Autour du concept d’appropriation culturelle

Manifestation lors de la première de la pièce de théâtre «SLAV» de Robert Lepage
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Manifestation lors de la première de la pièce de théâtre «SLAV» de Robert Lepage

Depuis les tollés entourant SLĀV et Kanata, puis tout récemment avec la mise à l’écart associée aux dreads de l’humoriste Zach Poitras, le polarisant débat sur l’appropriation culturelle semble être condamné à stagner. Bien qu’en tant qu’homme blanc, je n’appartienne à aucune des communautés concernées par ces polémiques, je fais partie de ceux qui soutiennent le principe d’appropriation culturelle depuis le début. Je suis aussi de ceux qui pointent du doigt les Robert Lepage de ce monde et tous ceux qui pensent encore qu’un « Indien » ou qu’un « Chinois » est un costume d’Halloween décent.

Pour sortir de l’impasse actuelle, je crois qu’il faut initialement reconnaître la pertinence des critiques que plusieurs ont adressées au concept d’appropriation culturelle. Celles-ci mettent essentiellement en lumière l’absurdité de ce principe lorsqu’on l’applique à certaines situations. On reconnaîtra ici l’argument du « cela signifie qu’on ne peut plus manger de tacos ni de sushis ? » ou « le hockey nous vient des Autochtones, alors il faudrait arrêter de pratiquer notre sport national ! ».

Certaines de ces critiques sont justes, celles-ci mettent en lumière le grand problème du concept d’appropriation culturelle : il est trop général. En fait, ses limites sont mal définies, ainsi il englobe des exemples contre-intuitifs qui n’ont rien à voir avec les intuitions morales qu’il souhaite véritablement défendre. Je suggère ainsi de l’abandonner pour le refonder sur des bases plus solides. Plus précisément, je propose de le scinder en deux principes bien définis qui traduisent mieux les intentions morales qui l’animent.

Premier principe

L’usurpation culturelle : situation où un groupe culturel dominant, souvent un colonisateur, va s’approprier des éléments culturels ou historiques d’un groupe opprimé, souvent colonisé, à des fins publicitaires, artistiques ou commerciales.

En bref, lorsque des membres d’un groupe favorisé, grâce à leurs privilèges (moyens financiers, capacité de production matérielle ou médiatique) vont voler l’exclusivité culturelle d’un groupe, sans lui accorder un rôle ou lui verser de redevances, alors il y a usurpation, par le groupe dominant, du pouvoir qu’a le groupe opprimé sur sa culture et son identité.

Pour illustrer le tout, pensons à Kanata. Robert Lepage profite de sa notoriété et de ses moyens financiers pour raconter l’histoire d’un peuple que le sien a colonisé et opprimé durant des siècles, et ce, sans que les membres de ce peuple ne soient impliqués dans le projet. C’est un tort moral, car, dès lors, les Autochtones perdent l’exclusivité de leur histoire et, en plus, c’est leur colonisateur qui en tire profit directement sous leur nez.

Pour ce qui est des sushis, au contraire, ils se verraient exclus des accusations d’usurpation culturelle puisqu’il n’y a pas de rapport d’oppression ou de colonisation qui persiste entre les Nord-Américains et les Japonais. Nous pourrions aussi simplement vérifier si les Japonais accordent une importance culturelle aux sushis telle qu’ils souhaitent absolument en garder l’exclusivité.

Deuxième principe

La dévalorisation culturelle : situation où une personne ou un groupe s’approprie un élément ou une caractéristique importante de l’identité culturelle, religieuse ou ethnique d’un peuple dans un contexte où celui-ci s’en trouve banalisé, fétichisé ou désacralisé. Il s’agit d’un tort moral puisqu’un groupe voit alors son identité et sa culture être ridiculisées sur la place publique. L’inconfort moral est bien sûr amplifié lorsqu’il y a un rapport d’oppression ou de colonisation entre les deux parties concernées.

Par exemple, pensons aux costumes d’Halloween « d’Indiens ». Pour certains Autochtones, voir leur ethnicité et leur identité culturelle être réduites à un déguisement qui incarne un stéréotype est fort insultant, surtout si la personne qui se l’approprie est un de leurs oppresseurs historiques.

Pour ce qui est des dreads, ah, les dreads ! Il faudrait faire la démonstration que cette technique de tissage de cheveux est historiquement exclusive à un groupe et que cette communauté y accorde une importante culturelle, religieuse ou identitaire suffisamment importante pour être insultée lorsque des gens issus d’une autre culture banalisent ce symbole en l’arborant.

Enfin, je n’affirme pas que le concept d’appropriation culturelle mourra demain. Ce n’est pas non plus à moi, qui n’en subis pas les conséquences, de décider au final s’il doit être abandonné ou non. Cependant, je pense qu’il est important de reconnaître, dès maintenant, la pertinence de certaines critiques et de songer à redéfinir ce principe éthique. De cette façon, les intuitions morales pertinentes qu’il transporte pourront survivre aux controverses actuelles qui minent sérieusement sa validité aux yeux d’une tranche de la population.
 

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65 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2019 01 h 01

    L'imitation est la plus sincère des flatteries.

    Je pourrais comprendre votre point de vue si le créateur artistique se moquait d'un groupe colonisé ou s’il était contre leurs revendications traditionnelles.
    Par contre, si l'on est d'accord avec l'aspect historique des victimes de colonisation ou si l'on démontre la souffrance et l'injustice subites par un tel peuple, je ne vois pas comment l’on peut rendre offensive cette complaisance.
    Peut-on accusé Shakespeare d'appropriation culturelle quand il a écrit la pièce de théâtre: «Le Marchand de Venise» où il décriât l'anti sémitisme de son temps? Ou, peut-on critiquer Harriet Beecher Stowe, l'auteure de «La Case de l'oncle Tom», pour avoir porté un sérieux coup à l'esclavagisme.
    Et comme je le déjà exprimé, hier, «imitation is the sincerest form of flattery.

    • Céline Delorme - Abonnée 24 janvier 2019 10 h 20

      Je suis bien d'accord avec Mme Alexan.
      M Caron se dit enseignant, et il possède toutes les réponses faciles à ce problème de "culture war" qui est un concept importé des USA.
      Je ne me prononce pas sur les USA car ce n'est pas mon pays et je n'y ai pas de droit de vote.
      Les USA sont-ils un pays tellement admirable en termes de relations raciales, pour que certains désirent qu'on applique ici leurs règles de ségrégation des personnes selon leur "race".
      Citation de M Caron: La solution est facile:
      "Nous pourrions aussi simplement vérifier si les Japonais accordent une importance culturelle aux sushis telle qu’ils souhaitent absolument en garder l’exclusivité."
      Ce Monsieur, puisqu'il est enseignant, devrait au moins expliquer comment il prévoit appliquer sa solution "facile": Dans son exemple, quels "japonais" seraient autorisés à participer à son référendum sur l'autorisation des suchis à l'étranger: 100% des personnes nées au Japon et vivant au Québec? ou bien l'ONU doit-elle sonder un pourcentage des Japonais vivant au Japon, et le résultat s'appliquerait au monde entier?? La même chose pour la musique mexicaine, le tango, le yoga, (déja interdit dans certaines universités) etc à l'infini...
      Le Monde va tellement bien, il n'y a aucun autre problème à régler que ces "culture wars" américaines! Vivement que l'ONU entreprenne des sondages dans tous les pays pour savoir s'ils autorisent les étrangers à manger, lire, jouer au théatre, faire des exercices, chanter, etc, dans leur tradition.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 24 janvier 2019 01 h 04

    Nous sommes des oppresseurs, vraiment ?

    Je me demande si le professeur Caron connaît bien son histoire du Canada.

    Il écrit : « Robert Lepage profite de sa notoriété et de ses moyens financiers pour raconter l’histoire d’un peuple que le sien a colonisé et opprimé durant des siècles.»

    À quel peuple oppresseur appartient donc Robert Lepage ? S’agit-il du peuple qui a créé les réserves indiennes ? S’agit-il du peuple qui, sous John-A. Macdonald, a dépossédé les Métis de leurs terres et cherché à exterminer tous les Autochtones du pays ? S’agit-il du peuple qui a mis en place les pensionnats autochtones ?

    Si la response à toutes ces questions est ‘oui’, eh bien c’est que Robert Lepage est un anglo-saxon. Je remercie le professeur Caron de me l’apprendre.

    Jusqu’à ce jour, je croyais qu’il appartenait au peuple francoQuébécois. Un peuple qui s’est établi dans la vallée du Saint-Laurent après en avoir obtenu l’assentiment des peuples autochtones qui l’habitaient. Mais au grand dam, il est vrai, des Iroquois qui habitaient dans ce qui est aujourd’hui l’État de New York, mais qui s’aventuraient parfois en Nouvelle-France pour y effectuer des razzias.

    Quant au nom de ‘Métis’, de quel métissage parle-t-on si ce n’est entre des Français et des Autochtones ? Comment se métissage a-t-il pu se produire s’ils étaient des peuples ennemis ?

    Bref, si la France a pu ‘régner’ sur un territoire aussi vaste que celui de la Nouvelle-France, c’est qu’elle s’appuyait sur une diplomatie respectueuse des peuples autochtones occupant ce territoire et qui y vivaient en parfaite harmonie avec nos ancêtres.

    En somme, la colonisation française en Amérique du Nord en fut une de coopération et non d’oppression. Dans ce sens, on doit éviter de la confondre avec les colonisations espagnole, portugaise et anglaise, qui toutes trois étaient prédatrices.

    • André Joyal - Inscrit 24 janvier 2019 10 h 03

      M. Martel! Vraiment, en dehors de la question du voile islamiste, vous et moi, nous nous entendons comme larrons en foire. Mon message ici-bas, rédigé alors qu'il n'y avait encore aucun commentaire d'affiché, l'atteste on ne peut mieux.

      Il m'apparaît que, pour l'auteur de cet article, tout ce qui n'est pas amérindien au Canada, constitue un seul et même peuple. Puisqu'il a pour responsabilité d'enseigner à Lachine, j'ose espérer qu'il n'occulte pas la vérité en ce qui regarde la massacre survenu le 5 août 1689. Nos ancêtres, en très petit nombre, opprimaient les Iroquois qui se seraient vengés de la façon que l'on connaît? De toute évidence, ce jeune enseignant a besoin d'un congé sabbatique pour suivre quelques cours d'histoire. Avis est donné à la direction de son collège.

    • Louise Melançon - Abonnée 24 janvier 2019 10 h 09

      Merci, Monsieur, de répéter dans ces pages ce que plusieurs rappellent depuis quelque temps, concernant le manque de connaissance de notre histoire de franco Québécois, par rapport à la colonisation. Monsieur Caron, qui est professeur, ne devrait pas exprimer ainsi son incompétence...

    • Jeanne M. Rodrigue - Inscrite 24 janvier 2019 10 h 31

      Sommes-nous des opresseurs? Bizarre, comme une impression de déjà-vu et entendu…

      En fait M. Caron nous informe que nous sommes dans une nouvelle forme de luttes de classes entre dominés et dominants, opprimés et oppresseurs, porteurs de T-Shirts et porteurs de chemises.

      En cela M. Caron reprend l’interprétation de SLAV Resistance (Mme Elena Stoodley à TLMEP dimanche dernier pour qui «les Québécois blancs de descendance européenne» représente la «suprématie opprimante»); d’une certaine gauche extrémiste montréalaise, majoritairement anglophone); et du Devoir (sous la plume d’une journaliste généraliste surnuméraire Marie-Lise Rousseau le 7 juillet dernier).

      «L’appropriation culturelle» serait-elle devenue une nouvelle formule d’un marxisme revisité?

    • David Cormier - Abonné 24 janvier 2019 14 h 17

      Nos universitaires nouveau genre abrevés de culture américaine et qui se permettent de nous faire la morale alors n'ont pas encore le nombril sec devraient lire le magnifique livre "Le rêve de Champlain" de David Hacket Fisher (tiens, un Américain).

    • Sylvain Lavoie - Inscrit 24 janvier 2019 18 h 26

      @M. André Joyal

      J'ajouterais que ces mêmes Iroquois semblait très bien s'accommoder de «l'oppression» des hollandais de la Nouvelle-Amsterdam qui leur procuraient des armes à feu pour faire leurs sales besognes afin de chasser les français de cette partie de l'Amérique du Nord pour s'accaparer le monopole de la traite des fourrures...

  • Jean Thibaudeau - Abonné 24 janvier 2019 04 h 49

    "voler l’exclusivité culturelle d’un groupe"

    "perdre l’exclusivité de leur histoire"

    "s’approprier une caractéristique importante de l’identité d’un peuple"

    "l'importance qu'une communauté accorde suffisamment à un élément culturel, religieux ou identitaire pour être insultée lorsque des gens banalisent ce symbole en l’arborant."

    M. Caron ne réalise pas que ce sont ces principes mêmes qui rendent "l'appropriation culturelle" inacceptable et qui font qu'elle est rejetée. Primo, à cause d'une pseudo exclusivité qu'un groupe possèderait sur un symbole quelconque (attribuée par qui? sur la base de quel fondement juridique ou moral?). Secundo, parce qu'elle véhicule cette horrible idée qu'une société est (ou doit devenir) une communauté de communautés, auxquelles tout un chacun DOIT appartenir (contre son propre gré, si nécessaire) et forcément attribué par quelqu'idéologue totalitaire.

    L'appropriation culturelle est un concept qui dépérira en même temps que les idéologies racialistes quand elle cesseront d'être supportées politiquement par des néo-libéraux à la Trudeau, Macron et Merkel (les 3 qui demeurent encore au pouvoir... pour le moment) parce qu'elles leur sont utiles à propager leur mondialisation politico-économique.

  • Yvon Montoya - Inscrit 24 janvier 2019 05 h 48

    Une très belle réflexion qui surprend par sa rareté. Oui, fautes morales avec conséquences culturelles toutes aussi fautives. Il y a des perspectives de pensées, la votre, qui soulagent des haines ambiantes. Merci pour ce beau texte.

    • Denis Marseille - Inscrit 24 janvier 2019 10 h 49

      J'aimerais bien que vous définissiez «fautes morale» car selon moi, la morale est un ensemble de dogmes et de tabous qui est imposé à l'individu par un groupe. Ce concept que vous évoquez se rapproche sérieusement de la notion de péché... Anathème, savez-vous ce que cela veut dire? Éthique, connaissez-vous cela ou est-ce un concept vide pour vous? Ce que je trouve déplorable se sont tous ces profs de ECR qui sont entrain de mélanger les jeunes en ne connaissant pas eux-mêmes l'objet de leur sujet...

  • Jean-Charles Morin - Abonné 24 janvier 2019 07 h 17

    Quel prêchi-prêcha!

    J'ai éprouvé beaucoup de misère à me rendre au bout de ce texte indigeste et moralisateur ou l'auteur se complaît à fendre les cheveux en quatre en tentant de séparer ce qui pourrait être admissible à ses yeux de ce qui ne le serait pas tout en justifiant par la bande une forme d'autocensure salvatrice. Toute cette philosophie de presbytère en mal d'une improbable rédemption dégage une odeur d'eau bénite avariée. C'est à lever le coeur.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 24 janvier 2019 09 h 48

      Comme attaque ad hominem, on ne fait pas mieux.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 24 janvier 2019 14 h 46

      @ Richard Maltais-Desjardins

      Sans doute aurais-je dû attendre de refroidir un peu avant de livrer mes impressions sur la prose culpabiliste de Monsieur Caron, que dans le fond je confesse ne pas connaître et que j'imagine sans doute, en me fiant sur ses écrits, comme un sympathique cureton rêvant de faire la morale à quelqu'un quelque part.

      N'empêche que la thèse "restructurante" qu'il développe se résume elle aussi pour une bonne part à une attaque "ad hominem" envers toute la communauté francophone. Si j'avais davantage rationalisé et nuancé mon propos, celui-ci aurait beaucoup ressemblé à ceux qu'ont avancés sur ce forum Nadia Alexan, Céline Delorme, Jean-Pierre Martel et Jean Thibodeau, que je tiens ici à saluer au passage.