La Caisse, les pipelines et la fuite

La Caisse de dépôt et placement du Québec devrait diminuer son financement dans les compagnies de pipelines et de sables bitumineux, croient les auteurs.
Photo: iStock La Caisse de dépôt et placement du Québec devrait diminuer son financement dans les compagnies de pipelines et de sables bitumineux, croient les auteurs.

Il y a cinq ans, le secteur des sables bitumineux avait la cote auprès des investisseurs étrangers, au point que le gouvernement canadien s’en inquiétait. La situation s’est complètement inversée depuis. À un prix du baril de pétrole avoisinant les 50 $ depuis maintenant plus de deux ans et pour l’avenir prévisible, les perspectives de croissance des sables bitumineux sont de plus en plus sombres. Nous assistons d’ailleurs à des désinvestissements du secteur par des fonds tels que celui de l’Université de Californie et le fonds souverain de la Norvège ainsi qu’à la vente de plus de 25 milliards de dollars d’actifs par les grandes pétrolières mondiales comme Exxon, ConocoPhillips et Shell.

Michael Sabia et la Caisse de dépôt et placement du Québec semblent être insensibles aux résultats des analyses qui amènent les firmes étrangères à quitter le navire. La Caisse de dépôt et placement du Québec a préféré augmenter significativement ses investissements dans les compagnies de pipelines et de sables bitumineux. Par exemple, entre 2014 et 2016, la participation de la Caisse dans Enbridge est passée de 286 à 931 millions (225 % d’augmentation) et dans TransCanada de 219 à 1028 millions (370 % d’augmentation). Les gestionnaires de la Caisse vont même jusqu’à affirmer qu’« à moyen terme, le pétrole et le gaz sont […] là pour de bon ».

Or, l’Agence internationale de l’énergie, qui est très prudente dans ses prévisions, prévoit une diminution de 55 % de la consommation mondiale d’essence d’ici 2050, ce qui, selon elle, « va stopper l’utilisation des ressources les plus difficiles, qui ont des coûts de production élevés, comme les sables bitumineux et le pétrole de l’Arctique ». La baisse de consommation pourrait même toucher ces secteurs d’ici moins de cinq ans considérant les projections faites par Bloomberg sur la croissance des ventes de véhicules électriques.

Le même scénario

Il importe de rappeler que l’éclatement de la bulle du carbone se fait au début du cycle de transition énergétique, exactement comme dans le cas du charbon où la valeur des titres a chuté de 90 % et ceci, bien avant que la quantité brute de charbon consommé dans le monde ne diminue significativement. En n’ayant pas vu arriver l’essor des énergies renouvelables et en refusant de désinvestir, la Caisse a perdu des centaines de millions avec le charbon. Elle semble vouloir répéter le scénario avec les sables bitumineux.

Le groupe de recherche Corporate Knights a montré que la Caisse a perdu 7,2 milliards de rendements en demeurant investie dans les énergies fossiles entre 2012 et 2015, un avant-goût de la bulle carbone qui risque d’éclater au cours des prochaines années. En fait, la seule manière de générer le rendement attendu en conservant ces actifs est de miser sur l’échec de l’Accord de Paris et de retarder la transition énergétique, ce qui met la Caisse en porte à faux avec la position du gouvernement du Québec sur le climat.

La compagnie Kinder Morgan est actuellement à la recherche de partenaires pour financer son pipeline Trans Mountain. À l’ère de l’Accord de Paris sur le climat, la Caisse répondra-t-elle à cet appel en finançant à nouveau des projets d’exploitation et de transport du pétrole le plus polluant au monde ? Continuera-t-elle à financer des projets qui menacent également l’eau potable et bafouent les droits des Premières Nations ? À l’inverse, la Caisse jouera-t-elle un rôle visionnaire dans la transition énergétique, en contribuant pleinement au bien de la planète, de ses commettants et de leurs descendants ? Elle éviterait ainsi aux gens de payer autant pour la possibilité d’une fuite de pétrole que d’une fuite de rendement.

15 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 8 mai 2017 01 h 24

    Une conscience sociale s'impose, Monsieur M. Sabia!

    La Caisse de dépôt doit investir dans les énergies propres et il doit faire des investissements éthiques. La Caisse doit se plier aux exigences de la population québécoise qui est entièrement en faveur de l'investissement dans les énergies renouvelables. Il faut arrêter notre schizophrénie, d'un côté nous appuyons l'Accord de Paris et de l'autre on exploite les énergies fossiles! Une conscience sociale s'impose, Monsieur M. Sabia!

  • Yves Côté - Abonné 8 mai 2017 04 h 28

    60 ans...

    Depuis des années maintenant, les deux grands leviers financiers typiquement québécois qui ont été créés pour aider le Québec à se sortir d'une subalternité économique bien utile aux puissants de ce monde et à ceux qui se définissent eux-mêmes comme ses maîtres, et ce faisant les nôtres sans plus même se cacher, sont grugés de l'intérieur en même temps que frappés de l'extérieur.
    Il faut faire tomber les moyens uniques au monde qu'un petit peuple têtu s'est donnés pour prendre chez lui ses propres affaires en main. La grande frousse de 1995 n'a pas été que canadienne, puisque celle-ci a prouvé aux puissants de ce monde qu'une petite population largement perçue comme insignifiante à l'échelle internationale, et par définition, peut si on lui en donne l'occasion démocratique, arriver à renverser l'ordre "normal" des choses. Ordre qui doit faire tomber le bénéfice des richesses d'un pays dans les poches non d'un peuple, mais des puissants qui se présentent eux-mêmes comme les plus importants déterminants économiques du dit-peuple ou nation.
    Et alors ?
    Et alors, comme jamais depuis 60 ans, la garde et les commandos d'attaque d'une économie en forme d'entonnoir ont été formés et sont entrés en action pour fracturer les outils de développement en question.
    Et nous avons dorénavant devant les yeux, parfois surpris pour de vrai mais pas toujours..., le résultat de leurs actions déterminées.
    Mouvement Desjardins et Caisse de Dépots et de Placement, sans parler souvent des Fonds Syndicaux d'investissement, n'ont plus comme objectif réel le développement du bien et de la richesse collective, dont bien entendu la préservation de l'environnement dans lequel vit l'Homme, mais la recherche du développement exponentiel d'intérêts privées qui sous couvert d'aider la classe moyenne à s'enrichir (ce qui ne dure jamais dans les faits), concentre les résultats économiques les plus spectaculaires sur eux.
    "Salauds de pauvres !" en 1956.
    "Salauds de petits !" en 2017...

  • Bernard Terreault - Abonné 8 mai 2017 07 h 49

    Convaincant

    La Caisse miserait sur le mauvais cheval? Avec Trump? Qui qui ne pense que carbone, carbone, carbone?

    • Robert Beauchamp - Abonné 8 mai 2017 09 h 57

      Le cheval de la Caisse, c'est la pétrolière Total avec Power. On comprend mieux sous cet angle. Autrement dit: même scénario que Bombardier Série C avec la famille Baudoin.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 8 mai 2017 09 h 03

    Quand l'entêtement dépasse la raison

    "Nous assistons à des déinvestissements du secteur par des fonds tels que la Californie, la Norvège ainsi qu'à la vente de plus de 25 milliards de dollars d'actif par les grandes pétrolières mondiales (Exxon, Shell). Michael Sabia et la Caisse de dépôt ont préféré augmenter les investissements dans les sables bitumineux ( participation dans Enbridge entre 2014 et 2016:225% d'augmentation et dans TransCanada : 370% d'augmentation). L'Agence Internationale prévoit une diminution de la consommation de pétrole de 55% d'ici 2050." La Caisse continuera-t-elle vraiment à investir dans le pétrole le plus sale, le plus toxique et dangereux pour les sources d'eau potables? J'en ai vraiment honte...dire que je roule en voiture 100% électrique!

  • Richard Olivier - Inscrit 8 mai 2017 09 h 20

    Oui, il va passer.

    PLUS un pipeline.
    Le gouvernement Couillard vient d’accorder une subvention de près de 350 000 $ à l’entreprise Canadoil Forge, qui fabrique des portions de pipelines pour TransCanada et dont les dirigeants font la promotion du projet Énergie

    La firme Aviseo Conseil a obtenu un contrat sans appel d'offres de 95 000$ pour évaluer les retombées économiques du controversé projet d'oléoduc de TransCanada

    Les pipelines toujours admissibles à l'aide du Fonds vert

    La pétrolière Énergie Valero serait toujours admissible à recevoir de l'argent du Fonds vert pour construire un pipeline, a révélé jeudi la sous-ministre des Transports Dominique Savoie.

    PLUS: Power Corp qui a des intérêts dans la pétrolière TOTAL opérant en Alberta..

    Oui, le pipeline va passer au québec et mettra en péril nos eaux, notre santé,
    l`air et l`environnement.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 mai 2017 18 h 18

      Mais pourquoi ne sommes-nous pas dans la rue à hurler notre ...ras-le- bol... de toutes ces magouilles et de tous ces imposteurs à cravate.?

      Y'a personne au Québec qui peut user de sa notoriété et de son bon sens
      pour faire comprendre à la population qu'il faut dégommer tous ces arrivistes et incompétents.???

      Monsieur Lisée, Monsieur Khadir, Monsieur Legault... vous les trois chefs de parti...vous avez les tribunes pour le faire. Qu'attendez-vous???

      Il faut "remettre au pas" tous ces oligarques du néolibéralisme et de la mondialisation débridée...ou s'en débarrasser.

      Si parmi les abonnéEs du Devoir, il se trouve des gens qui font partie de regroupements pour la défense des personnes agées qui sont maintenant en majorité au Québec , faites-leurs savoir que...

      Il y a des gens, membres de syndicats puissants, qui pourraient faire pression sur ces derniers...et ainsi démontrer leur solidarité avec la population du Québec.

      Il n'y a pas que les écolos, tels ceux qui ont écrit l'article plus haut...qui doivent se "battre" pour un "Québec probe, droit, honnête, intègre et...propre" (ici, je les salue pour leur implication) !

      Il nous faut lever la tête...la fierté est un état d'esprit...la citoyenneté une attitude.