Tourisme: «L’enfer, c’est les autres»

«Les touristes visitent les hauts lieux comme ils vont au Walmart, espérant combler le vide de leur être en consommant toujours davantage dans une boulimie de l’avoir», estime l'auteur.
Photo: Cagkan Sayin Getty Images «Les touristes visitent les hauts lieux comme ils vont au Walmart, espérant combler le vide de leur être en consommant toujours davantage dans une boulimie de l’avoir», estime l'auteur.

Demandez aux gens ce qu’ils comptent faire à la retraite et une fois sur deux ils vous diront qu’ils veulent voyager. Or il semble qu’ils tiennent parole à en juger par ce que j’observe depuis que j’y suis, moi, à la retraite. Le tourisme de masse m’assomme, et de plus d’une façon.

D’abord, il y a tous ces clients d’Airbnb qui prennent la moitié des logements de ma rue du Plateau. Dans un va-et-vient continuel de valises à roulettes, ils se relaient sans que jamais l’on voie l’ombre d’un propriétaire. Ils font la fête jusqu’aux petites heures, mettent leurs déchets à la rue n’importe quand et n’importe comment. Ils viennent d’un peu partout dans le monde pour dépenser leurs dollars chez nous pendant que nous dépensons les nôtres chez eux.

Que viennent-ils faire ici au juste ? Ils auraient pu faire la même chose à la maison. Qu’y a-t-il ici qu’ils n’ont pas déjà à Paris, à Londres ou à Tokyo ? Ils se prennent en photo devant les peintures murales de notre immeuble comme s’il s’agissait des grottes de Lascaux. Ils envahissent le mont Royal comme s’ils voyaient un parc urbain pour la première fois. Ils font la queue devant les restos des guides touristiques. Et surtout, activité suprême du touriste de masse, ils font les magasins et achètent les mêmes produits « made in China » qu’ils ont chez eux.

Ma copine et moi avons décidé cette année de fuir la ville en allant séjourner aux Îles-de-la-Madeleine. Ce havre de paix et de silence allait nous permettre de nous ressourcer. Un peu prévenus, nous avons eu la bonne idée de nous y rendre en juin plutôt qu’en juillet ou en août. Nous avons ainsi évité de justesse les hordes de vacanciers qui envahissent les lieux dès que le thermomètre dépasse un peu les vingt degrés. Déjà, le dernier week-end avant notre retour, nous avons senti la différence. Cap-aux-Meules était devenue Old Orchard.

Remplir le vide

L’avidité des voyageurs ne connaît pas de fin. Avidité comme dans remplir le vide. Avidité comme dans désirer quelque chose avec violence. Ils visitent les hauts lieux de l’humanité comme ils vont au Walmart, espérant combler le vide de leur être en consommant toujours davantage dans une boulimie de l’avoir. Tout cela est en effet très violent.

J’ai vu aux Îles des gens faire un égoportrait devant les plus beaux paysages du monde sans jamais prendre ne serait-ce que quelques minutes pour les observer et méditer sur la mesure de l’espace et du temps. Ils cochent une liste comme s’ils étaient à l’épicerie et se pressent d’aller ensuite se faire bronzer sur la plage, armés de leur portable. Écouteurs aux oreilles, canette de bière à la bouche, le vide se comble par tous les trous.

Il en va du tourisme comme du reste. Le plus est l’ennemi du mieux. Huit milliards de Terriens qui s’agglutinent, bougent et consomment constamment, c’est le désastre assuré. Bien sûr, même si je tente de m’y soustraire le plus possible, je participe un peu à tout ça. Le problème, c’est toujours les autres.

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18 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 19 juillet 2019 07 h 24

    Être en voyage


    Quiconque aime voyager participe inévitablement à «un peu tout ça» de ce tourisme de masse que dénonce souvent les penseurs de la sociologie. Il y a cependant un moyen d’y participer autrement. Pour ma part, quand je pars en voyage, c’est avec cette pensée de Marcel Proust : «le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux». Ces nouveaux yeux transforment mon âme. De retour à la maison, quand je ferme les yeux pour rêvasser, j’ai de nouveaux souvenirs. En partant, je sais que je ne fuis rien, car c’est mon projet d’y revenir. Le but et le mouvement du voyage qui n’est pas l’errance sont les mêmes que celui de la vie : arriver et partir pour revenir à son point de départ, transformé. Je peux vivre cette expérience même dans le tourisme de masse, car c’est moi qui décide que ce que je veux faire de mon être.

    Marc Therrien

    • Jacinthe DiGregorio - Abonnée 20 juillet 2019 08 h 37

      Erratum! Mr. Therrien Mes excuses. Votre commentaire n'est pas de mauvais goût. Je parlais des mots de l'auteur, B.Léger, qui critique les touristes. Ça le dérange en quoi, si les gens prennent des selfies.

  • Yves Corbeil - Inscrit 19 juillet 2019 08 h 13

    La planète un Walmart à ciel ouvert

    Et les terriens, ces clients défoncés quand ils ne sont pas occupé à migrer vers ces walmarts. Bientôt tous ces sapiens voyageront vers la lune, mars et plus loin encore par l'entremise de futures agences de rêves ou ils iront consommé les mêmes futilités mais en apesanteur. Un selfie familial sur fond terrien ou un papa chinois avec une maman syrienne, un petit québécois blanc adopté une rareté très recherché, une petite innu rescapé de la banquise disparue et leur ours polaire domestique consommant leur McSolaire végémarsien avec leur Cokelune sans paille. Mon grand-père y croyait pas encore à cela en soixante et seize quand il est décédé qu'on avait marcher sur la lune et aujourd'hui il serait...simplement comme moi.

    Le tourisme vous assomme, moi tout m'assomme dans cette futilité ambiante et en regardant celui qui trône au sommet de ma société à quoi puis-je m'accrocher pour ne pas sombrer dans une profonde Star Wars de dépression avec pas de bas.

  • Yves Corbeil - Inscrit 19 juillet 2019 09 h 32

    M.Therrien

    Pas nécessaire de prendre l'avion pour les ouerreux avec de nouveaux yeux.

    Sept. 2015 j'étais à Rome, https://www.google.com/maps/@41.9021385,12.4583963,3a,60y,282.03h,87.08t/data=!3m6!1e1!3m4!1sPcVgu5uDXRjViJabB-SoGQ!2e0!7i13312!8i6656

    j'y suis retourné en Mai de cette année, https://www.google.com/maps/@41.8897845,12.4937936,3a,90y,298.01h,69.92t/data=!3m6!1e1!3m4!1sGFM0y-hdQlRL8srBdPP3UQ!2e0!7i16384!8i8192

    En Avril j'étais à Versailles avec un groupe de chinois mais y sont partout eux autres. https://www.google.com/maps/@48.8036867,2.1244598,3a,90y,299.5h,84.53t/data=!3m6!1e1!3m4!1sky2zivG4rad0MSODOJQnXA!2e0!7i13312!8i6656

    Je compte bien assister à l'investiture de Trump à Washington automne 2020, si google le veut bien. J'y suis pas retourner depuis Sept.2017. https://www.google.com/maps/@38.8898227,-77.0125464,3a,60y,95.66h,91.3t/data=!3m6!1e1!3m4!1sjzV4qZ8AvP9qysMuzJw6Iw!2e0!7i13312!8i6656

    Et j'ai hâte d'aller sur Mars et la Lune, ça devrait être pour bientôt, merci aux GAFeux qu'est-ce qu'on seraient sans eux. Marcel serait confondu en mangeant son McDo dans sa recherche du temps perdu, vous ne pensez pas.

    On devient moral dès qu'on est malheureux; À l'ombre des jeunes filles en fleurs

    Nos habitudes nous suivent même là où elles ne nous servent plus à rien; Albertine disparue

    Bon voyage,

    • Fréchette Gilles - Abonné 19 juillet 2019 11 h 32

      J'aime bien votre façon paresseuse de voyager. Je suis un paresseux.

  • J-F Garneau - Abonné 19 juillet 2019 10 h 21

    L'Autre

    Ce que l'auteur écrit c'est que "l'autre" ne voyage pas comme lui. Lui et sa copine voyagent aussi, mais "correctement", et en cela, ils sont supérieurs à "l'autre". Les Iles, c'est post-nouvelle-tendance.
    Evidemment l'auteur aussi ne fera jamais un égoportrait, ça, c'est tellement "l'autre". Evidemment les choix et destinations de l'auteur sont toujours "bons". Et j'imagine, bio bio equitable artisanal petite production. L'auteur n'est pas "violent" dans son tourisme, comme l'est, apparememnt "l'autre". Il a aussi le loisir de choisir ses dates de vacances... ça va de soi non?

    Si je partage une certaine incrédulité par rapport au voyageur "groupe organisé" se promenant avec les écouteurs et suivant sagement le guide, ou un étonnement quant au choix de certaines destinations de voyage, je me garde une petite gêne de juger les gens sur ces choix. “Ne juge aucun homme avant d'avoir marché avec ses mocassins durant deux lunes" dit le proverbe amérindien.

    Les effets néfastes du "tourisme de masse" sont abondemment discutés ces temps-ci. Plusieurs personnes analysent les volets économiques, sociaux ou mêmes urbains. Mais ce qui frappe le plus, et qui est beaucoup plus répandue, c'est cette attitude agacée et hautaine de tous les BoBos qui se sentent maintenant menacés dans "leurs" voyages par cette "sous-classe" de voyageurs.

    "Bien que nous parcourons le monde à la recherche de la beauté, nous devons l’emporter avec nous, sous peine de ne pas la trouver." -Ralph Waldo Emerson

    " Deux choses nous empêchent d'être heureux: vivre dans le passé et juger les autres." - Paulo Coehlo

    Et bon voyage à tous!

  • Isabelle Grandjean - Inscrite 19 juillet 2019 11 h 56

    M. Garneau

    Mais d'où vient cette gêne du jugement? Et cette hâte à se réfugier derrière les citations d'autres? La peur d'être soi et affirmé? Allons... Nous ne devrions plus en être là, au Québec. Chacun de nous juge, passe son temps à juger. Les gens qui ne jugent pas n'existe pas. Certains comme vous fuient le jugement, par peur de se tromper, d’être jugés en retour ou encore par fidélité aux injonctions morales du « Ça ne se fait pas », « Ce n’est pas bien », ou même pour éviter la redoutable chicane dans la cabane. Vous affirmez ne pas juger mais en réalité vous mimez l'auteur qui juge. Tout jugement a une valeur : c'est un fait et rien d’autre. En vous mettant à "penser" le jugement de l'auteur vous vous dressez au-dessus de lui, péremptoire, vous donnant ainsi encore plus d'importance, caché derrière le sacro-saint petit pain d'une bien piètre naissance.

    • J-F Garneau - Abonné 19 juillet 2019 15 h 38

      Vous avez raison Mme Grandjean, nous jugeons tous. En revanche lorsque nous portons jugement sur une large cohorte de la population, sans égard à rien sauf nos propres préjugés, nous entrons dans un territoire plus sombre. Comme quand Trump affirme que tous les Mexicains sont (insérer ici qualificatif). Certains sont à l’aise avec cela, moi moins. Surtout du haut d’une bourgeoisie qui a les moyens de ses vacances et le loisir de choisir quand les prendre.

      Ce que je reproche à l’auteur c’est qu’au lieu de discuter du phénomène du tourisme de masse, et d’apporter un éclairage critique , il s’attaque aux motivations et aux personnes (qu’il ne connait pas et dont il ignore les motivations ou satisfactions), et leur attribue toutes sortes de torts et d’intentions, sans en avoir la moindre idée. Le tourisme de masse est un sujet qui interpelle, comme l’exemple de Venise (parmi bien d’autres) a mis en relief récemment. C’est un vrai sujet. Mais de démoniser tous ceux pour qui cela peut être une découverte/révélation/motivation/enchantement m’apparait très méprisant et intellectuellement et socialement malhonnête.

      C’est l’auteur qui a écrit : “L’avidité des voyageurs ne connaît pas de fin. Avidité comme dans remplir le vide. Avidité comme dans désirer quelque chose avec violence. Ils visitent les hauts lieux de l’humanité comme ils vont au Walmart, espérant combler le vide de leur être en consommant toujours davantage dans une boulimie de l’avoir. Tout cela est en effet très violent.” Quels propos méprisants!

      il s’habille lui-même dans une logique bien pensante selon laquelle “ses” voyages (aux Iles) et “ses” motivations et désirs font office de référence par laquelle tous les autres doivent être jugés. Je n’adhère pas à cette méprisante vision du monde.

      Et puisque vous aimez les citations, je vous laisse sir celle-ci d’Eleanor Roosevelt

      “Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des

    • J-F Garneau - Abonné 19 juillet 2019 17 h 24

      “Les grands esprits discutent des idées ; les esprits moyens discutent des événements ; les petits esprits discutent des personnes"