La nouvelle censure

Les éditeurs ont-ils leur mot à dire sur la manière dont un écrivain aborde un sujet, ou le rôle de ces derniers se borne-t-il plutôt à relire les textes, à être autrement dit de bons lecteurs ? Selon Maxime Olivier Moutier, son éditeur est en train non pas d’améliorer la qualité de son texte, mais de le censurer. La réplique de son éditeur, mise en encart dans Le Devoir d’aujourd’hui, se lit comme suit : « C’est normal que les questions plus sensibles demandent aux éditeurs de faire preuve d’exigence par rapport au traitement ».

À la lecture de cette phrase si peu française et si jargonneuse, je tends spontanément à donner raison à M. Moutier. Par questions « plus sensibles », faut-il entendre des questions délicates, épineuses ? Plus sensibles par rapport à quoi ? Quelle est ici la norme à partir de laquelle on juge du caractère épineux d’un thème ? On aimerait bien le savoir. M. Moutier nous apprend en tout cas que lesdites questions se rapportent à certains groupes de personnes, dont il parle (des nains, Israël). Devant ces contenus, est-il précisé, les éditeurs doivent « faire preuve d’exigence ». Veut-on dire par là faire preuve de jugement ? Ou plutôt dicter la manière dont on doit traiter de tels contenus ?

J’ai beau retourner cette phrase dans tous les sens, j’en viens toujours à la conclusion qu’il y a bel et bien ici censure. Contrairement à l’ancienne toutefois, cette dernière ne se laisse plus aisément reconnaître. Elle ne se réclame plus ouvertement d’une orthodoxie ou encore d’une morale au prisme de laquelle elle discrimine le communicable du non-communicable. En outre, elle ne se contente plus de placer un livre à l’index, le laissant au moins ainsi en l’état, mais s’opère déjà en amont de sa publication. En modifiant son « traitement », elle semble désormais viser à le rendre aussi inoffensif et attrayant que possible, de sorte qu’il plaise au plus grand nombre de lecteurs. Elle devient bien-pensante. À comparer une morale pour une morale, l’ancienne censure m’apparaît presque préférable, car elle n’avait pas besoin de se dissimuler.

5 commentaires
  • J-F Garneau - Abonné 12 février 2021 08 h 40

    Suivons la logique

    Donc, si je vous comprend bien, le rejet d'un manuscrit serait, en soi, de la censure?

    Nous acceptons que les maisons d'édition ne sont tenues à aucune obligation de publier qui que ce soit, ou quoi que ce soit. Le sujet, le propos, le talent de l'auteur, sont autant de facteurs qui entrent dans la décision de publier un ouvrage. Au-delà de considérations artistiques, il y a aussi malheureusement plusieurs autres considérations de nos jours. Charlie Hebdo et Salman Rushdie me viennent en tête.

    La situation de M. Moutier, bien que navrante, n'a rien à voir avec la censure.

    De qualifier cela de censure, enlève le poids des mots si on réfère à l’Arabie Saoudite, la Biélorussie, la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, la Tunisie etc... Voilà quelques pays ou la liberté d’expression est vraiment bafouée et des éditeurs ou des auteurs sont régulièrement emprisonnés, ou même assassinés pour avoir osé critiqué le régime politique, la religion ou quelque autre sujet.

    Il y a quelques années à Hong Kong, 5 employés d'un éditeur très critique envers le gouvernement chinois sont soudainement disparu.

    Quant à M. Moutier, il peut s'adresser à une grande variété d'autres maisons d'édition.

    Il peut aussi (et suite à ce coup publicitaire il sera peut-être tenté), de publier à compte d'auteur, en version électronique téléchargeable, l'intégralité de son texte, sans édition et sans intermédiare. Cela prend quelques minutes à créer en ligne, et je vous assure qu'il n'y aura aucune censure sur ses propos.

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 12 février 2021 09 h 48

    Le choix de M. Moutier

    Madame Ricard vous avez tout à fait raison. Cette nouvelle censure «se réclame plus ouvertement d’une orthodoxie ou encore d’une morale au prisme de laquelle elle discrimine le communicable du non-communicable».

    Les motifs d’intolérance varient d’un siècle à l’autre, d’une période à l’autre, au fil des idéologies. Hier comme aujourd’hui.

    La critique censoriale des livres distingue deux types de censure, la censure préalable, en amont avant publication (censura praevia) et la censure répressive, en aval, (censura repressiva) qui se définit nécessairement par rapport aux ouvrages déjà en circulation.

    La censure préalable antérieure à la copie ou à l’impression, la plus dangereuse à mon avis pour la liberté d’expression, se subdivise pour sa part en trois formes: la censure volontaire, profonde, liée au conditionnement psychologique où l’auteur par peur de représailles s’autocensure avant même la rédaction; la censure incitative où l’auteur soumet de lui-même son ouvrage aux autorités concernées afin de se prémunir contre d’éventuelles sanctions et la censure dite contrainte par laquelle l’auteur se voit obligé de présenter son ouvrage aux dites autorités, dans le but d’obtenir les approbations indispensables à la publication. De là, la soi-disant «simple démarche éditoriale» de l'éditeur (!) à l'endroit de M. Moutier.

    Il reste que préalable ou répressive, toute censure appuyée et maintenue par une ou des instances d’autorité agira avant, pendant et après le processus d’écriture et par force conséquence influera des sensibilités individuelles sur les perceptions collectives, déformant et informant les réseaux d’échanges qui agiront à leur tour sur le tissu social. L’histoire est irréversible.
    Jeanne Mance Rodrigue

  • Bernard Terreault - Abonné 12 février 2021 09 h 52

    Pourquoi se mêler de cette querelle?

    Ce n'est pas comme si le censeur était une autorité publique. Le ''censeur'' est un commerçant qui craint que le ''produit'' proposé, tel quel, déplaise à de potentiels clients et soit donc peu ou pas du tout profitable. Libre à l'auteur, avec lequel je sympathise, de s'adresser à un autre éditeur. Et c'est le public qui décidera s'il achète.

  • Simon Grenier - Inscrit 12 février 2021 12 h 05

    Ben voyons. Quand on investit son argent, sa crédibilité et sa réputation dans un projet, j'ose croire qu'on peut décider soi-même si on souhaite s'y aventurer ou pas! On est ici à des années-lumière de la censure, c'est-à-dire la condamnation d'une opinion. Je n'ai pas vu de campagne de salissage d'XYZ à l'endroit de M. Moutier, bien au contraire. Ni de lobbyisme vigoureux et médiatisé pour prévenir la populace des grands dangers qu'il court d'être exposé à l'ouvrage-qui-n'est-pas-encore-né.

    Si un éditeur est trop frileux pour manger des claques pendant des semaines, en pleine période où ce genre de rétroaction massive et destructrice se produit très souvent, il serait fort inapproprié de lui mettre un "gun" sur la tête pour l'obliger à publier. Par ailleurs, c'est aussi une entreprise: a-t-on les reins (financiers) assez solides pour passer à travers une tempête subjective pratiquement annoncée? XYZ n'est pas Québécor.

    On serait dans une situation bieeeeeeeen différente si on avait d'abord publié pour ensuite répudier son auteur. Là, on aurait toutes les raisons du monde d'être en colère. Mais s'empêcher d'aller là où on sait très bien ne pas vouloir se rendre, ça relève de sa prérogative la plus stricte et légitime.

    Ce que je viens de lire me rend très inquiet. Pour la liberté d'expression, pour les élections à venir proches et lointaines, pour la paix sociale, pour les mouvements "anti-toutte"... Vivement les cours de philosophie, du pré-scolaire au collégial! Nous avons besoin d'une bonne grosse dose de réflexion objective "STAT".

  • Jérôme Faivre - Inscrit 12 février 2021 20 h 41

    La fameuse «intériorisation»

    Je m'apprêtais à écrire un commentaire un peu ironique sur ce sujet en faisant la comparaison avec certains médias écrits et, et, et,.et,

    et

    Et non, une force intérieure m'a incité à ne pas continuer. J'ai dû «faire preuve d'exigence» avec moi-même. J'ai senti que je pouvais micro-blesser une pauvre «personne sensible»...

    Conclusion: excellente lettre dans un excellent journal.