Libre-échange: non, je ne suis pas rassuré!

«Le Mexique pourra fondre de l’aluminium primaire ou recyclé provenant de n’importe où dans le monde et prétendre que la pièce d’automobile est conforme aux exigences du traité de libre-échange», soutient l'auteur.
Photo: Sergei Panasenko Getty Images «Le Mexique pourra fondre de l’aluminium primaire ou recyclé provenant de n’importe où dans le monde et prétendre que la pièce d’automobile est conforme aux exigences du traité de libre-échange», soutient l'auteur.

La vice-première ministre Chrystia Freeland a lancé cette semaine un message qui se voulait rassurant pour la population québécoise quant au nouvel accord de libre-échange. On y minimise les risques pour nos emplois et la vitalité de nos régions plutôt que de s’attaquer au problème. Non, je ne suis pas du tout rassuré.

J’ai senti qu’on voulait brouiller les cartes, qu’on mélangeait volontairement les informations pour écarter du revers de la main les critiques des travailleurs du secteur de l’aluminium. Je suis déçu, Mme Freeland est une politicienne brillante, qui comprend bien la portée de ses gestes. Plutôt que de nous rassurer, cet exercice d’autojustification nous inquiète.

Dans une lettre ouverte intitulée « Le Canada sur la voie de la stabilité », Mme Freeland fait valoir que l’ACEUM contient une « nouvelle disposition selon laquelle 70 % de l’aluminium devra provenir de l’Amérique du Nord », ajoutant que cela « amènera les constructeurs automobiles à acheter plus d’aluminium d’ici ». Rien n’est plus faux.

La vice-première ministre omet de dire que l’aluminium utilisé pour faire les pièces ne devra pas obligatoirement venir de l’Amérique du Nord. C’est 70 % des pièces qui devront en provenir. La nuance est énorme ! Ainsi, le Mexique pourra fondre de l’aluminium primaire ou recyclé provenant de n’importe où dans le monde et prétendre que la pièce d’automobile est conforme aux exigences du traité de libre-échange. Le traité lui en donne pleinement le droit.

Lorsqu’un flou subsiste sur ce genre de dispositions, il y a une marge de manoeuvre pour l’interprétation. En incluant une clause pour l’acier exigeant qu’il soit fondu et coulé sur le territoire nord-américain pour qu’une pièce en acier soit considérée comme étant de fabrication nord-américaine, le flou est dissipé. Le refus d’introduire une telle précision pour l’aluminium donne carte blanche à l’importation d’aluminium étranger à la zone de libre-échange.

Corriger le tir

J’osais croire que le gouvernement, conscient des faiblesses de l’accord, tenterait de corriger le tir, de soutenir le secteur de l’aluminium du Québec et du Canada. D’autant plus que 1,3 milliard de dollars avaient été prélevés en contre-tarif en 2018 et 2019 lors de la guerre commerciale avec les États-Unis au sujet de l’aluminium et de l’acier. Ces sommes ne sont jamais revenues à l’industrie de l’aluminium…

Dans une analyse réalisée par le Groupe Performance stratégique, à partir de modèles économiques construits avec des données publiques officielles, on voit maintenant que l’incertitude sur le marché nord-américain de l’aluminium a de graves conséquences sur l’économie du Québec. Six projets de construction ou d’expansion sont en péril, ce qui représente un manque à gagner en investissement de 6,242 milliards de dollars et 1190 emplois directs lors de la phase d’exploitation. Sur une base récurrente, ce qui est en jeu, c’est un milliard par année dans l’économie québécoise.

J’ose espérer que la vice-première ministre et son gouvernement vont prendre leurs responsabilités et relever leurs manches pour assurer l’avenir de l’aluminium au Québec, et plus particulièrement dans notre région. Ce n’est pas en niant les conséquences de l’accord que le problème va disparaître. On a beau jouer sur les mots, les travailleurs du secteur de l’aluminium voient clair et demandent mieux du gouvernement.


 
5 commentaires
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 13 février 2020 08 h 14

    Quoi d'autre?

    Que ne sait-on pas encore sur ce " libre" "échange"?

  • Germain Dallaire - Abonné 13 février 2020 10 h 06

    Et que dire de François Legault?

    On parle de 1190 emplois directs qui sont mis en danger par cette clause du nouvel Alena. Ces emplois sont à mettre en perspective avec les 250 emplois promis par GNL Québec. Pendant que François Legault appuie la réalisation de GNL, il appelle à la ratification de l'ACEUM. Pourtant, les chiffres parlent d'eux-mêmes et ce, sans même mentionner les tonnes de GES générées par l'extraction du gaz de schiste. Comme dirait l'autre: N'en jetez plus, la cour est pleine!
    M. Maltais a parfaitement raison de souligner la faiblesse des arguments de Mme Freeland. Ce n'est cependant pas la première fois qu'un politicien ou une politicienne cherche à nous faire passer une vessie pour une lanterne. Par contre, globalement, la position de Mme Freeland est parfaitement compréhensible. En défendant les intérêts du Canada anglais, elle fait ce que les gouvernements fédéraux ont toujours fait dans les négociations des accords de libre-échange (Asie-Pacifique, Europe et les deux Alena). Faut-il rappeler que dans chacun de ces accords, le gouvernement fédéral a chaque fois cédé 2% du marché du lait. Il faut le dire et le répéter, à chacun de ces accords, c'est le peuple québécois qui a été le dindon de la farce. Que ferait le Canada dans ce genre de négociation s'il n'avait pas le Québec comme monnaie d'échange?
    Si la position de Mme Freeland est compréhensible, celle de M. Legault l'est beaucoup moins. Elle montre les limites d'un nationalisme essentiellement culturel qui se refuse d'aller au bout sa logique et de s'exprimer au niveau économique. M. Legault est piégé par son appui au neo-liberalisme. Il démontre par A + B = C qu'un nationalisme qui ne tire pas les conséquences au niveau économique et ne rompt pas avec le neo-liberalisme n'ira jamais bien bien loin dans la défense des intérêts du peuple québécois. Il fait même le contraire, il les dessert!

  • François Beaulne - Abonné 13 février 2020 10 h 58

    Désinformation programmée

    Vous avez tout à fait raison de vous méfier de ce discours volontairement désinformateur. Les précisions que vous apportez sont tout à faites exactes et n'augurent rien de bon pour l'industrie de l'aluminium du Québec.
    Les pièces faites en aluminium peuvent bien provenir à 70% d'<Amérique du Nord>, c'est à dire du Canada, du Mexique ou des US, mais la matière première pour les fabriquer, l'aluminium peut provenir sans restriction de Chine ou d'ailleurs.
    Comme les US et le Mexique possèdent davantage d'usines de montage que le Canada, nous serons perdants sur toute la ligne.

    Les efforts soutenus que mettent le libéraux de Trudeau, notammment Mme Freeland, pour expliquer aux Québeçois qu'ils sortent gagnants de cet accord sont suspectes.
    Et pour cause. Il fallait entendre Trump, lors de son Discours à la Nation, se gargariser et se vanter de l'excellent accord qu'il venait de signer avec le Mexique et le Canada, en remplacement du <pire accord> jamais signé par les US qu'était l'ALENA.
    Qui dit vrai au sujet de ce nouvel accord? Dans ce cas-ci il faut donner raison à Trump.
    Le Canada n'a arraché que des miettes, et ce sur le dos du Québec. Ne pas le reconnaître c'est mentir à la population québécoise.

    Mais il n'y a pas que le Québec qui sort sacrifié de cette entente. La souveraineté même du Canada y perd des plumes puisque ce traité oblige dorénavant le gouvernement canadien à demander l'aval des US avant de pouvoir signer des ententes commerciales avec des pays qui sont en litige avec les US, comme la Chine, qui représente pourtant un marché important pour une série d'exportations canadiennes et québécoise.

    Mme Freeland et son gouvernement libéral devraient se garder une petite gêne plutôt que de se transformer en apologistes inconditionnels de cett nouvelle version du libre-échange. Comme quoi, les <fake news> ne sont pas le privilège du seul Trump..

  • Yves Corbeil - Inscrit 13 février 2020 11 h 13

    Le travail de sape des quinze années libéral au pouvoir avec la complicité des fédéraux

    Comment réusir à s'assurer qu'une société ne menacera pas la belle fédération multiculturelle hérité de Trudeau père. Bien exactement comme ils ont fait pendant toutes ces années qui ont suivi le rapatriement de la constitution et la charte maudite de Trudeau. Un peuple à terre avec un système d'éducation qui favorise la technique pour combler des jobs de bras en usine ou ailleurs ça mène ou nous sommes, à terre. Et tous ces traitées de libre-échange ne font qu'ajouter à la déterioration de notre situation, car impossible de rivaliser contre ces géants qui entreront chez nous pour exploité la main d'oeuvre bon marché et tuer nos propres entrepreneurs impuissants contre ces géants. Faîtes l'inventaire de tout ce qui est disparu ces dernières décennies et ce n'est pas près d'arrêter, Bombardier le dernier en liste mais on va sauver queques jobs, pour combien de temps, l'avenir le dira.

  • Hélène Somma - Abonnée 13 février 2020 20 h 06

    Madame Freeland négociatrice?

    Je n'ai jamais eu confiance en madame Freeland aux affaires étrangères. Le Québec et le Canada méritent mieux. Trump a su comment la mettre en poche, malheureusement pour nous.