Pourquoi ce solstice m’attriste

C’est le moment de l’année où les terrasses se remplissent, les bières froides se calent et les soirées s’éternisent avec les amis retrouvés. Mais je n’arrive pas à me détendre et à me débarrasser de cette crasse mélancolie qui me colle à la peau. À la veille de ce moment où tout bascule, où l’espoir de gagner deux minutes de lumière par jour chavire, où le début de la perte recommence, je me retrouve le nœud dans la gorge, à ne pouvoir avaler ma gorgée.

Je suis dans le creux de ma courbe sinusoïdale d’espérance et je crois n’avoir pas eu la chance d’amasser assez d’énergie dans la descente pour amorcer la remontée de la côte. J’arrive au bout d’un rouleau, vidée par seize mois de tensions et de travail sans relâche, un rouleau compresseur qui a écrasé tant de projets et de vies.

Peut-être est-ce d’avoir épuisé mes ressources à soupeser la détresse au bout de la ligne de la télémédecine, ou l’incongruité d’assister aux funérailles de patients par Zoom. Peut-être est-ce l’affront d’avoir eu à offrir les soins de l’aide médicale à mourir à visage couvert, me questionnant sur l’étanchéité des masques imbibés de larmes arborés par les membres des familles éplorées. Peut-être est-ce la froideur des deux mètres de distance dans tous les rapports, ou les adieux sans accolade après des mois d’effort face à une maladie indomptable. Peut-être est-ce l’accumulation des fins de vie anonymes, vécues seules et pleurées à distance ou la colère de voir arriver trop tard des patients trop malades d’avoir eu trop peur de consulter pendant que se jouait ce nouveau drame mondial.

Mais je me dois de fouetter cette lassitude et de reprendre mon grabat pour aller de l’avant. Car ce drame se mue en nouvel état de fait, une nouvelle façon de soigner et de rencontrer la souffrance de l’autre. Je dois secouer ma fatigue et remonter la côte afin d’être présente pour accompagner ceux qui restent. Que les pattes d’oie aux coins de mes yeux servent de sourire sur mon visage masqué. Que l’immunisation partielle conférée par la vaccination autorise à se rapprocher pour panser la peine.

Je vais gratouiller chaque grenaille d’optimisme et les saupoudrer en confettis lumineux sur les braises du désarroi de mes patients afin d’étouffer un feu d’angoisse qui les consume et de faire renaître l’espoir, comme la promesse d’un prochain solstice.

  

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