Ma vérité

«J’avoue pourtant que les causes de ce fossé entre ce que j’ai écrit et ce que certains lecteurs sincères ont cru comprendre demeurent encore pour moi mystérieuses», souligne l'auteur.
Illustration: Le Devoir «J’avoue pourtant que les causes de ce fossé entre ce que j’ai écrit et ce que certains lecteurs sincères ont cru comprendre demeurent encore pour moi mystérieuses», souligne l'auteur.

Ma dernière chronique intitulée « Jouir sans entraves »a soulevé un tollé dans certains milieux. Dans cet article consacré à l’affaire Matzneff, je soutenais que le silence et l’impunité qui ont entouré pendant 30 ans les agissements de l’écrivain ne relevaient ni de l’omerta imposée par un milieu littéraire suranné ni d’une prétendue culture patriarcale dont la France serait la terre d’élection. Au contraire, ce silence s’explique par l’« interdiction d’interdire », cette idéologie issue de Mai 68 qui dominait sans partage les milieux littéraires de cette époque. Ce n’est d’ailleurs pas moi qui le dis, mais la victime elle-même de Gabriel Matzneff, Vanessa Springora, qui affirmait sur les ondes de France Culture le 3 janvier dernier qu’« à cette époque il était interdit d’interdire ».

Certains lecteurs en ont conclu que, choisissant de traiter des causes profondes de cette affaire plutôt que de dénoncer une fois de plus l’écrivain, je défendais secrètement Gabriel Matzneff et cautionnais ses agissements. Qu’il me soit permis de rappeler ici que telle n’a jamais été mon intention. Jamais les gestes de Matzneff sur une jeune fille de 14 ans n’ont été défendables, pas plus aujourd’hui que dans les années quatre-vingt.

J’avoue pourtant que les causes de ce fossé entre ce que j’ai écrit et ce que certains lecteurs sincères ont cru comprendre demeurent encore pour moi mystérieuses. Sachant que sur la place de Paris plus personne ne défend Gabriel Matzneff et que même certains de ses anciens soutiens se transforment miraculeusement en parangons de vertu, je n’ai tout simplement pas cru bon de me joindre à la meute. Mais cela, peut-être les lecteurs québécois ne le savaient-ils pas. Peut-être aussi ma pudeur naturelle, d’ailleurs revendiquée, à m’inquiéter de la colère des foules aujourd’hui déferlantes sur Internet a-t-elle contribué à cette incompréhension. Je le confesse, j’ai toujours répugné à participer aux lynchages médiatiques, devenus légion depuis quelques années.

Car on peut à la fois dénoncer un criminel, réclamer justice, s’opposer à son lynchage médiatique et considérer que certaines de ses oeuvres méritent le détour. C’est la ligne fragile sur laquelle je tente depuis toujours de me tenir en équilibre. Je le constate, l’exercice est périlleux et pas toujours réussi, mais je crois qu’il en vaut la peine.

74 commentaires
  • Sylvain Deschênes - Abonné 9 janvier 2020 06 h 35

    Perversion de classe

    Évidemment, quand on commence l'explication en affirmant péremptoirement que "le silence et l’impunité qui ont entouré pendant 30 ans les agissements de l’écrivain ne relevaient ni de l’omerta imposée par un milieu littéraire suranné ni d’une prétendue culture patriarcale dont la France serait la terre d’élection", on risque d'être, au moins, "incompris".

    Que les pédophiles et adeptes du droit de cuissage (des phénomènes qui ne datent pas des années soixante) se soient emparés de l'interdit d'interdire pour se justifier ne relève pas de la gauche mais de la perversion. Dans ce cas-ci, son acceptation relevait indubitablement d'un privilège de classe.

    D'où la nécessité d'une révolte populaire.

    • Danièle Jeannotte - Abonnée 9 janvier 2020 09 h 07

      Je n'en reviens tout simplement pas. Est-il permis, en 2020, d'émettre une opinion qui, sans jamais excuser les agissements de cet écrivain, propose une explication, juste ou non, du long silence du milieu littéraire français sans se faire traîner dans la boue? En quoi le fait de les attribuer à l'atmosphère de l'époque constitue-t-il une défense des gestes en question? Que Patrick Lagacé (de La Presse, tiens, tiens) ait blâmé Le Devoir d'avoir publié de l'édito de Christian Rioux est le reflet de cette époque sans nuances. On accuse ou on défend avec la même violence et sans autre forme de procès.
      Deux choses : 1) l'abus de pouvoir par ceux qui l'exercent a toujours existé et, n'en déplaise à ceux qui déchirent aujourd'hui leur chemise, continue d'exister malgré MeToo, Idle No More et autres mouvements populaires. 2) ce phénomène n'est pas limité à la France, comme l'indique d'ailleurs le procès Weinstein. La francophobie primaire de certains commentateurs-trices de l'actualité les empêche parfois de voir l'ensemble de la situation.
      Peut-être que l'explication de Christian Rioux est à côté de la cible, peut-être qu'elle est juste, mais elle en vaut une autre et il a le droit de l'exprimer. J'espère que Le Devoir n'en profitera pas pour faire taire la seule voix dissonante qui s'exprime dans ses pages. S'il le fait, il perdra des joueurs.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 janvier 2020 09 h 25

      Justement M. Deschênes, ceux qui sont les pourfendeurs de M. Rioux, eh bien, ils sont les mêmes de la gauche plurielle où tout est permis en autant que vous n’êtes pas un homme blanc. Ils sont prêt à donner leur support aux idéologies patriarcales qui enferment la femme dans une prison bien à elle, voile oblige, et pourtant, ils se revendiquent de la liberté d’expression ou autres. Ils conjuguent à l’interdit de l’appropriation culturelle, à la discrimination systémique, à la dénonciation du racisme systémique inexistant, tout cela, pour être consacrer comme grands prêtres à l’autel de la très sainte rectitude politique. Ils sont pour les droits de l’homme en autant que cela entre dans leur définition fermée. Pas un mot de leur part sur les Ouïgours en Chine, vous savez cette minorité musulmane ou plus d’un million sont internés dans un camp de concentration qu’ils appellent communément un camp de rééducation. Ils sont où nos défendeurs des droits humains? Ils sont où?

      Pardieu M. Deschênes, "ce silence et cette impunité qui ont entouré pendant 30 ans les agissements de l’écrivain ne relevaient ni de l’omerta imposée par un milieu littéraire suranné ni d’une prétendue culture patriarcale dont la France serait la terre d’élection", mais de tout le monde. Comment, après lu un de ses livres, peut-on affirmer qu’on n’avait rien vu ou entendu? De grâce, c’était écrit sur une page blanche en noir et blanc et toute la France le savait éperdument. Il a fallu que ce soit Denise Bombardier, une étrangère, qui lève le voile sur ce pédophile.

      En extrapolant, on comprend bien pourquoi plusieurs des amis de Gabriel Matzneff ont eu une révélation sur le tard concernant la vraie nature de l’auteur déchu. En fait, ce sont les mêmes qui, durant la 2e guerre dans la France de Pétain, collaboraient avec les nazis. Une fois que la défaite allemande était devenue certaine en 1944, ils sont convertis dans la Résistance. François Mitterrand, l’ancien président, était un de ceux-là.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 9 janvier 2020 09 h 37

      Surtout quand on donne à « comprendre » que toutes ces perversions ne seraient pas si terribles si elles pouvaient être rapportées à « l’amour (qui) peut être tour à tour obscène, menteur, trompeur, hypocrite, manipulateur, inconscient et même mener au viol et au meurtre », comme il l'explique au benêt de service dans La Presse d'aujourd'hui. Pour Rioux, ce que l'oeuvre par ailleurs « exigeante » de Matzneff met en exergue, c'est la bien pire horreur de cet « interdit d'interdire » généralisé dont se revendiqueraient toujours de manière bien plus perverse et délétère tous les méchants 68ards attardés et leur complaisante descendance. Il serait parfaitement odieux de suggérer que c'est à la défense du privilège de classe que vous évoquez que le conservatisme de Rioux se serait porté, mais admettons que l'opiniâtreté avec laquelle il s'empare de toutes les occasions de poursuivre son réquisitoire contre les idées progressistes l'ont cette fois conduit à se trouver en fort mauvaise compagnie.

    • Irène Doiron Et M. Pierre Leyraud - Abonnée 9 janvier 2020 13 h 48

      @ Cyril Dionne
      Contre -vérité manifeste, facilement vérifiable au sujet de F Miterrand.
      Dans votre commentaire, on lit :"Une fois que la défaite allemande était devenue certaine en 1944, ils sont convertis dans la Résistance. François Mitterrand, l’ancien président, était un de ceux-là." et l'affirmation que vous faites au sujet de F Miterrand est une contre-vérité puisqu'il est facile de vérifier que, dès 1942 il a collaboré avec...la Résistnce et il a rejoint la France Libre en novembre 1943, et, en 1943, la défaite allemande n'était pas évidente. Je tiens à préciser que je ne suis pas un admirateur de F Miterrand , je connais aussi son passé à Vichy et son amitié avec le collaborateur Bousquet, mais il est tout à fait abusif et faux de le considérer comme "un résistant de la dernière heure".

      Pierre Leyraud

    • Jean-Charles Morin - Abonné 9 janvier 2020 14 h 15

      "Que les pédophiles et adeptes du droit de cuissage (des phénomènes qui ne datent pas des années soixante) se soient emparés de l'interdit d'interdire pour se justifier ne relève pas de la gauche mais de la perversion. Dans ce cas-ci, son acceptation relevait indubitablement d'un privilège de classe." - Sylvain Deschênes

      "Que les pédophiles et adeptes du droit de cuissage (des phénomènes qui ne datent pas des années soixante) se soient emparés de l'interdit d'interdire pour se justifier ne relève pas de la gauche mais de la perversion. Dans ce cas-ci, son acceptation relevait indubitablement d'un privilège de classe." - Sylvain Deschênes

      C'est cette tentative de dissocier le "droit de cuissage", que s'appropriaient certains individus, de la complaisance affichée à leur endroit par la mouvance de la gauche soixante-huitarde qui relève de la perversion. L’écrivain n’aurait pas affiché aussi ouvertement ses turpitudes s’il ne s’était pas cru appuyé par les regards complices venant du milieu au sein duquel il avait l’habitude d’évoluer. Que la réflexion marxiste croit y voir en plus - comble de l'ironie - un "privilège de classe" constitue un parfait exemple de pornographie intellectuelle.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 janvier 2020 15 h 48

      Désolé M. Leyraud, j’ai fait un travail de recherche à l’université sur le sujet. Mitterrand a collaboré avec le régime pro-nazi de Pétain. M. Mitterrand a déserté le gouvernement de Vichy et n'a rejoint la résistance contre les Allemands qu'en fin de 1943, 8 mois avant que les Allemands soient chassés de la France et après que la victoire des Alliés était devenue une certitude. On ne se chicanera pas pour quelques mois.

      La révélation la plus surprenante de M. Mitterrand concerne peut-être son étroite amitié avec le chef de la police de Vichy, René Bousquet, qui a coopéré avec les Allemands pour expulser des dizaines de milliers de Juifs vers les camps de la mort nazis.

      Cette amitié a survécu à la guerre et n'a pris fin que lorsque M. Bousquet a été assassiné à Paris alors qu'il était sur le point d'être jugé pour crimes contre l'humanité. Dans le livre, "Une jeunesse française" de Pierre Péan qui a interviewé le président français, celui-ci qualifie M. Bousquet de « séduisant » et de bonne compagnie.

      Eh oui, c’était un résistant de la dernière heure. Pas exactement un Jean Moulin de 1940, celui qui a été torturé à mort par nulle autre qu’un certain Klaus Barbie. En fait, on pouvait compter sur les doigts de la main les résistants français avant que la victoire sur les Allemands devienne apparente pour tous si on exclut les communistes à la solde de Staline.

  • Hélène Gervais - Abonnée 9 janvier 2020 06 h 44

    Vous faites bien ....

    M. Rioux de répondre à vos détracteurs. J'ai lu votre article naturellement et je ne m'en suis pas offusquée du tout, probablement parce que j'avais compris ce que vous exprimiez, sinon j'aurais été offusquée, ce qui ne fut pas du tout le cas. Par contre les bras m'en sont tombés quand j'ai lu la colère, si on peut appeler cela comme ça, du journaliste de La Presse concernant ce même article, et je me suis demandé comment il se faisait que je n'avais pas du tout lu cela de la même façon que lui. Mais bien sûr, chacun lit et comprend à sa façon. J'apprécie beaucoup vos articles, j'espère donc que vous continuerez longtemps à écrire dans mon journal préféré.

  • Marc Therrien - Abonné 9 janvier 2020 06 h 46

    Manipuler les passions tristes avec soin


    C’est probablement cette incapacité d’argumenter raisonnablement et intelligemment qui contribue à ce que parfois, dans le JDM par exemple, des espaces de commentaires pour des articles des chroniqueurs réguliers sont soudainement inexistants quand ces chroniques portent sur des sujets devenus trop brûlants. Ce problème n’est pas nouveau. Depuis les années 1600, avec le philosophe Spinoza, on observe que les passions tristes que sont la crainte, le désespoir, la moquerie, l’envie, la honte, la colère et la vengeance sont facilement contagieuses chez la foule lyncheuse. Les populistes doivent donc les manipuler avec soin. La méfiance envers les institutions serait nocive pour la santé mentale individuelle et collective si elle se transformait en pure paranoïa.

    Marc Therrien

  • Yvon Montoya - Inscrit 9 janvier 2020 06 h 49

    Dans le fond vous dites la même chose que votre dernier article parce que G Matzneff ne participait pas a ce slogan «  il est interdit d’interdire » puisqu’il avait 20 ans non en 68 mais en 56... d’ailleurs les journaux sérieux et les intellectuels sérieux disent bien qu’il etait lu, peu certes, et protégé par des gens de Droite. Vous vous avez profite pour attaquer idéologiquement très mal a propos toute la pensée progressiste et la Gauche française. D’ailleurs l'épouse de P. Muray dira bien que ce grand pamphlétaire participait de l’esprit Mai 68 pourtant vous l'appréciez. Les femmes en France ne purent avoir un compte en banque que trois ans avant Mai 68; des amies allaient se faire avorter a gros risques hors du pays...oui cet «  Interdit d’interdire » était bienvenu pour nous comme cela fut bienvenu au Quebec pour la Revolution Tranquille dont vous héritez le combat. Cela a offert au Quebec de très grands artistes et intellectuels...Pourquoi crachez dans la soupe alors que vous «  jouissez » de ce combat d'émancipation qui fait que les femmes ne sont plus considérées juridiquement immatures et qu’elles ont la liberté de la contraception...il est dommageable pour un journaliste qu’il ait si peu de connaissances, experiences,, d’un pays qu’il doit couvrir en toute objectivité.

    • Raymond Labelle - Abonné 9 janvier 2020 17 h 39

      Au moins vous comprenez que M. Rioux n'appuie pas Matzneff, mais propose une interprétation de ce que l'acceuil de son oeuvre à différentes époques dans une société peut signifier quant à l'état et à l'évolution de cette société. Vous divergez de lui quant à cette interprétation, mais on voit que vous comprenez le sujet dont il parlait dans sa chronique et l'interprétation y proposée.

      Ce que M. Rioux regrette ici, c'est que l'on ait interprété cette chronique comme un appui à Matzneff quant à ses comportements pédophiles - erreur que vous ne faites pas.

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 janvier 2020 07 h 08

    « Prenons donc garde à ces procès médiatiques... » - C. Rioux, dans sa chronique Jouir sans entraves

    Monsieur Rioux,

    Une femme directrice d'une grande maison d'édition publie un livre racontant comment un écrivain vénéré de 37 ans son ainé a abusé d'elle alors qu'elle avait 14 ans, ces actes et le prénom de la jeune fille étant enfermés pour toujours dans un livre autobiographique de l'écrivain en question.

    Vous voudriez que les médias fassent quoi, au juste, avec çà ?

    C'est quoi, un « procès médiatique » ?

    Vous terminez votre chronique « Jouir sans entraves » par ceci : « Dans le cas qui nous occupe, il sera toujours plus facile de lyncher un vieil écrivain français que pratiquement personne n’a lu que de s’interroger sur les sources profondes d’une telle "affaire". »

    C'est sympa de faire une chronique tentant de nous expliquer ce que vous croyez être « les sources profondes » de cette affaire (là-dessus, il y a matière à débat, voir l'hyperlien à la fin de mon commentaire), mais pourquoi sentez-vous au passage le besoin d'accuser les journalistes actuels de lâcheté ?

    Pourquoi devrais-je lire l'oeuvre de Matzneff pour obtenir le droit de trouver que ce qu'il a fait est dégoutant, même si l'époque appelait à « jouir sans entraves »

    Pourquoi avez-vous besoin d'accuser la presse dans un texte visant à nous expliquer une époque ?

    https://youtu.be/M5vh4aTl8XE?t=1121