Quand la charité sert à camoufler l’injustice

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Vers les années 1970, au cours d’une conférence que je donnais au Conseil des Oeuvres du grand Montréal (Le Centraide actuel), je posais les deux questions suivantes : Les nombreux dollars que vous investissez dans la charité présentement, qu’est-ce qu’ils auront changé dans 10 ans ? Et est-ce qu’il faut que la pauvreté demeure pour que la charité demeure ? Je pense que ces deux questions sont encore plus pertinentes aujourd’hui.

Camus écrivait déjà : « Les riches en avaient assez de l’entraide, ils ont inventé la charité ! ». En Estrie, la Grande Guignolée avec tout son battage publicitaire et ses très nombreux bénévoles en tuques du Père Noël a rapporté le joli montant de 160 000 dollars. Je vous fais tout de suite remarquer que ce montant est à distribuer dans une large partie de la population et qu’il représente à peu près le tiers du salaire annuel d’un médecin spécialiste. Un traitement médical homéopathique.

Les regroupements, les mouvements, les actions charitables qui cherchent à atténuer les inégalités sociales n’ont pas proliféré pour compenser les effets de la volonté divine. C’est notre charpente socio-économique qui les a rendues nécessaires. Les lois sont toujours faites au profit de ceux qui les font. Les inégalités salariales sont faramineuses. Elles sont déterminantes, elles sont une cause directe de la pauvreté. Quelques pays font une différence. La Finlande, par exemple, dont les disparités salariales sont beaucoup moins indécentes que les nôtres, vient d’instaurer un revenu annuel garanti pour tous qui suffira à rendre inutiles les compensations charitables.

Chez nous, avec le temps, la mission régularisatrice de l’État a fondu et continue de fondre à vue d’oeil. Chez nous, la charité devient un traitement de plus en plus nécessaire à la réduction et au camouflage des inégalités sociales. Chez nous, le privé envahit graduellement le territoire plus égalitaire de l’État et s’accommode très bien des impasses socio-économiques d’une large part de la population. Le tout est bien enveloppé dans un langage inoffensif et déculpabilisant.

En plus, cette approche au large problème de la pauvreté rend pratiquement impossible toute forme de contestation sociale. D’abord parce les formes d’aide sont individuelles et n’incitent aucunement aux regroupements qui pourraient avoir une quelconque influence. Ensuite parce que l’ensemble de la démarche charitable rend invisible le lien entre la pauvreté et ses causes.

J’aimerais que sur les boîtes des « guignoleurs » ou ailleurs, on écrive en gros caractères : « À bas les abris fiscaux ! » ; « À bas les profits non-imposables des multinationales ! » ; « À bas les primes de séparation faramineuses ! » ; « À bas les salaires des médecins spécialistes ! » ; « À bas les profits des banques ! » ; À bas les entourloupettes de la fiscalité, etc.

Une dernière question : comment se fait-il qu’un haut salarié qui quitte son poste bénéficie d’une imposante prime de séparation et qu’un petit salarié qui perd son emploi attende un certain nombre de semaines pour recevoir ses prestations, que ces prestations soient temporaires et qu’elles s’ajustent à quelque 60 % de son salaire ? Ce travailleur est certainement mûr pour un panier de Noël. N’est-ce pas ?

15 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 18 décembre 2015 06 h 18

    … camoufler ?

    « Le tout est bien enveloppé dans un langage inoffensif et déculpabilisant. » (Gaston Michaud, Racine)

    Peu importe le langage utilisé, il est sage de savoir que la pauvreté est administrée par la richesse qui, cette dernière, cherchera, sans détour, à la vendre pour le prix d’une « paire de sandales » (Amos 2,6) !

    En effet, lorsqu’on a mis au monde des tablées populaires, on espérait reculer la pauvreté en permettant aux personnes concernées de vivre un peu plus décemment ou de s’en sortir.

    Cependant, depuis plusieurs décennies et malgré les efforts de « charité », on constate que la pauvreté continue de s’étendre, de même que les tablées : impressionnant ? !

    De ce qui précède, que saisir ou …

    … camoufler ? - 18 déc 2015 –

    Ps. : En passant, avons eu, pour une Xième année, « un » beau panier de Noël : grands mercis !

    • Yves Corbeil - Inscrit 18 décembre 2015 18 h 24

      Je vous envoie un vieux proverbe de Sitting Bull et un Aborigène

      Quand le dernier arbre sera abattu,
      la dernière rivière empoisonnée,
      le dernier poisson capturé,
      alors le visage pâle s'apercevra
      que l'argent ne se mange pas...
      Sitting Bull 1831-1890

      Nous sommes tous des visiteurs
      de ce temps, de ce lieu.
      Nous ne faisons que les traversés.
      Notre but ici est d'observer,
      d'apprendre, de grandir, d'aimer...
      Après quoi nous rentrons à la maison.

      Joyeux Noël et Bonne Année 2016

      Monsieur Marcel,

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 décembre 2015 07 h 04

      Grands mercis, Monsieur Yves, pour ce proverbe et les souhaits !

      De ce proverbe, cette douceur :

      Qu’on soit pauvre ou riche, l’argent, dans un désert, ne vaut pas la valeur d’une cenne, même …

      … en rêvant ! - 19 déc 2015 -

  • Gaston Bourdages - Inscrit 18 décembre 2015 06 h 48

    Que veulent, le plus exactement possible, dire les mots...

    «justice sociale» ?
    Et si la question était posée à nos dirigeants.es politiques, nos dirigeants.es économiques ? Vous avez une idée de la réponse qui fuserait ?
    Mercis monsieur Michaud pour cette appuyée invitation à faire examen(s) de conscience. Il m'arrive de me poser cette particulière question: «Lorsque les pauvres ne pourront plus se procurer ce que les riches fabriquent, à qui ces mêmes riches vont-ils les vendre ?»
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de- Rioux, Qc.

    • Jean Jacques Roy - Inscrit 18 décembre 2015 15 h 22

      Question: "Lorsque les pauvres ne peuvent plus acheter ce que les capitalistes produisent en biens et services: qu'arrive-t-il?"

      Réponse: de graves crises économiques inflationnistes: c.a.d excédents de production en rapport au pouvoir d'achat des consommateurs.

      Résultats: fermeture d'entreprises (chômage), fermeture de centres d'achat (chômage), diminution de la production ( compression du personnel), hausse des taux d'intérêt (faillites individuelles).

      Question: Y aurait-il une ou des solutions pour résoudre ce cercle vicieux?

      Réponse: Certainement. Pour commencer, arrêtons de nous mettre en position de mendiants. Si les riches sont riches c'est que nous travaillons à les enrichir. Cessons donc de laisser le sort de l'humanité entre leurs mains.
      Ce premier pas étant fait, les décisions démocratiques et les solutions pourront être celles décidées par les majorités en fonction des besoins sociaux, des humains! Il est fort à parier qu'elles ne pourront jamais être aussi désatreuses que celles imposées par les capitalistes et les élites...

  • Jean Lapointe - Abonné 18 décembre 2015 08 h 16

    Que font les médias là-dedans?

    «Les regroupements, les mouvements, les actions charitables qui cherchent à atténuer les inégalités sociales n’ont pas proliféré pour compenser les effets de la volonté divine. C’est notre charpente socio-économique qui les a rendues nécessaires. Les lois sont toujours faites au profit de ceux qui les font. (Gaston Michaud)

    Il ne s'agirait pas de les empêcher évidemment mais il faudrait que ce soit considéré comme des activités temporaires pour remédier aux lacunes de l'Etat.


    Ce sont les Etats qui doivent voir à ce que tous les besoins essentiels soient comblés.

    C'est pour cela entre autres qu'ils existent. S'ils ne le font pas, élisons des gens qui s'en préoccupent.

  • Jacques Morissette - Inscrit 18 décembre 2015 09 h 42

    La charité c'est pour les citoyens, l'argent public c'est pour les "vraies affaires".

    Un peu comme sur l'air d'un des films de Pierre Falardeau «Le Temps des Bouffons», j'imagine parfois certains politiciens en train de jaser, pour s'amuser; l'un d'entre eux disant, la charité afin de se servir des citoyens, ceux-ci ayant le coeur sur la main. Il veut juste les faire rire. L'argent public, ajoute-t-il, c'est pour les "vraies affaires".

  • Lina Trudel - Abonnée 18 décembre 2015 09 h 52

    Gaston Michaud a consacré sa vie à combattre les inégalités. Il a contribué à mettre sur pied de nombreux projets et organismes communautaires visant à favoriser la prise en charge et les solutions collectives aux problèmes individuels.

    Il a tout à fait raison de se scandaliser de l'accroissement actuel des inégalités et du peu d'efforts que font les gouvernemets pour s'attaquer à ce problème. Sa dénonciation est à la hauteur de la crise de civilisation que nous traversons actuellement.
    La pauvreté, on en a pas parlé pendant la dernière campagne électoral. Selon influence communication, les médias accordent 0,05% de leur couverture à la pauvreté.

    Merci Gaston pour ce texte coup-de-poing.