Aide médicale à mourir: une victoire de l’humanisme

«La médecine se doit d’être accompagnatrice jusqu’à la fin: la mort n’est pas un échec mais un aboutissement inéluctable et universel qu’il nous appartient de rendre confortable autant que faire se peut», estime l'auteur.
Photo: Sing Kamc Getty Images «La médecine se doit d’être accompagnatrice jusqu’à la fin: la mort n’est pas un échec mais un aboutissement inéluctable et universel qu’il nous appartient de rendre confortable autant que faire se peut», estime l'auteur.

Dans sa décision du 11 septembre 2019, remarquablement étoffée sur 186 pages, madame la juge Christine Baudoin demande aux législateurs fédéral et provincial (du Québec) de modifier les lois sur l’aide médicale à mourir (AMM) en enlevant les critères de « mort naturelle raisonnablement prévisible » (MNRP) et de « fin de vie ». Ce faisant, madame la juge remet à l’avant le critère fondamental pour le patient qui est celui de souffrir d’un problème de santé grave et irrémédiable « (y compris une affection, une maladie ou un handicap) lui causant des souffrances persistantes qui lui sont intolérables au regard de sa condition » (paragraphe 4 de la décision du 6 février 2015 de la Cour suprême du Canada). À l’unanimité, la Cour suprême avait clairement indiqué les critères que doit respecter un patient pour avoir droit à l’AMM (ou au suicide assisté) et n’avait en aucune façon donné une limite temporelle, ce que venait de facto faire cet ajout du Canada par la MNRP et créer une importante confusion chez les médecins.

Quoi qu’il en soit, le jugement de madame la juge Baudoin renvoie le législateur à sa table de travail et l’exhorte à enlever ces critères temporels pour être conforme à la décision de la Cour suprême. Cela ne devrait pas être difficile : les autres critères sont adéquats, clairs, et il n’y a qu’à enlever ces deux références temporelles. Ainsi, les patients qui souffrent de pathologies chroniques graves et irrémédiables, en particulier les maladies neurodégénératives physiques (sclérose latérale amyotrophique (SLA) — sclérose en plaques — myélopathies, etc.) pourront avoir accès à ce soin ultime, légal, éthique et moral, pour reprendre les termes du Dr Alain Naud.

Nous demandons instamment aux gouvernements de ne pas porter ce jugement en appel et ainsi prolonger inutilement un questionnement qui n’a pas lieu d’être considérant la décision de la Cour suprême. Comme médecin, je ne peux approfondir les tenants et aboutissants des arguments juridiques constitutionnels avancés par madame la juge Baudoin ; par contre, sur les aspects socio-médicaux, que j’ai eu l’occasion d’entendre quasi in extenso lors de l’audience de 7 semaines en janvier et février 2019, la décision est magnifiquement argumentée, en particulier sur l’amalgame entre contagion suicidaire et AMM qu’a voulu mettre en avant le procureur fédéral et qui n’est soutenu par aucune donnée probante.

L’autonomie des individus et particulièrement des patients est un principe fondamental, de même que le respect qu’on leur doit sans paternalisme médical, légal et encore moins religieux. Et la médecine se doit d’être accompagnatrice jusqu’à la fin : la mort n’est pas un échec mais un aboutissement inéluctable et universel qu’il nous appartient de rendre confortable autant que faire se peut, que ce soit par des soins palliatifs de qualité, en particulier à domicile, ou lorsque ceux-ci ne répondent pas ou plus aux besoins du patient, en recourant à l’AMM si tel est son désir.

Enfin, il est important de préciser ici que cette décision n’implique aucunement l’AMM chez les mineurs, les personnes devenues inaptes ainsi que les personnes vivant avec des problèmes de santé mentale : ces débats devront être faits en société et avec des experts, et ce, en toute transparence non partisane, pour reprendre le leitmotiv de madame Véronique Hivon. Et je termine en précisant que la limite absolue, en ce qui nous concerne, est celle de l’interdiction chez les personnes inaptes, quelle que soit la raison, et qui n’auraient pas signifié leurs volontés par des directives médicales anticipées.

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9 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 14 septembre 2019 07 h 52

    Humanisme et progrès...

    Encore faudrait-il s'entendre sur le terme ''humanisme'', concept qui a eu une longue histoire et a connu bien des interprétations? J'ai de la difficulté à croire que le suicide assisté soit un progrès pour l'homme. Encore là, il faudrait s'entendre sur ce qu'est le progrès. Vaste débat qui hante toujours l'Homme.

    M.L.

    • Marc Therrien - Abonné 14 septembre 2019 12 h 00

      Les discussions éthiques sur ce sujet qui se poursuivront confirmeront que nous avons encore besoin de la philosophie pour au moins deux de ses raisons d'être: penser mieux pour vivre mieux et apprendre à bien mourir après avoir bien vécu. Qui consent à la vie, consent à la mort et il y a au moins deux formes de consentement qui permettent l'existence de la liberté qui s'exerce dans l'acte de choisir.

      Marc Therrien

    • Marc Therrien - Abonné 14 septembre 2019 14 h 44

      Les discussions éthiques sur ce sujet qui se poursuivront confirmeront que nous avons encore besoin de la philosophie pour au moins deux de ses raisons d'être: penser mieux pour vivre mieux et apprendre à bien mourir après avoir bien vécu. Qui consent à la vie, consent à la mort et il y a au moins deux formes de consentement qui permettent l'existence de la liberté qui s'exerce dans l'acte de choisir.

      Marc Therrien

    • Christian Dion - Abonné 15 septembre 2019 10 h 28

      Alors, dites-moi à votre avis ce que doit être le progrès pour moi qui refuse de continuer une vie qui n'aurait plus aucun sens pour moi en ce qu'il est aucunement question pour moi de m'acrocher à elle si elle se limite à endurer des souffrances continuelles inutilement.
      Je vais vous expliquer en quoi l'AMM est pour moi un progrès. Cette possibilité d'y avoir recours évite que je le fasse par mes propres moyens sans compter que je le ferais plus tôt,avant de ne plus être capable de le faire étant donné la dégénérésence de ma maladie(SEP). Cela est sans compter le drame pour ma famille car cela serait fait sans avertir personne.
      Christian Dion.
      N.B.: M.Lebel, j'ai de plus en plus de misère à vous suivre!

    • Michel Lebel - Abonné 15 septembre 2019 17 h 37


      @ Christian Dion,

      Je n'aime pas traiter de cas particuliers sur la place publique. Selon moi, tous les moyens de la pharmacopée doivent être utilisés pour réduire les douleurs de toute personne malade. J'ajoute que la compassion des proches et des soignants est aussi bien importante pour accompagner le malade. Je crois enfin beaucoup plus aux soins palliatifs qu'à l'aide médicale à mourir pour la fin de vie.

      Ceci dit, M.Dion, sachez que j'ai vu bien de mes proches mourir. Ces expériences n'ont pas été faciles, chaque situaion étant bien particulière. Les livres du grand Jean Vanier m'aident à mieux saisir la fragilité de tous les humains, les biens-portants comme les malades, et sans doute à mieux apprivoiser la mort à laquelle personne n'échappe. Merci pour votre témoignage.

      Michel Lebel

  • Marc Therrien - Abonné 14 septembre 2019 10 h 38

    Bien mourir après avoir bien vécu


    Les personnes les plus conservatrices qui réagissent avec émotion à ce progrès particulier de l’humanisme diront qu’on joue sur les mots et rétorqueront qu’il s’agit de valoriser le suicide. Les plus radicaux évoqueront même l’idée d’un meurtre légalisé.

    Je me souviens de cette affirmation du Dr. Pierre Viens, qui pratique régulièrement l’aide médicale à mourir, après qu’on lui ait demandé si le fait d’aider une personne à mourir n’est pas en fait un aveu d’échec de la médecine qui a pour raison d’être de prolonger l’espérance de vie : «J’ai jamais tué personne». Je comprends et j'accepte l'affirmation du Dr. Viens quand je m'en tiens au premier niveau de définition du dictionnaire Larousse du verbe tuer: «causer la mort de quelqu'un de manière violente». Quand on réussira à parler d'euthanasie, dont l’étymologie du mot à l'origine, exprimait l'art de donner une bonne (eu) mort (thanatos), on pourra ensuite distinguer les types d'euthanasie volontaire, non volontaire et involontaire selon le type de consentement de la personne dont on veut accélérer la fin de vie. Comme l'euthanasie involontaire est assimilée au meurtre lorsque la personne euthanasiée a eu l'occasion d'exprimer qu'elle s'y opposait, on rassurera la population sur les moyens mis en place pour éviter cette dérive.

    Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 14 septembre 2019 10 h 42

    Bien mourir après avoir bien vécu (suite)


    «Je ne demande pas que vous me fassiez mourir, je demande simplement que vous arrêtiez mes souffrances.» Quand on prend au pied de la lettre cette phrase, on serait tenté de se dire que l'intervention est ratée puisque les personnes meurent plus rapidement avec l'aide médicale à mourir qu'avec les soins palliatifs qui ont justement pour but l'arrêt de la souffrance. C'est qu'il manque un bout à la logique complète qui se déroule comme suit: lorsque la vie n'est que souffrance, on peut décider de mettre fin à la souffrance- en mettant fin à la souffrance, on enlève en même temps la vie- enlever la vie ou donner la mort est alors un effet iatrogénique de l'intervention d'arrêter la souffrance. De bien baliser l’euthanasie volontaire par des lois bien définies nous tiens bien éloignés de l’euthanasie involontaire que plusieurs, comme la députée libérale Christine St-Pierre, par exemple, n’hésitent pas à évoquer en utilisant ce bon vieux sophisme de la pente glissante pour tenter d’ébranler les convaincus du progrès.

    Marc Therrien

  • Yvon Bureau - Abonné 14 septembre 2019 18 h 27

    Une victoire de la compassion, de la solidarité humaine et de la dignité

    MERCI Dr L’espérance pour cet excellent texte. Merci d’avoir suivi tout ce procès. Vous êtes un professionnel de références et de grand cœur. Nous honorons davantage notre humanisme/humainisme. Merci d’avoir été proche+++ de ces deux héros et de leurs supporteurs des plus généreux et nobles.

    Oui. C’est une grande victoire de la compassion, de la solidarité humaine et de la dignité. Dans l’univers des soins de fin de vie, dont fait désormais de mieux et mieux partie l'AMM, la dignité passe par le libre-choix, par la primauté du seul intérêt du finissant de la vie et par le plus du respect de ce finissant jusqu’à sa fin

    • Yvon Bureau - Abonné 15 septembre 2019 14 h 31

      par le plus GRAND respect de ce finissant jusqu’à sa fin