020 06 h 27

    Que le Canada achète ou non des produits (masque, gants ou autres) dans des États où des entrepreneurs exploiteurs qui s’enrichissent en traitant leurs employés de façon inacceptable ne changera pas de façon importante la situation là où elle est carrément irrespectueuse des êtres humains, qui qu’ils soient.

    C’est un boycott international qui s’impose et des dénonciations des pays en cause par les organismes internationaux et, en premier lieu, par les Nations Unies qui, devant la démonstration de l’existence de telles pratiques, ont l’obligation d’exclure de leurs rangs les États qui tolèrent ces pratiques.

    • Réal Boivin - Inscrit 13 mai 2020 07 h 26

      L'ONU est bien au courant de toutes les misères qui accablent les pays les plus pauvres du monde. Et ça fait longtemps! Pourquoi agirait-elle aujourd'hui? N'est-ce pas l'ONU et ses sous-organisations qui régularisent les rapports entre les nations?

      L'ONU est incapable de rien. Sauf de faire la distribution de sac de riz ou de farine pour que les miséreux des pays en surpopulation crèvent le plus lentement possible et aient surtout le temps de se reproduire pour créer d'autres esclaves.

    • Claude Bariteau - Abonné 13 mai 2020 09 h 27

      M. Boivin, à l'ONU, il y a un maître, les membres du Conseil de sécurité, quinze en tout, dont « cinq permanents pourvus du droit de veto (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie) et dix élus pour une durée de deux ans (renouvelés par moitié tous les ans) ».

      Il y a aussi l'Assemblée générale et ses six grandes commissions : 1) désarnement et sécurité internationale, 2) économie et finance, 3) questions sociales, humanitaires et culturelles, 4) politiques spéciales et décolonisation, 5) questions administratives et 6) questions juriques. De ces commissions (la 3ième et la 4ième) peuvent fournir un éclairage sur ce qui a cours.

      Je sais comme vous que l'ONU n'a de pouvoirs que ceux que les États membres lui donnent et auquel acquisce le Conseil de sécurité dont cinq membres détiennent un droit de véto. Dans le cas présent, que l'un des cinq exerce son droit de véto le révèlera supporteur des atrocités en cours dans des entreprises agréées par des États membres des Nations Unies. Par contre, pointer ces pays et ces entreprises et menacer ces pays d'exclusion forcerait ces pays et les entreprises en cause de changer d'attitude.

      Cela dit, il y a d'autres façons de stopper cette dévive anti-humanitaire : la dénonciation par des pays et des entreprises qui respectent des règles de travail reconnu par l'OIT (Organisation internationale du travail), qui « réunit des représentants des gouvernements, employeurs et travailleurs de 187 Etats Membres pour établir des normes internationales, élaborer des politiques et concevoir des programmes visant à promouvoir le travail décent pour tous les hommes et femmes dans le monde ». Cette dénonciation tarde à se manifester, mais elle peut se manifester.

      Dire qu'il n'y a rien à faire, que l'ONU a les mains et les bras liés et que des pays et des entreprises n'ont pas à s'impliquer, c'est un fatalisme qui assure le maintien des horreurs.

  • Raynald Rouette - Abonné 13 mai 2020 07 h 18

    Cette pandémie ne permettra pas à l’humanité de s’améliorer


    L'écrivain français Michel Houellebecq a probablement raison. "Lorsque cette pandémie sera passée, le monde ou l'humanité sera seulement un peu pire".

    Le monde des affaires et de la géopolitique ne sont qu'en pause aussi...

  • André Jacob - Abonné 13 mai 2020 07 h 42

    N'oublions pas les enfants!

    J'appuie la position de monsieur Bariteau.
    J'ajoute qu'il ne faut pas oublier d'accorder une attention spéciale au travail forcé des enfants. Selon l'Organisation internationale du travail (OIT), une victime sur quatre d'esclavage moderne est un.e enfant. La situation est particulièrement dramatique dans certains domaines comme les plantations de cacao et de café, mais aussi dans certains secteurs manufacturiers, les mines, les pêches, etc.
    Au cours de la préparation de mon livre sur le sujet (Mamadou et le secret du fer), j'ai été particulièrement frappé par le peu de cas des États dits développés de la problématique du travail forcé des enfants. Les États devraient adopter des positions claires pour signifier aux entreprises qui exploitent cette main-d'oeuvre qu'il est temps de mettre fin à ces pratiques inhumaines, indignes et non respectueuses des droits fondamentaux des enfants.