Accord de Paris: succès monumental ou fuite en avant des États?

Depuis 1992, les États de la communauté internationale se sont donné l’objectif « de stabiliser […] les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique ». Vague à souhait en termes légaux, cet objectif apparaît néanmoins à l’époque comme une première réponse à la constatation que l’activité humaine a augmenté sensiblement les concentrations de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère, que cette augmentation renforce l’effet de serre naturel et que les changements climatiques sont devenus un sujet de préoccupation pour l’humanité tout entière. Il était sans doute difficile, en 1992, d’aller plus loin dans la définition de cible plus précises, vu l’état naissant des sciences climatiques.

Le Protocole de Kyoto, signé en 1997 et entré en vigueur en 2005 seulement, avait demandé aux États développés de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) de 5 % en moyenne, par rapport aux niveaux de 1990. Si les États développés parties au Protocole de Kyoto ont réussi, dans l’ensemble (à l’exception notable du Canada), à réduire leurs émissions, on ne peut en dire autant au niveau mondial : entre 2000 et 2010, les émissions de GES n’ont pas cessé d’augmenter.

C’est à Copenhague, en 2009, que les États arriveront à définir un objectif précis en matière de réduction des GES : limiter le réchauffement en dessous de 2 °C ; ce même objectif a été réitéré, lors de la Conférence de Cancún (2010), avec cette nuance que la limitation à 1,5 °C devrait être envisagée. À l’initiative des petits États insulaires, on a longuement discuté de ce dernier objectif, lors des négociations de Paris : l’article 2 de l’Accord de Paris déclare que l’objectif des États est de tenir l’augmentation de la température mondiale bien en dessous de 2 °C, par rapport aux niveaux préindustriels, et de poursuivre les efforts (!) pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C.

Si nous tenons compte du fait que nous sommes déjà tout près d’une augmentation de 1 oC depuis l’ère préindustrielle (+0,85 °C), on peut sans doute estimer que nous sommes déjà sur une trajectoire de + 2 °C, au vu des mesures qui n’ont pas été adoptées, à Paris, le 12 décembre dernier : pour demeurer sous les 2 °C, les émissions de CO2 devraient atteindre très vite leur pic, ce qui suppose des cibles précises de réduction des GES qu’on ne trouve pas dans cet Accord. On se demande pourquoi les États ont écarté cette option de réduire les émissions de GES de 40 à 70 % d’ici 2050 pour demeurer sous les 2 °C ou encore de les réduire de 70 à 95 % pour rester sous les 1,5 °C.

Pour le moment, l’article 4 de l’Accord demande seulement aux États de viser à atteindre un pic mondial des émissions de GES « dès que possible », en reconnaissant que ce pic prendra plus de temps pour les pays en développement, ce qui nous apparaît tout à fait équitable à la lumière du principe des responsabilités communes mais différenciées. Pour faire oublier cette volonté défaillante, le même article leur demande de procéder à des réductions rapides par la suite (après 2025), afin de parvenir, dans la seconde la moitié de ce siècle, à un équilibre entre les émissions de CO2 et les absorptions par les puits de gaz de GES.

Ce qu’on sait actuellement, c’est que les engagements pris par les États, pour 2020-2025, ne s’inscrivent pas dans la trajectoire conduisant à limiter à 2 °C la hausse de la température. La Conférence des parties, en présentant le texte de l’Accord, confesse en termes très clairs qu’il faut, en toute urgence, combler l’écart significatif entre les engagements actuels des États en matière de réduction des émissions de GES et les trajectoires des émissions globales compatibles avec la réalisation d’un objectif global visant à garder sous la barre des 2 °C la hausse de la température moyenne de la planète.

L’Accord de Paris semble fondé sur l’hypothèse que l’humanité a beaucoup de temps encore devant elle pour voir venir et parer au plus urgent en temps utile. Plusieurs scientifiques se diront sans doute inquiets devant tant de laisser-aller ou d’irresponsabilité. On doit souhaiter que la révision à la hausse des engagements, qui est prévue par l’Accord et dont la première est programmée dans l’après-2020, conduira tous les États à des efforts de réduction des émissions de GES beaucoup plus importants que ceux qui existent actuellement.

Les États industrialisés qui se placeront sur la trajectoire du 1,5 °C auront beaucoup de pain sur la planche et rencontreront sans doute beaucoup d’opposition… puisqu’il s’agit, en définitive, de sortir des énergies fossiles, faute de ne pouvoir trouver de solutions adéquates au problème des émissions de CO2. S’il faut sans doute se réjouir de la conclusion de cet Accord, il faut toutefois être conscient que les plus gros nuages sont encore devant nous et que rien n’est joué.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du numéro 63 (hiver 2015-2016) de la revue L’Inconvénient.
1 commentaire
  • François Beaulé - Inscrit 15 décembre 2015 14 h 53

    Les véritables actions sont nationales et locales

    Je questionne le «nous» utilisé par M. Arbour dans sa dernière phrase. Nous avons une seule planète aux ressources et à la capacité d'absorption des polluants limitées. Mais nous vivons dans des pays séparés entre lesquels existent de très grands écarts de richesse. En plus des inégalités à l'intérieur des pays, notamment dans un pays globalement très riche comme les États-Unis. Pour faire advenir un véritable «nous les Terriens», il faudrait développer un État mondial et nous en sommes loin. Ce grand retard de la réalité politique sur la réalité environnementale pourrait bien causer la ruine de notre civilisation.

    À défaut d'une autorité politique mondiale, «nous» les Occidentaux, à condition de réduire les inégalités à l'intérieur de nos pays, devont être guidés par notre responsabilité morale. Nous, Occidentaux, avons les moyens de développer un mode de vie et des moyens de production respectueux de l'environnement. Tant que nous n'apparaîtrons pas résolus, par nos actions, à développer un tel mode de vie exportable partout sur notre planète, nous ne pourrons convaincre les autres nations.

    Les mots, les discours, les traités et les accords internationaux ont leur importance. Mais il faut maintenant passer à l'action et le temps presse.