Gestion de crise, tartelettes et hybridité médiatique

Horacio Arruda
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Horacio Arruda

Le titre de directeur national de la santé publique en est un tout aussi officiel qu’important. Les responsabilités que l’on y associe sont capitales, bien qu’il s’agisse habituellement d’un rôle assez discret. Qui aurait donc pensé que son titulaire actuel deviendrait une véritable vedette populaire, enflammant le Web avec ses suggestions musicales et ses tartelettes portugaises ? Le tout, rappelons-le, en pleine urgence sanitaire, alors que le gouvernement du Québec adopte des mesures sans précédent pour restreindre la pandémie, et par le fait même la liberté des personnes.

Que doit-on comprendre de tout cela ? Le Dr Horacio Arruda outrepasse-t-il ses fonctions ? Si certains peuvent n’y voir que des sparages, il semble plutôt que nous assistions à une communication de gestion de crise bien de notre temps.

Nous vivons à une ère d’hybridité médiatique. Les « nouvelles » technologies côtoient les plus anciennes, comme la télévision ou ce journal que vous tenez entre vos mains. Cette cohabitation n’est pas seulement concurrentielle ; les logiques médiatiques peuvent aussi se complémenter, voire se renforcer. Un exemple ? Peut-être êtes-vous en train de lire ce texte sur une tablette parce que vous l’avez vu défiler sur Twitter. Cette hybridité entraîne évidemment des changements dans la manière d’émettre, mais aussi de recevoir la communication.

Dans Là, tout de suite ? La gestion de crise gouvernementale à l’ère de l’instantanéité médiatique (PUQ, 2019), la journaliste Véronique Prince et le politologue Thierry Giasson affirment que, « pour réussir sa communication de crise, le gouvernement doit non seulement comprendre, mais également maîtriser le fonctionnement de ce système ». Dans le contexte actuel, cette réussite revêt une importance particulière puisqu’il est question de sauver des vies.

C’est pourquoi, même si cela peut en faire sourciller certains, il est rassurant de voir le Dr Arruda se prêter au jeu de la vidéo en direct sur Instagram, avoir un t-shirt à son effigie, ou encore utiliser un langage coloré qui détonne avec le caractère solennel des conférences de presse quotidiennes.

En s’appropriant les moyens de communication numériques, ou encore en offrant du matériel propice à la reprise et à la viralité en ligne, le directeur national de la santé publique se donne autant d’occasions de marteler son message auprès de segments de la population difficilement joignables par les canaux traditionnels. Pensons ici aux jeunes, mais aussi aux personnes moins intéressées par la chose publique en général. Cela représente autant d’occasions de sauver des vies.

Le Dr Arruda, un mème Internet

Qui plus est, la personnalité du fonctionnaire contribue manifestement à sa popularité. La page « Horacio, notre héros », suivie actuellement par plus de 24 000 utilisateurs de Facebook, l’illustre parfaitement. Plus qu’une personnalité publique, le sous-ministre est devenu un mème Internet. Comme le souligne la professeure Limor Shifman dans Memes in Digital Culture (MIT Press, 2014), les mèmes sont des artefacts culturels reflétant les mentalités d’une société, mais pouvant aussi contribuer à la définition des valeurs et des normes sociales.

Horacio Arruda s’est donc inscrit dans la culture populaire. Cela traduit l’efficacité de son entreprise de communication, tout en contribuant à la renforcer. De ce fait, la gestion de crise gouvernementale, en plus de profiter d’une large couverture de presse, se (re)déploie aussi en ligne. Des internautes se l’approprient et la remanient à leurs façons, faisant circuler les messages de santé publique sous diverses formes, destinées à divers publics. En cette ère d’hybridité, le récepteur devient lui aussi un diffuseur potentiel. En temps de pandémie, tous les moyens sont bons pour faire passer le message.

Nouveau référent québécois ?

L’imaginaire québécois associe depuis plus de 20 ans une gestion de crise efficace à la performance du premier ministre Bouchard lors de la crise verglas. Inévitablement, ses successeurs ont tous été comparés à lui en de pareilles circonstances. Prince et Giasson avancent toutefois que « les acteurs politiques québécois ne maîtrisent pas encore l’art de communiquer dans un système médiatique hybride ». Volontairement ou non, le Dr Arruda pourrait bien contribuer à changer la donne.

En dépassant le cadre habituel et les contraintes d’une communication gouvernementale « classique », il multiplie la portée de ses propos. Bien qu’il soit encore trop tôt pour tirer des conclusions solides, il est toutefois permis de penser que l’actuelle gestion de crise gouvernementale pourrait marquer un tournant, s’inscrivant dans une logique hybride. Si cela se révèle exact, Horacio Arruda en sera un cas d’école.

7 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 24 mars 2020 07 h 56

    Comme qui dirait l'autre, il y a un problème grave quelque part!

    Comme lecteur assidu du Devoir, c'est la déprime de lire celui d'aujourd'hui! La cause : d'un côté les urgentologues québécois dénoncent le protocole énoncé par les autorités gouvernementales, soit donc le PM François Legault, la Ministre de la Santé et le Dr Horacio Arroga et d'un autre côté le même Dr Horacio Arruda dont il est question dans cet article! Qui dit vrai? Qui cache quoi à la population?
    Comme d'habitude je me méfie de l'information transmise par l'intermédiaire des médias, d'autant plus que c'est presqu'au même moment que les deux paliers de gouvernement nous donnent « leur perception des choses » et les démarches qu'ils veulent prendre pour l'avenir. Alors, qui dit vrai et pourquoi mentir car l'appel des urgentistes soulève bien des questions tant sur le protocole que sur le manque de masques par exemple pour le personnel soignant? Il apparaît que dans de nombreux pays la pénurie de masques est à l'origine de nombreux soignants contaminés en voulant sauver la vie des citoyens! Bref, le manque de transparence à ce sujet n'est peut-être que la pointe d'un gigantesque iceberg?

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 24 mars 2020 08 h 54

    11%

    Tôt ce matin, TVA, un sondage Léger dit qu'il y a 11% d'irréductibles qui ne s'isoleront pas.
    Beaucoup de travail à terminer pour monsieur Arruda, donc. :)

    • Serge Pelletier - Abonné 24 mars 2020 09 h 22

      Ouais... À commencer par l'obligation - par ordre direct - qui doit être faite à toutes les infirmières et ambulanciaires d'avoir un bonnet quand elles/ils sont sur la "ligne de front"... et pour les "administrateurs/trices" une résille quand ils/elles circulent dans l'hôpital...

      Le virus, lui, ne fait pas de distinction entre les poils d'un animal domestique, et les cheveux d'une personne... Il s'y dépose... puis attend tranquillement le bon moment pour entrer dans le système...

      Toutes les études en contamination spécifient que les poils sont des agents de "transports" des virus et autres microbes... Ce virus là, malheureusement, lui aussi peut être véhiculé par les poils et des cheveux, ce sont des poils...

      Les études scientifiques font mention qu'une personne contaminée contamine (toux, etc) les poils d'un animal domestique, et qu'il faut ABSOLUMENT éviter de "flatter" l'animal, car il y aurait une contaminatiion de la main (ou autre surface) par le virus... Et par la suite une très grandes probabilités d'infecter un être humain (ça c'est nous autres)...

      Conséquemment, laves-toi les mains jusqu'au coude... C'est bien... Mais tes cheveux, eux, ils contaminent tout ce qu'ils touchent... C'est comme une vadrouille...

  • Daphnee Geoffrion - Abonnée 24 mars 2020 09 h 37

    Arruda est franchement parfait, une main de fer dans un gant de velour. Sa carrière est impressionnante, il est hyper compétent alors il peut se permettre une méthode de communication atypique, il l'a bien mérité!
    Je pense aussi qu'il a réussi à toucher les jeunes avec son approche et ses blagues à propos des fluides et autre;) Avec les jeunes...y faut ce qui faut.
    C'est un parfait communicateur authentique et intelligent. Je suis une groupie!

  • Yves Mercure - Inscrit 24 mars 2020 10 h 39

    Science-Po plus éveillé

    Il est rafraîchissant de voir un peu de vision éclairée du côté des académiciens ou futurs porteurs dans le domaine. Jusqu'ici, notre journal n'avait montré que des propagandistes des libertés individuelles sans grande ouverture pour un moment d'exception. L'attitude du "tout aux droits individuels" représente, pour le moment, le frein majeur aux mesures d'atténuation du virus qui nous atteint. Les exigences de liberté tout azimut ne font que renforcer la détermination du 11% dont parle M. St-Jarre tout en sapant le travail légitime et bien fait des autorités en fonction. Il y a suffisamment d'hurluberlus sur les files de presse et les média-poubelles qui le font. Inutile que nous jeunes diplômés ou en voie de l'être profitent du temps libère qu'ils ont pour saper les forces vives qui s'escriment péniblement sur une tâche particulièrement ardue.
    Merci dont à M. Dubois pour son propos opportun et pondéré.

  • Dominic Martin - Inscrit 24 mars 2020 13 h 07

    Viva Arruda, le retour du naturel!

    Bien aimé l'article par rapport à la crise sanitaire. Très intéressant d'envisager le tout sous l'angle de la nécessaire communication et de la manière de maximiser son impact. Merci M. Dubois.