Mon pays, c’est l’hiver

L’hiver, au Québec, c’est loin de la ville qu’on le vit le mieux.
Photo: Mathieu Dupuis Getty Images L’hiver, au Québec, c’est loin de la ville qu’on le vit le mieux.

L’hiver au Québec : saison des bourrasques, des glaçons, des blizzards, de la poudrerie, des épinettes lourdes de cette neige collante qui fait la joie des enfants. Le Québec, c’est l’hiver. Quelques arpents de neige, écrivait Voltaire le dédain dans l’âme.

Pourtant, l’hiver ici, pour peu que l’on s’y fasse, est une saison qui élève l’âme. Le crépitement du feu marque les secondes qui s’écoulent. Au coin d’un poêle en fonte bien pesant et chaud, on s’éveille, café en mains, grillant du pain pour déjeuner. On se raconte des histoires. On lit un roman, puis on s’endort le soir venu. On attend que la nuit tombe, cette nuit feutrée unique que nous offrent les tempêtes généreuses.

L’hiver, au Québec, c’est loin de la ville qu’on le vit le mieux. Loin des soucis, des embouteillages, du déneigement, du stationnement ardu, de l’impatience, du calcium et de la gadoue. La ville contemporaine semble être une invention adaptée au désert plus qu’à tout autre endroit. Las Vegas comme archétype. Le temps n’y change jamais. Le relief est plat. Le soleil brille, et la prévisibilité de sa présence est ennuyeuse. L’occupation humaine est dense, organisée, efficace, rationnelle. Tout cela ne colle pas, ici.

Ici, c’est l’espace, la topographie variée, accidentée, le climat changeant. La ville est une nécessité du monde contemporain, mais pas une fin. Ici, c’est le village qui est la forme urbaine ultime. Le village comme système solaire. Les maisons et commerces locaux gravitant autour de l’hôtel de ville, de l’école, du bureau de poste et du clocher. Le village entouré de champs, de montagnes ou de forêt. Au village, l’hiver est bon. Voilà pourquoi il me semble être le pinacle de notre évolution collective ; parce que l’hiver n’y est pas seulement tolérable, il y est beau.

Pendant que la grande ville s’enorgueillit de ses commerces semblables à ceux des autres grandes villes, de ses tours plus hautes et nombreuses que là-bas, de ses lumières qui jamais ne s’éteignent, pendant que s’y biffent tous les particularismes qui font d’un territoire un pays, le village, lui, impassible, conserve. Il ne fige rien, car tout y vit, tout y vibre plus qu’ailleurs.

On y meurt bien sûr beaucoup, de nos jours. Beaucoup de vieux yeux gris s’y ferment pour l’éternité, emportant dans la tombe des manières de dire, de comprendre et de faire qui, se raréfiant, deviennent de plus en plus précieuses. Et sonne le tocsin, et marche la lente procession du temps qui fuit.

En ville, on remplace plus facilement ce qui s’envole. La vie tourbillonne, et le tumulte ne laisse pas place au lancinant sentiment du deuil. Mais au village, on oublie moins. La permanence y a encore sa place. Les bancs de l’église, les marches du bureau de poste, les tableaux noirs de l’école, eux, se souviennent et rappellent aux vivants la présence et l’héritage des morts.

C’est dans cette permanence du village que vibre tragiquement la vie, et c’est dans la ouate poudreuse de l’hiver qui se dépose dans la cour de la petite école que s’apaisent les âmes agitées. Elles s’y apaisent et évitent ainsi de se perdre. Elles survivent au tragique grâce à la continuité que lui offrent les balises que sont ces édifices autour desquels se bâtissent et s’organisent les villages. Le village est une maison lumineuse qui abrite l’âme du Québec de l’obscurité d’un crépuscule hâtif.

Le peuple québécois est un peuple qui sait survivre, on le sait. Il a survécu comme l’habitant survit à l’hiver. Au coin du feu, en famille, dans la chaleur d’une maison où le thé est toujours prêt à être versé, où les cartes n’attendent que d’être brassées une nouvelle fois pour chasser la nuit, où l’on naît, vit et meurt le temps venu. Il a survécu parce qu’il a su voir le blizzard passer et rester à l’abri. Rester à l’abri, c’est rester vivant. L’hiver au chaud nous aide à comprendre le Québec, et à voir en son refus de se perdre la plus grande poésie politique de notre temps.

15 commentaires
  • Paul Toutant - Abonné 30 décembre 2019 07 h 30

    L'hiver d'une paix

    Ah, le beau Québec rural en hiver. Votre portrait semble tiré d'un épisode du Temps d'une paix. Le clocher, le tableau noir, le perron d'église... Votre hiver passéiste est bien déconnecté de la réalité des villages d'aujourd'hui. Bonne année tout de même!

    • Cyril Dionne - Abonné 30 décembre 2019 09 h 28

      Ah! « ben ». Les réalités d'aujourd'hui ne transcendent pas celles d'hier, avec toute la technologie que vous voulez. Et j’aime la technologie. En tous cas, ce portrait de Mme Langevin est bien plus beau que celui de cette ville dysfonctionnelle aux cônes orange qu’on appelle Montréal. Idem pour ses villes périphériques qui ont tout sauf une âme.

    • Gilles Théberge - Abonné 30 décembre 2019 14 h 29

      Tout à fait d'accord avec monsieur Dionne. La ville perverti peut-être ceux qui s'y moule dedans, jusqu'à oublier d'où ils viennent.

      Je suis pârticulèrement d'accord avec cette pensée : « L’hiver, au Québec, c’est loin de la ville qu’on le vit le mieux. Loin des soucis, des embouteillages, du déneigement, du stationnement ardu, de l’impatience, du calcium et de la gadoue ».

      La grande paix, pour ne pas dire l'équilibre enfin retrouvé.

  • André Joyal - Inscrit 30 décembre 2019 08 h 25

    Où il est votre hiver?

    ...dans vos rêves. Hélas, tout ça c'est fini. Je me demande si cette année je pourrai aller marcher en raquettes sur le petit lac des Batures (Île- des-soeurs). Merci quand même de nous faire rêver.
    En lisant le no spécial du « Point » sur l'origine de l'homme (qui embrasse la femme), je rêve moi-aussi. Oui, à l'âge de la pierre : l'âge d'or de l"humanité même si Homo sapiens n'était pas vêtu d'un Kanuk.

  • Louise Collette - Abonnée 30 décembre 2019 08 h 44

    Hiver

    D'accord mais qand on parle de l'hiver il faudrait que ce soit le vrai hiver, pas la températue et le temps en dents de scie auquel nous assistons maintenant, le dangereux verglas à répétition pendant des mois, il n'y aplus rien d'intéressant dans ces changements climatiques et ce n'est que le commencement.
    Comme le dit Monsieur Toutant, le portrait du Temps d'une paix... mais ce temps est révolu.
    Désormais on ne sait plus ce qui va nous tomber dessus.
    J'ai aimé l'hiver.

    • Jean Richard - Abonné 30 décembre 2019 12 h 26

      Madame Collette, si vous avez aimé l'hiver, vous pouvez continuer à le faire car l'hiver n'a pas changé, du moins pas autant que la perception de trop de gens.
      Des hivers en dents de scie ? Dans le sud du Québec (et dans les provinces de l'Atlantique), ça a toujours existé et pour une raison bien simple, notre situation géographique. Dit d'une façon simplifiée, les tempêtes sont causées par l'affrontement entre les masses d'air froid venues du nord et les masses d'air chaud et humide venues du sud. Étant à mi-chemin entre le pôle Nord et l'équateur, nous sommes pour ainsi dire sur la ligne de front. Sur nos régions, les vagues de froid prolongées sont l'exception plus que la règle.

      En fouillant dans nos souvenirs, on arrive souvent à y retrouver des situations où les conditions climatologiques n'avaient rien de si différent avec ce qu'on retrouve aujourd'hui.

      Début des années 60, dans un petit village le long de l'estuaire à l'est de Québec, d'abondantes pluies verglaçantes avaient coupé les uns derrière les autres les liens qui nous unissaient au reste du monde : panne électrique de plusieurs jours, panne téléphonique, et sur le toit des maisons, ces immenses antennes de télé en forme de râteau géant s'effondraient les unes derrières les autres. Faut-il ajouter qu'au lendemain de ce verglas, les raquettes étaient devenues inutiles pour se promener dans les champs. La couche de glace pouvait supporter le poids d'une voiture.

      Milieu des années 70, dans l'autocar reliant Québec à Montréal, nous quittons la vieille capitale généreusement enneigée. Sitôt engagés sur l'autoroute, un petit roupillon vient effacer l'ennui profond de cette autoroute. Réveil à la hauteur de Belœil comme à la sortie d'un rêve : il n'y a plus rien de blanc. Nous étions au lendemain de la fête des Rois et la région de Montréal était encore en tenue d'automne, sans neige.

      Il n'y a pas deux hivers pareils, mais il y en a plusieurs qui se ressemblent et ça, depuis bien des années.

  • Cyril Dionne - Abonné 30 décembre 2019 09 h 22

    Merci!

    Quel beau texte. En quelques lignes, vous résumez l’essentiel de la présence des Français d’Amérique en cette terre inhospitalière pour plusieurs. Il est beau notre désert blanc.

    Merci Mme Langevin.

  • Alain Roy - Abonné 30 décembre 2019 10 h 03

    Poésie

    Quelle poésie, vous me faites vibrer ce matin, et aimer encore plus l'hiver, et ma patrie.
    Merci.