Redonnons à nos parcs nationaux leur fonction première

Le parc national Terra-Nova de Terre-Neuve est un refuge de tranquillité menacé par l’amant de la nature urbanisée «tout équipé», selon Richard Desmarais.
Photo: Eric Titcombe Flickr Le parc national Terra-Nova de Terre-Neuve est un refuge de tranquillité menacé par l’amant de la nature urbanisée «tout équipé», selon Richard Desmarais.

L’été dernier, en vacances, je traversais Terre-Neuve, ayant choisi les étapes tout au long du parcours pour en faire des refuges de tranquillité, fuyant ce merveilleux progrès qui gruge un peu plus chaque jour les dernières oasis naturelles. Un passage dans nos parcs nationaux fédéraux sera un baume temporaire sur les outrages du quotidien. Ne sont-ils pas des lieux préservés de destruction massive ? Des espaces d’observations privilégiés de la faune et de la flore dont la société a décidé de se doter pour renouer avec la nature ?

Marcher le long d’une rivière caressant l’ouïe de son eau coulant en son lit ; déguster un repas en plein air au son enchanteur des huards ; entendre le hululement surprenant d’un grand duc le soir tombé : petits apartés qui permettent de nous reconnecter à nos sens d’agréable façon, un interlude qui poétise doucement notre existence. Bref, une zone franche, libre des aléas de la ville, où la nature impose encore un tant soit peu sa symbolique primauté et rappelle son message fondateur de la vie.

Mais voilà… Après un lent et insidieux basculement commercial dans la gestion de nos parcs avec leurs musées artificiels, leurs gros centres d’accueil, leurs offres de camping tout inclus, le tout paradoxalement jumelé à des frais d’accès et de réservation en ligne devenus nettement exagérés, voilà que l’Homo sapiens dans sa forme la plus formatée a réussi à les pervertir bien davantage et y a installé sa profonde et insondable insouciance.

Dans le parc national Terra-Nova de Terre-Neuve, juste derrière mon site de camping, dans un secteur sans service offrant simplement des blocs sanitaires, mais étonnamment fortement occupé par d’immenses VR, un petit boisé nous sépare du magnifique fjord Newman Sound. Au retour d’une randonnée, au moment de préparer le souper avec comme musique de fond le chant d’oiseaux marins, un ronronnement très lointain vient troubler l’ensemble. J’imagine la pompe électrique qui sert à gonfler l’indispensable gros matelas du lointain campeur qui y dormira ; désagrément passager, me dis-je. Mais ce qu’il est long à prendre forme ce lit mobile… Un « king size » assurément. Naïf que j’étais. Je comprendrai l’absurde situation lorsque mes voisins immédiats, bientôt imités par la majorité des autres du secteur, se joignent au joyeux concert de… génératrices ! Une armée impérialiste de génératrices semblant rivaliser pour déterminer laquelle est la plus puissante ! Oubliez les oiseaux, la rivière qui coule et le vent dans les feuilles ! […]

La bête dérangeante

Quel douloureux constat de ce que ces parcs que j’ai tant visités à travers le pays semblent être devenus. Visiter un parc national reviendrait maintenant à côtoyer la bête parfois la plus décevante de la planète qui, sans gêne, peut faire fonctionner de 7 h le matin à minuit le soir, sa génératrice, pour permettre, entre autres choses, de préparer le repas de ceux qui ne pourront même pas s’entendre parler autour de la table de pique-nique, leurs voix enterrées par ce bruit envahissant ! Les plus « rusés » s’isoleront un peu de l’infernal vrombissement qu’ils ont eux-mêmes créé en s’engouffrant à l’intérieur de leur immense grotte d’acier climatisée ! Et pour plusieurs, quoi de mieux que de prolonger la soirée devant sa grosse télé, volume au maximum, alimentée par la même puissance assourdissante de leur super source d’énergie mobile ! Magnanimes, ils partagent en plus, par le fait même, avec les voisins qui sont parfois, comme moi, si mal équipés, sans télé — les pauvres !

Pas besoin de dire que mon court séjour s’est avéré véritablement déplaisant et frustrant. J’étais estomaqué de voir que la bêtise avait conquis ce territoire aussi.

Avec les dignes représentants de ces conquérants sans gêne — cette faune si bien servie en ce monde de consommation extrême, aveugle et béate —, la perte de sens se répand plus vite que toute autre épidémie à partir du moment où ils ont de quoi payer leurs droits d’accès !

Mandat perverti

Mais surtout, qui sont les complices décideurs, qui bafouent le sens même de l’existence fragile et essentielle de ces lieux, obnubilés par je ne sais quelle colonne comptable, prêts à tout accommodement, comme s’ils étaient devenus les vendeurs du temple, glissant encore plus vers le dogme du client qui a toujours raison et oubliant qu’ils sont plutôt au service de citoyens et, de plus, mandataires de la préservation de la nature ? Ils pervertissent gravement leur mandat !

Le rôle des parcs nationaux est de faciliter un contact avec la nature orienté vers l’éducation, la conservation et le respect de celle-ci en offrant une tout autre expérience que les déjà très nombreux campings privés avec disco mobile, Noël du campeur et autres minigolf. Il est absurde que vous, gardiens en notre nom de ces derniers paradis naturels accessibles, participiez à l’érosion du sens premier de votre mission qui permet de nous élever un moment au-dessus des ravages du reste de nos existences.

L’amant de la nature urbanisée « tout équipé » — traînant avec lui sa génératrice, talisman géant et bruyant assurant sa survie, qui alimente son ego et sa pompeuse domination de la nature — pourra trouver terrain, hors des parcs nationaux, qui lui siéra ! Invitez-le gentiment à aller se faire voir, et entendre, ailleurs ! Il ne vous appartient pas de lui permettre, par votre aplaventrisme, d’importer son mode de vie en ces rares espaces. Ce petit coin de nature et de paix qu’on tente de préserver n’est justement pas pour celui qui tient à y imposer sa loi du plus fort… volume !

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7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 août 2016 02 h 01

    la terre ne sera plus qu'un énorme dépotoir

    plus ca change, plus c'est pareille,la ou il ya des humains il n'y a plus rien d'agréable, il n'y a plus que lui, les humains sont les betes les plus envahissantes,tellement que nous achevons de detruire la terre et ca ne s'arretera pas, l'humain est la bete la plus socio affective que la terre puisse porter, aussitot qu'un territoire conquis , il s'empresse de le rendre a son image, tellement qu'il n'est plus viable pour personne, bientot ce sera la terre qui ne sera plus viable pour personne

  • Hugues Savard - Inscrit 22 août 2016 10 h 37

    100% d'accord

    Certains lacs devraient également être interdits aux motomarines et aux bateaux à moteur, qui polluent par le bruit et le gaz à longueur de journée le quotidien de bien des gens. Mais allez donc essayer de leurs dire pour le fun...

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 22 août 2016 18 h 53

      Faudait aussi interdire dans nos parcs toute la machinerie utilisée pour le forage en quête de gaz de schiste et de pétrole !

      Sinon, il ne restera bientôt plus que nos bibliothèques pour avoir un peu de calme en regardant des photos de beaux paysages !

  • René Pigeon - Abonné 22 août 2016 11 h 55

    Offrir 2 sites – un respectant la raison d’être de nos nationaux et un site accueillant les gites mobiles – séparés d’une distance permettant à chacun de jouir du parc à sa convenance ?

    Une amie qui a exploré un parc à Terre-Neuve avec son conjoint m’a rapporté la perte de jouissance que la bruyante génération électrique des gites mobiles leur a causée. (Ce parc était provincial, sauf erreur.)

    Elle m’a rapporté qu’un regroupement d’aimants de la nature ont tenté depuis une vingtaine d’années de faire respecter les besoins du premier groupe de citoyens ; en vain. Le deuxième segment de citoyens rapporterait plus d’argent que le segment original, qui a justifié d’évincer les résidents antérieurs et de restreindre la circulation des humains.
    Pourquoi les ministères fédéraux et provinciaux n’arrivent-ils pas à répondre aux besoins de ces deux groupes ? Est-ce que nos parcs ne devraient pas offrir deux sites – un premier site qui respecte la raison d’être de nos nationaux, et un site supplémentaire offrant la possibilité d’accueillir les gites mobiles – séparés d’une distance permettant au premier de ne pas perdre contact avec la nature au contact du site qui permet la génération électrique bruyante ?

    Je crois qu’une tarification incitative serait justifiée : accès gratuit aux sites qui répondent à la raison d’être du parc ; tarifé pour couvrir les frais encourus sur le site qui oblige à séparer les deux sites afin que le premier trouve la quiétude recherchée.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 22 août 2016 13 h 08

    Le silence et le respect sont en voie de disparition...

    La semaine dernière, je me trouvais au "Bout du monde", cet endroit absolument sublime du Parc Forillon en Gaspésie. Arrivée au but, mon plaisir est de tendre les bras, de respirer profondément et de me laisser bercer par la beauté du paysage...la mer qui se marie avec le ciel, le vent, les Fous de Bassan. Mon plaisir fût de courte durée, c'était à qui dégainerait son cellulaire le plus rapidement afin de raconter avec force volume ce qu'il vivait en ce moment! Décidément, le silence et le respect sont en voie de disparition.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 22 août 2016 16 h 47

    Mais qu'est-ce qui pervertit...ce rêve en cauchemar?

    Les espèces "sonnantes et trébuchantes" que tous et chacun, ministres et profiteurs
    recherchent avidement...
    L'ignorance crasse,parfois...Souvent suivie par un "je m'en foutisme"...qui arrive avec ses gros sabots.

    Au diable la faune et la flore, la quiétude et la beauté d'un coucher de soleil...