Le libre-échange pour le 1%

«C’est la baisse de la valeur du dollar canadien qui a fait bondir les exportations québécoises dans les années 1990, pas le libre-échange», plaide Normand Pépin.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «C’est la baisse de la valeur du dollar canadien qui a fait bondir les exportations québécoises dans les années 1990, pas le libre-échange», plaide Normand Pépin.

Réponse à l’éditorial de Robert Dutrisac « Le libre-échange pour les nuls », Le Devoir 14 mars 2017

M. Dutrisac, je vous rassure tout de suite, il n’est pas nécessaire d’être de la gauche la plus à gauche pour s’élever contre le libre-échange parce qu’il existe un énorme malentendu sur ce que ce terme recoupe. Votre éditorial de mardi en est un excellent exemple : vous ne parlez que de commerce alors que, depuis l’ALENA, le commerce comme tel n’occupe que quelques pages de ces énormes traités. Il y est aussi, et peut-être surtout, question de protection des investisseurs étrangers, de droits de propriété intellectuelle, de souveraineté alimentaire, de façon de livrer les services publics, et j’en passe.

Aussi, s’élever contre le libre-échange ne veut pas nécessairement dire vouloir vivre en autarcie, comme vous le dites, c’est plutôt s’élever contre le pouvoir extraordinaire que les traités de libre-échange accordent aux entreprises et à leurs dirigeants. Pendant la phase des négociations, seuls les lobbys d’affaires ont vraiment leur mot à dire, ils dictent même dans certains cas ce qui doit être négocié.

Dès l’entrée en vigueur du traité, les entreprises, qui ne sont pas signataires de l’accord, peuvent poursuivre des gouvernements si des décisions que ceux-ci ont prises nuisent potentiellement à leurs profits, même quand la décision vise à protéger le bien commun. Elles peuvent aussi obtenir des délais supplémentaires avant que les brevets qu’elles détiennent ne deviennent du domaine public ; dans le domaine pharmaceutique, ça leur permet de maintenir les prix de médicaments élevés et d’engranger davantage de profits plus longtemps au détriment de l’accès du plus grand nombre à des médicaments abordables.

En libéralisant petit à petit le secteur agricole, les grandes entreprises multinationales peuvent s’imposer encore un peu plus sur nos marchés au détriment des petits producteurs d’ici. Quand vient le temps d’accorder des contrats par l’entremise des marchés publics, l’interdiction de la préférence nationale, sociale ou environnementale fait en sorte que les contrats octroyés par les gouvernements ont peu ou pas de retombées chez nous alors même que ce sont les contribuables d’ici qui financent ces mêmes contrats par leurs impôts.

En matière d’exportations, il n’y a qu’un fait indéniable : c’est la baisse de la valeur du dollar canadien qui a fait bondir les exportations québécoises dans les années 1990, pas le libre-échange. À moins d’être en mesure de démontrer que la chute du dollar canadien est due au libre-échange, ce que personne n’a fait à ce jour à ma connaissance.

Les accords de libre-échange ne sont pas néfastes pour tout le monde, loin de là, une petite minorité en profite, les grandes entreprises et leurs dirigeants, alors que le reste de la population y perd.


Réponse de l'éditorialiste
Vous écrivez qu’en matière d’exportations, il est indéniable que c’est la baisse du dollar canadien qui a fait bondir les exportations québécoises aux États-Unis. Permettez-moi de m’inscrire en faux. Selon l’économiste Pierre Fortin, la baisse du dollar n’expliquerait que 20 % de la forte hausse de ces exportations, qui sont passées de 19 à 61 milliards entre 1992 et 2000. Au-delà de ces données, il tombe sous le sens que le Québec, en tant que petite nation fortement exportatrice, doit avoir accès aux marchés étrangers. En outre, les marchés publics québécois, ce qui comprend les municipalités, ne sont pas compris dans l’ALENA, contrairement à ce que vous laissez entendre. Certes, cet accord présente des inconvénients. Mais l’imposition de tarifs par les États-Unis sur les produits québécois serait dévastatrice ; on l’a vu dans le passé avec le bois d’oeuvre, un secteur exclu de l’accord. Je vous rappellerai qu’au Québec, plus de 600 000 emplois, essentiellement dans des entreprises manufacturières, dépendent des exportations à l’étranger, dont 70 % sont destinées à nos voisins du Sud.

Robert Dutrisac

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 mars 2017 01 h 43

    Le libre-échange n'est rien d'autre qu'une charte des droits pour les grandes sociétés!

    Je suis tout à fait d'accord avec l'analyse de monsieur Normand Pépin. Depuis des siècles les nations s'échangent avec le commerce. Mais ce qui est nouveau avec le soi-disant «libre-échange» c'est le pouvoir démesuré accordé aux multinationales qui pose une entrave au pouvoir des États à légiférer pour le bien commun et pour l'environnement. Le libre-échange est une charte de droits pour les entreprises et les grandes sociétés au détriment des citoyens/citoyennes.
    De plus, à monsieur Dutrisac, il ne faut pas prendre la parole de quelques économistes de service aux biens nantis comme la Bible. Écoutez parfois les analyses du bon professeur Leo-Paul Lauzon!

  • Pierre Beaudet - Abonné 18 mars 2017 04 h 23

    Pierre Beaudet

    Le commentaire de N. Péin est tout à fait juste. Les traités de libre échange ont changé la structure de nos espaces politiques, ce qu'on a parfois appellé la 'gouvernementalité'. Tous les États ont été forcés de réduire les acquis de la période (keynésienne) où les intérêts de la population étaient au moins considérés à côté de ceux des élites. Ce verrou a sauté, d'où les résultats archi connus comme le relatait récemment un rapport d'Oxfam.
    Les accords de libre échange dans ce sens ont été une pièce dans l'architecture de la déreglementation, de la privatisation et de la libéralisation financière. Ils ne sont pas été la cause unique. Mais globalement, même si cela a permis (et encore qu'on peut en discuter) la hausse des exportations, nos sociétés sont aujourd'hui plus fragiles, plus polarisées, de plus en plus incapables de faire face aux grnds défis (crise économiqeu récurrente, enjeux climatiques, prolifération de la militarisation, etc).

  • Fernand Laberge - Abonné 18 mars 2017 09 h 56

    Confusion...

    ...entre «libre-échange» et «néolibéralisme». Si le premier établit des règles commerciales, c'est en vertu du second que celles-ci favorisent les grandes entreprises.

    L'une des simplifications animant le «populisme» actuel est de prétendre commodément que des problématiques affectant les citoyens disparaîtraient avec le premier (brexit, Trump...).

    Pourtant, quand les Britanniques proposent comme alternative de relancer le Commonwealth ou les Américains de favoriser les accords bilatéraux et d'ajuster l'ALÉNA, c'est bien peu avec les citoyens en tête. Voir l'ampleur de la dérèglementation aux États-Unis...

    En passant, si l'ALÉNA n'impose pas l'ouverture des marchés, l'AMP le fait. Exemple patent de la nuance antre libre-échange et néolibéralisme.

  • Jean Gadbois - Inscrit 19 mars 2017 00 h 32

    "Cave ne cadas", ne tombe pas centurion!

    Ne tombe pas l'orsque que ta tête va passer dans l'entre de Caesar, centurion, disaient les serviteurs, au moment de recevoir les lauriers et leurs terres, fruits de leur bravoure et de la récompense financière (Molenbeek), FMI, etc...pour avoir si bien servi le pouvoir. Ne tombe pas, sinon nous tes serviteurs, on va tomber avec toi qui t'avons servi.